Archive pour août, 2009

Le Fiat Ducato, la mésange et Michael Jackson

Le chat fumait en silence. En Irlande, comme le Général était allé marcher sur la lande avec Yvonne après avoir été débarqué du pouvoir, là où quand il fait chaud, la tourbe, ce substrat noir qui fait le sol des collines de l’Ouest et où se sont décomposées des années de végétation multiple, fume un peu sous l’effet de l’eau qui s’évapore. Le chat revient à la ville avec des poches remplies de souvenirs émus de ces trois semaines passés au monde des idées fixes, des délires et des paranoïas, de la tendresse enfantine, et de la joie toute simple qui ne s’exprime pas par des envolées lyriques, mais par un sourire perpétuel accroché sur les lèvres d’Hubert, presque incapable de communiquer autrement que par des onomatopées, des oui ou des non qu’il rallonge comme une blanche en musique, ooo-uuu-ii, finissant sur une note aiguë, ou des sortes de râles un peu sauvages de Denis, Robinson qui fabrique au sein de son centre de travail adapté des “tillots” et qui a beaucoup aimé la dégustation de “wiki”, sa manière à lui, sous sa barbe épaisse dans lequel il vient toujours enfouir une cigarette roulée, de dire qu’il fabrique des tuyaux et aime le whisky. Ils sont comme des personnages de conte, et certains pourraient incarner les ogres, d’autres les fous, et d’autres les petits lutins qui sortent la nuit, et à la fin du voyage, ils ont tous regagné leurs livres à eux, foyers occupationnels, centres fermés, ou famille sous curatelle, ramenant avec eux un nouveau chapitre, leur part de mystère insondable et quelques jolies babioles d’Irlande qu’on trouve dans toutes les boutiques d’attrape-touristes, des pin’s à l’effigie du trèfle irlandais, des mignonnettes de whisky, des répliques miniatures de la croix celtique, c’est en cela que les personnes handicapées incarnent un peu l’enfance de l’art, pas un seul d’entre eux n’a dénigré ces souvenirs à peu de frais de l’Irlande, ils sont un bon coeur de cible pour les petites Eiffel sous la neige… Pour rire en peu (sans se moquer).
F., la cinquantaine, assez cultivée, schizophrène, fumeuse frénétique qui passe ses journées le nez au sol pour trouver de vieux mégots mâchouillés ou des restes de cigarillos quand elle a dépassé son quota de 10 cigarettes par jour ; “parfois, j’ai l’impression de voler, d’être un peu comme un hirondelle, ou une mésange, je sais pas, c’est assez agréable”.
A. passionné par les utilitaires, qui nous demande si l’on préfère dans la catégorie des utilitaires le Citroën Jumper ou le Fiat Ducato. Comme notre réponse ne lui convient pas tout à fait, il insiste ; “dis que tu préfères le Fiat Ducato, s’il te plaît”. Alors on s’exécute pour calmer son angoisse. 

T. qui sous un verbe facile et une logorrhée inépuisable, masque mal de vrais talents de conteur et surtout d’histoires invraisemblables, ce qui doit être la caractérisation d’un comportement mythomane. Ainsi, parmi ses innombrables “collègues” qui l’accompagnent dans ses rêveries de promeneur pas solitaire pour un sou, plusieurs ont eu des vies incroyables. Il y a celui qui, danseur au début des années 80, s’est retrouvé par hasard à Los Angeles au moment où Michael Jackson enregistrait son clip Thriller et qui a été embauché à l’arrière plan du tournage. Il y a celui qui a gagné le marathon de Paris. Il y a son collègue, handicapé comme lui, qui est sorti avec toutes les beautés des plages marseillaises. Et racontées avec un incroyable aplomb, ces histoires ne manquent pas de piquants. C’est assez drôle quand T. accuse les autres vacanciers de complètement délirer.

 

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Mais voilà, on a pêché avec eux à la mouche dans le Connemara sous une pluie battante, on a dansé au rythme des accordéons et des bodhrans, sur des musiques traditionnelles à l’occasion du SummerFest de Roundstone, on a fêté l’anniversaire de Fred qui a eu pour l’occasion un t-shirt celtique et un paquet de Marlboro, ses bougies plantées sur une plaquette de brownie Brossard au caramel, éteintes par le vent, on a couru après ceux qui s’enfuyaient sans raison, ceux qui se cachaient dans le bateau parce qu’ils avaient le mal de mer, ceux qui prenaient la tangente pour fumer en cachette, on a mangé des verrines de crabe passées au four au Linnane’s pub, un restaurant de fruits de mer dans une petit village de pêche dans le Burren, et il est arrivé que nos différences s’estompe, à la vaisselle, P. est aussi performant que n’importe qui, faut voir à quelle allure il enchaîne les vielles poêles carbonisées, on a passé des vacances ensemble, et après, c’est la même nostalgie qu’après une semaine de vacances en Corse avec des copains…

Tea Time

Je vous écris du lobby équipé wi-fi de l’Hibernian Hôtel de Kilkenny, devant moi mousse voluptueusement une boisson brune, c’est un cappuccino, je suis enfoncé dans un canapé de cuir, les pieds nus posés sur une épaisse moquette rouge, dehors il pleuvote et je suis tout seul, c’est parfait, voilà, c’est là.

