Tea Time

Je vous écris du lobby équipé wi-fi de l’Hibernian Hôtel de Kilkenny, devant moi mousse voluptueusement une boisson brune, c’est un cappuccino, je suis enfoncé dans un canapé de cuir, les pieds nus posés sur une épaisse moquette rouge, dehors il pleuvote et je suis tout seul, c’est parfait, voilà, c’est là.

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C’est parfait la solitude quand elle s’apparente à un jour de congé payé, je suis en Irlande pour encadrer un camp de vacances itinérant des Eclaireurs de France, une organisation scoute laïque ! pour quatorze handicapés mentaux de bonne autonomie. Nous sommes quatre accompagnants, les journées commencent à sept heures du matin, par la préparation du petit-déjeuner pour les premiers levés, et s’achèvent la nuit déjà tombée par terre comme la rosée sur l’herbe plus verte qu’ailleurs, d’hôtel en prairie gazonnée, il n’y a que des tapis en Irlande, avec le débriefing collectif, l’occasion d’ouvrir la seule bière de la journée, lorsque tout le monde dort. La fatigue accumulée, la responsabilité sur d’autres corps que le mien, la conduite à gauche d’un fourgon Renault Master de 16m3 sur des routes minuscules; l’ouverture de boîtes de conserve de 5 kilos de betteraves achetées à Métro, tout est nouveau pour moi, et chaque jour passé avec eux une petite leçon de philosophie pratique (et de logistique).
La question de la normalité notamment, qui nous est posée à tous, sans que l’on ait nécessairement l’occasion d’y répondre avec les tripes, trouve des prolongements sidérants, lors d’un voyage comme celui-ci. Buvant un coup dans le bar du ferry allant de Cherbourg à Rosslare avec sept de ceux-là, schizophrènes, débiles légers ou plus lourds, psychotiques, je me suis retrouvé seul animateur, attablé avec eux, leur visage déformé par des tocs, regards fuyants en strabismes divergents, dents manquantes ou casquette Villard-de-Lans sur tenue improbable, et nos boissons fumantes, réglées individuellement avec facturette pour chaque café, car il faut pouvoir justifier de chaque dépense, compter une petite demi-heure à chaque tournée pour la commande. Et je ne peux pas dire que je me suis senti comme eux, mais avec eux, oui, plus qu’avec quiconque à ce moment-là, comme Jean Daniel, dans son bouquin du même nom, avec Camus, je n’étais plus du côté de la serveuse mignonne, de l’homme d’affaire lisant Irish Times, ou du couple de touristes français buvant une bière, pas dans la connivence et encore moins la commisération, mais dans leur monde différent et semblable au nôtre, l’humanité m’apparaissant, c’est con, mais je le dis comme ça, comme une entité unique et solidaire d’elle-même, le même souffle vivant soufflant sur nos vies à tous plus ou moins dégénérées, et tous un peu fêlés, que ce soit plus voyant chez certains relevant du détail, mais enfin il y a bien des gens qui ne sont pas sous curatelle ni reconnus COTOREP et qui pourtant votent pour Le Pen, ou passent leurs vies à faire des études marketing pour le plaisir de quelques actionnaires majoritaires, ou d’autres qui regardent des pornos toute la journée, alors les fous, hein, il y a ceux qui donnent le change et ceux qu’ont pas les moyens, mais derrière le vernis de l’érudition, de la culture et des codes sociaux, ce sont des types comme vous et moi qui aiment rire, taquiner, ou glisser une plume de pigeon dans leur casquette pour ressembler à un Indien.
On ne peut pas s’empêcher de rigoler, souvent.
Il y a A., notamment, 21 ans, qui est passionnément intéressé par tout ce qui touche au feu. Souvent, au détour d’une conversation, et sans raison apparente, sinon celles qui turbinent dans sa tête mais qui nous sont tenues secrètes, il demande ce qu’ont dit les gens au Japon à qui on a envoyé une bombe atomique, ou bien quelle température il fait dans le four d’une aciérie, ou se renseigne sur le Python de la fournaise.
Hier, il me demandait où l’on pouvait trouver des usines de métallurgie ou de soudure en France. Je lui explique un peu le bastion lorrain de l’industrie lourde, et le chômage, les délocalisations en Chine, et conclus en lui disant que la crise n’arrange rien.
Et il me demande alors; qu’est-ce qu’ils font les gens quand il y a la crise ?. Est-ce qu’ils crient ?
Réminiscence de crises paranoïaques ou épileptiques passées, A. ne comprend pas que la crise n’est qu’économique, mais sa remarque est toute sensée, et je me demande moi-même à sa suite ce qu’ont fait les gens à qui l’on a annoncé qu’ils avaient perdu leurs économies placées hasardeusement en bourse, ou leur maison, ou leur emploi, et est-ce qu’ils ont crié, peut-être, A. a sans doute raison.
Il espère pouvoir ramener une fille rousse en France. On verra bien.

 


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