Comme à Voussac

Le chat retiré dans sa tanière…dans son terrier…dans sa ruche…dans son nid…ou dans sa litière. Au fait, où se retire un chat, quand il veut s’extraire de la sauvagerie d’un monde qui le contraint à la retraite ? Nulle part, non ? Laissant le trou aux souris, sur un toit. Ou dans une petite maison de l’Allier aux volets rouges battant les vieilles pierres, où il y a un peu d’électricité, un peu d’eau potable, et un peu de réseau mobile, mais pas trop.
C’est un petit coin de campagne dont on taira le nom, parce que la maison est toujours ouverte, et qu’il n’y a pas plus de clé que dans la maison bleue de Maxime (que l’on verra ce dimanche sous le soleil du parc de la Courneuve chanter pour l’humanité toute entière à la fête du même nom). Pas de serrure, pas d’alarme, pas de fils barbelés pour en obstruer l’accès, le seul obstacle à la progression vers l’entrée de cette masure, éventuellement, les hautes herbes, quand les brebis mises en jachère ici par le petit éleveur voisin n’ont pas assez brouté.
On y arrive par le train, jusqu’à Moulins sur Allier. De là un bus assure l’acheminement jusqu’aux Deux chaises, et puis il faut finir à pied. Ou en stop, sur des routes fréquentées comme une université d’été du nouveau centre. Autant dire à pied. Et à la tombée de la nuit, pousser la porte sur son nuage de poussière, entrer là et voir qu’on y sera bien, pour une semaine, pas pour la vie, le temps de recharger des accus, et de faire une cure de solitude, de sommeil, de bleu d’auvergne, production fermière, et de blanc de Saint-Pourçain.
Toutes ces choses qui nous échappent d’habitude ; regarder le feu dans la cheminée. Lire des journaux datés de 2007 avec lesquels on a allumé le feu en question. A l’époque, Ségolène était encore populaire, Strasbourg en D1, et il pleuvait sur la région de Montluçon, et sur tout le Bourbonnais, c’est la Montagne qui le dit. Après aussi, prendre le temps de sortir regarder les étoiles, fouiller dans tous les tiroirs avec l’espérance, finalement déçue, de trouver une clope oubliée, un brin de tabac à rouler, ou pourquoi pas un mégot jauni et mâchouillé, on avait pensé arrêter de fumer, mais l’adversité est bien armée, et c’est comme l’écrivait Burroughs dans le festin nu, parlant de ses manques toxicologiques, c’est comme de vivre avec un singe perché sur son dos, on a finalement réussi à s’endormir sans, un matelas posé à côté de l’âtre.
Le lendemain, et les jours suivants, c’est la même chose, le bien-être se de réveiller avec la lumière d’un soleil rural, la couleur des premiers jours du monde, et puis faire le petit brin de route jusqu’au centre du village, une place, une fontaine, l’épicerie, transformée en bureau de poste, bureau de tabac, bureau des pleurs, et presse, pour lire les nouvelles fraîches du jour, et en fait de la veille, voir qu’il continue de se passer des choses dans le huis-clos des villes, des meurtres sont commis, la grippe A progresse, Fillon désavoué sur la taxe carbone, Escudé qui marque contre son camp, quotidien ordinaire d’un monde en marche.
On espère toujours un flash spécial, un attentat, un avion détourné, une prise d’otages, ou un crash boursier, quand on peut alors écouter France Info toute une après-midi sans qu’on ait l’impression de s’ennuyer, mais d’habitude, avec le flot commun des nouvelles rituelles, on a envie de passer sur Chérie FM au bout d’une heure, la lassitude de la boucle fermée.
C’est là dessus que j’ai travaillé. Sur les boucles fermées. Le recyclage des ressources naturelles, le circuit renouvelable de la gestion des déchets verts (méthanisation), dessinant en ombre le portait chinois d’une éco-cité à Huludao, petite ville aux sols contaminés par les métaux lourds de l’industrie lourde coincé le long d’un bras de mer entre Pékin et Shenyang (regarder sur mappy), travail de commande.
Le soir venu, quand l’envie (ou le courage) de travailler a été un peu délayée au vin blanc sec, on écoute à fond dans le caisson de basses Arno chanter Ferré, Ostende, là où les bières on vous les servait avant qu’on les redemande, un jardin de cocagne, quoi, un pays enchanté…sans se dire qu’on incommode les voisins, vu que de voisins, on n’en a pas, ils sont tous morts, ou sourds, c’est un des villages de la campagne de France où les Anglais n’ont pas encore tout racheté, ni les Hollandais installé leur caravane, c’est un village de vieux, où l’on s’attend à trouver dans l’encrier des pupitres de l’école municipale un fond d’encre durcie.
Le matin suivant, c’est le chat retiré sous sa couette, écoutant France Culture au réveil comme on émerge. Et puis de temps à autre une perle, comme si on mangeait des huîtres avec les doigts.
« D’abord l’élégance, Pierre Etaix. Les auditeurs ne vous voient pas, et pourtant, vous avez une chemise bleue, un blazer d’un bleu un peu plus sombre, et une pochette rouge, vous êtes l’élégance même.
Voix de vieux.
- Oh l’élégance, c’est beaucoup dire
Elle le coupe…
- de style…
- Disons que je ne veux pas faire pitié en vieillissant, voilà… »
Et puis un long silence, c’était Pierre Etaix, assistant de Jacques Tati, répondant au micro de Laure Adler.
Et c’est ainsi que se déroule cette semaine, entre ascèse et ermitage, mais une ascèse avec du vin et du velouté de cèpes, et un ermitage avec France Culture.
A la fin, il faut faire tout ce qu’on n’a pas fait durant la semaine, la vaisselle, récurer, sortir les poubelles, et puis vidanger le chauffe-eau, pour pas qu’il gèle.
Tout en sens inverse. Deux Chaises. Moulins. Paris.
Au fait, aujourd’hui, c’était ma fête.

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Un commentaire

  1. BadBoy dit :

    On a l’air tellement différent mais je suis tellement sensible à cette description d’une vie que je ressens heureuse avec une certaine acuité… Chez moi, pour cacher le lieu, je parle de la Chlorophylle, victime d’un syndrome vert…

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