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C’est parfait la solitude quand elle s’apparente à un jour de congé payé, je suis en Irlande pour encadrer un camp de vacances itinérant des Eclaireurs de France, une organisation scoute laïque ! pour quatorze handicapés mentaux de bonne autonomie. Nous sommes quatre accompagnants, les journées commencent à sept heures du matin, par la préparation du petit-déjeuner pour les premiers levés, et s’achèvent la nuit déjà tombée par terre comme la rosée sur l’herbe plus verte qu’ailleurs, d’hôtel en prairie gazonnée, il n’y a que des tapis en Irlande, avec le débriefing collectif, l’occasion d’ouvrir la seule bière de la journée, lorsque tout le monde dort. La fatigue accumulée, la responsabilité sur d’autres corps que le mien, la conduite à gauche d’un fourgon Renault Master de 16m3 sur des routes minuscules; l’ouverture de boîtes de conserve de 5 kilos de betteraves achetées à Métro, tout est nouveau pour moi, et chaque jour passé avec eux une petite leçon de philosophie pratique (et de logistique).
La question de la normalité notamment, qui nous est posée à tous, sans que l’on ait nécessairement l’occasion d’y répondre avec les tripes, trouve des prolongements sidérants, lors d’un voyage comme celui-ci. Buvant un coup dans le bar du ferry allant de Cherbourg à Rosslare avec sept de ceux-là, schizophrènes, débiles légers ou plus lourds, psychotiques, je me suis retrouvé seul animateur, attablé avec eux, leur visage déformé par des tocs, regards fuyants en strabismes divergents, dents manquantes ou casquette Villard-de-Lans sur tenue improbable, et nos boissons fumantes, réglées individuellement avec facturette pour chaque café, car il faut pouvoir justifier de chaque dépense, compter une petite demi-heure à chaque tournée pour la commande. Et je ne peux pas dire que je me suis senti comme eux, mais avec eux, oui, plus qu’avec quiconque à ce moment-là, comme Jean Daniel, dans son bouquin du même nom, avec Camus, je n’étais plus du côté de la serveuse mignonne, de l’homme d’affaire lisant Irish Times, ou du couple de touristes français buvant une bière, pas dans la connivence et encore moins la commisération, mais dans leur monde différent et semblable au nôtre, l’humanité m’apparaissant, c’est con, mais je le dis comme ça, comme une entité unique et solidaire d’elle-même, le même souffle vivant soufflant sur nos vies à tous plus ou moins dégénérées, et tous un peu fêlés, que ce soit plus voyant chez certains relevant du détail, mais enfin il y a bien des gens qui ne sont pas sous curatelle ni reconnus COTOREP et qui pourtant votent pour Le Pen, ou passent leurs vies à faire des études marketing pour le plaisir de quelques actionnaires majoritaires, ou d’autres qui regardent des pornos toute la journée, alors les fous, hein, il y a ceux qui donnent le change et ceux qu’ont pas les moyens, mais derrière le vernis de l’érudition, de la culture et des codes sociaux, ce sont des types comme vous et moi qui aiment rire, taquiner, ou glisser une plume de pigeon dans leur casquette pour ressembler à un Indien.
On ne peut pas s’empêcher de rigoler, souvent.
Il y a A., notamment, 21 ans, qui est passionnément intéressé par tout ce qui touche au feu. Souvent, au détour d’une conversation, et sans raison apparente, sinon celles qui turbinent dans sa tête mais qui nous sont tenues secrètes, il demande ce qu’ont dit les gens au Japon à qui on a envoyé une bombe atomique, ou bien quelle température il fait dans le four d’une aciérie, ou se renseigne sur le Python de la fournaise.
Hier, il me demandait où l’on pouvait trouver des usines de métallurgie ou de soudure en France. Je lui explique un peu le bastion lorrain de l’industrie lourde, et le chômage, les délocalisations en Chine, et conclus en lui disant que la crise n’arrange rien.
Et il me demande alors; qu’est-ce qu’ils font les gens quand il y a la crise ?. Est-ce qu’ils crient ?
Réminiscence de crises paranoïaques ou épileptiques passées, A. ne comprend pas que la crise n’est qu’économique, mais sa remarque est toute sensée, et je me demande moi-même à sa suite ce qu’ont fait les gens à qui l’on a annoncé qu’ils avaient perdu leurs économies placées hasardeusement en bourse, ou leur maison, ou leur emploi, et est-ce qu’ils ont crié, peut-être, A. a sans doute raison.
Il espère pouvoir ramener une fille rousse en France. On verra bien.

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