Ulysse

Ile de Groix. Un bateau amarré au ponton, et un saladier rempli de langoustines roses et joufflues comme des sexes d’épines. On est trois garçons et une bouteille de muscat de rivesaltes. On se raconte nos histoires de filles, comme les filles savent le faire avec les garçons. Mais on le fait aussi bien qu’elles. On parle des filles qui ont avorté à cause de nous et des filles qui nous ont avorté. Des filles du hockey sur gazon, et de leur frère toxicomane avec qui on a partagé un studio de 25m2. On parle de ce qu’on aime chez les filles, de leur regard rebelle et de celles qui veulent faire de l’audit. De nos ruptures et de nos continuités, de nos lignes de fuite. Heureusement il y a Radiohead et le muscat, du café instantané et la voix de Tom Yorke haut perchée comme sur une crête sableuse. Dans le petit port de plaisance de l’île de Groix, à 20 heures, les nuages deviennent orange accrochés au grand mât. Leurs contours s’électrisent et s’irisent ; sur le port des petits bateaux (Maman ont-ils des ailes ?)c’est l’heure de la vaisselle ou de la lecture, des couples de retraités refont les comptes de 50 ans de vie commune en buvant une tisane ou un digestif, le linge sèche au bastingage, et les mouettes qui crient (au scandale) viennent se baigner dans une nappe d’eau qui ressemble à du bleu pétrole, ou à un tableau d’impressionnistes peint à taches grossières nuancées en vert ou gris. Vert-de-gris. A la capitainerie, il faut acheter un jeton pour prendre une douche chaude, 2 Euros 20, les dix minutes, on se l’est partagé à trois. Et puis on se lève, on file tout au bout de la jetée pour voir le soleil en fuite, lévitant dans l’apesanteur rose comme une boule de billard fashion trendy, et de la poussière colorée monte de la mer. On parle du soleil qu’on ne voit jamais se coucher à Paris et des bières qu’il faut bien dégoupiller à la grosse cuiller.Bientôt plus qu’un gros bourdon d’hélicoptère, des mouettes, et l’idée de plonger à l’eau, de sauter dans le grand trou. Plus tard, les bains de minuit dans une crique, et le plancton phosphorescent à chaque brassée. Finalement, un chien arrive, tirant en laisse son maître. Il sent le chien mouillé. Sa sociabilité m’énerve. Il s’appelle Ulysse.

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Le ria d’Etel est un bras d’eau douce, une sorte de rivière qui se jette dans la mer à hauteur de Lorient. Quand la mer monte, à cause des courants et des marées, et que l’eau dégringole du ria en sens inverse, la rencontre des deux eaux cheminant de manière contradictoire créée une barre ; la barre d’Etel, qui empêche les bateaux de passer alors. Les vagues naissent sous l’eau et des murs de plusieurs mètres de flotte se dressent sur leurs pattes arrière.
Le long du ria d’Etel, les paysages marins sont marqués par le rappel des prairies ou de l’eau endormie ; la qualité de l’eau salée, mais pas trop, fait que les huîtres prospèrent.
Il y a par là un restaurant qui s’appelle le Saint Guillaume, annexe d’un bassin d’ostréiculteur. « Fruits de mer Plouhinec sur place ou à emporter depuis 1990 » ; c’est une grande peinture sur bois, en extérieur, à côté de la porte d’entrée, qui pose l’ambiance ; à l’intérieur, la décoration est comme à la maison : des petits dessins érotiques, une publicité pour le « Muscadet – Buvez le frais ! », un tableau noir où est consigné la carte des vins. Le menu arrive, feuille blanche A4 plastifiée agrafée sur fond d’une cagette en bois, de celles qu’on remplit d’huîtres et de moules sur les marchés. Il n’y a qu’un menu à douze Euros ; six huîtres creuses, des moules marinières, une boule de glace. C’est simple et délicieux. Pas de chichis, pas de frites, pas de décoration particulière, quelques algues noires sous les huîtres et un grand plat pour les coquilles. Mais le beurre est breton, la mayonnaise maison, la sauce d’échalotes et de vinaigre, la rondelle de citron aussi. On mange à l’extérieur sur des tables en bois, chaises en plastique, de l’autre côté du rivage, des maisons blanches et pas un bruit.
Plus tard, on discute avec le patron, qui refuse de nous dire son prénom, car il nous prend pour des journalistes, avec le stylo encre en prise de notes et le moleskine. Ils sont deux frères ; son frère s’occupe du bassin ostréicole qui est juste là, recouvert par le goémon, lui du restaurant. Il a un tablier bleu, et gueule contre les huîtres d’écloserie, celles qu’on fait tremper dans des bains médicamenteux et qu’on sélectionne pour qu’elles ne soient jamais laiteuses. Il dit prix qui stagne, surproduction, taux de mortalité trop élevé.
Après, au moment du Calva, il dit aussi qu’il a été restaurateur à Paris, que son frère est diplômé de lettres modernes. Quand on lui demande s’il ne regrette pas la vie parisienne, il se met à chanter Ulysse. Heureux qui comme, a fait un long voyage.

 


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