Chère vieille Europe cher vieux continent

Voici un article que le chat avait écrit pour d’autres vies que la sienne, précisément pour le blog de l’association de gauche de l’ESSEC (ne riez pas), Progrès…Pour occuper l’espace en ce dimanche de pluie et d’abstention, je cède à moi-même mes propres droits d’auteur et le duplicate ici. 

 

Ecrire sur l’Europe avant les élections. Un vaste chantier. Crise du BTP. N’est-ce pas toujours les mêmes histoires qu’on raconte à son propos, les mêmes rengaines surannées ? Un conte d’enfant. Il était une fois.
L’Europe. La première chose qui me vient en tête, c’est Brigitte Fontaine, son crâne rasé et sa voix d’outre-tombe, mi-nympho, mi-gothique, fêlée comme Ferré : « nous travaillons actuellement pour l’Europe / voire pour le Monde ».
Qui travaille pour qui, au juste ? Quelle est la meilleure manière aujourd’hui de « travailler » pour l’Europe ? Travailler, c’est-à-dire œuvrer à rendre l’Europe nécessaire, légitime, juste, indépassable, affectueuse, proche des citoyens, intelligible et intelligente. Tout un programme (électoral). Tout ce qu’elle n’est pas en ce moment. Ce qu’expriment parfaitement les sanglots longs qui suivent dans cette chanson en prose forcée ; les sangliers sont lâchés / la marmite de l’ermite est rempli de rubis, / et la bite à la main arrosait de son sperme les sexes autochtones, etc.
Aujourd’hui, l’Europe, telle une tomate d’avril élevée sous serre, n’a ni saveur, ni texture, pour la plupart des Européens, quand bien même seraient-ils convaincus. Bureaucratie bruxelloise lyophilisée, aspartame de démocratie semi-direct, elle n’évoque rien, ne symbolise rien. Ne cristallise rien. Pas même sur son nom, des protestations, ou des vagues indignées, comme jadis. C’est le plus grave. Elle est devenue un rêve marmoréen.

Il y a quelques années, notamment au moment du référendum sur la constitution européenne en France, l’Europe était encore capable de déchaîner les foules et de débrider les passions, comme Indochine. Elle savait à l’époque avoir bon dos, et qu’on lui casse du sucre dessus ; certains, sous couvert de la directive Bolkestein, mettait à son passif la dérégulation du marché, les délocalisations, voire même la crise alimentaire africaine qui aurait été permise par les aides de la PAC. Ils n’avaient pas tous tort. En somme, l’Europe était encore un repoussoir, un alibi politique éventuellement, un épouvantail pour Besancenot et les crypto-trotskistes qu’on pouvait trouver jusque dans les rangs du PS.
Aujourd’hui, elle n’est même plus capable de ça. De faire s’envoler les pigeons d’extrême gauche. Même plus capable de faire parler d’elle. Or c’est bien le pire qui puisse lui arriver ; subir l’indifférence. Générale.
Comme une vieille dame déchue sombrant dans l’anonymat, de retour en coulisse, l’Europe ne fait plus se lever les foules et ne retient plus la lumière. Elle n’existe plus face aux nouvelles stars que sont Obama, Sarkozy, ou le FMI. Comme si on demandait à France Gall de lutter contre Camelia Jordana.
La dernière fois que j’ai entendu parler de Bruxelles, c’est lorsque la commission /le Parlement/ le conseil européen (on ne sait jamais) a validé le principe consistant à fabriquer du rosé en mélangeant du vin blanc et du vin rouge. Et bien une info comme celle-ci, il y a quelques années, serait passée en boucle pendant des semaines, et serait devenu une rengaine villiériste, ce qui s’était passé à peu près avec l’évolution de la réglementation sur les taux de cacao dans le chocolat. Là, à part un entrefilet dans le Monde, j’ai presque rien lu.
L’avant-dernière fois, c’est lorsque ont été rendus publics les montants des aides européennes qu’avaient touchés les agriculteurs français. Certains céréaliers de la Beauce dans le top ten affichaient des primes de plus d’un million d’Euros. Suite à la parution des chiffres sur Internet, certains se sont faits caillaisser leurs tracteurs.

J’ai une infinie tendresse pour l’Europe – pas pour ceux qui la font vivre, mais pour l’idée, pour l’Europe de Schumann, pour l’union des nations. Je vois l’Europe un peu comme Barbara, la grande dame brune. Mais qui finissante, chante seul dans son coin, de sa voix désaccordée, dans son pavillon de Précy-Jardin.
On a le sentiment que l’Europe s’est résignée pour toujours à souffrir d’une image de marque écornée. D’un déficit de popularité qu’elle traînerait comme une bronchite chronique. Or il n’y a pas de fatalité.

Quand on entend monter des tribunes les adresses d’amour que lui envoient les responsables des grands partis, notamment Xavier Bertrand, (et aussi un tout petit peu Martine Aubry, si on me le permet), on a l’impression que c’est du vent. Ou qu’ils n’aiment l’Europe, ces prudes, que pour son impuissance. Parce qu’elle ne fait pas d’ombre à leurs petites destinées personnelles et nationales.
Il n’y a que Dany Conh-Bendit à mon sens qui soit crédibles dans le rôle de plaideur ; parce qu’il est franco-allemand et vert et libertaire, et parce qu’il a jamais tergiversé. Même François Bayrou, pourtant un fidèle, use aujourd’hui de l’Europe comme d’un accessit à ses autres ambitions.

Pour voir où sont les solutions, il faut revenir à l’histoire. Ça a déjà été fait souvent et par d’autres et mieux que moi, mais allons-y.
L’Europe (c’est-à-dire la Communauté Economique Européenne puis l’Union Européenne) à sa création était une idée neuve. Jamais des pays souverains ne s’étaient réunis ainsi pour partager des compétences. Donc tout était à inventer : les règles, les modes de fonctionnement, les principes de consensus, les domaines d’attribution, etc.
Ça a été le grand chantier à partir de 1957 ; rendre cette idée européenne crédible et pérenne, rendre les institutions européennes vivables et efficaces.
Dans les années soixante, la grande ambition a été la mise en place des politiques communes, en premier lieu la PAC.
L’élargissement a démarré au début des années 70. Il a fallu intégrer le Royaume-Uni, l’Irlande, le Danemark, la Grèce, les sœurs ibères, etc.
Dans les années 80, l’Europe carburait à la libre circulation des personnes : Acte Unique 86, puis Schengen.
A partir du début des années 90, il a fallu créer le Système Monétaire Européen, qui a abouti à la naissance de la monnaie unique.
Enfin, début des années 2000, deuxième vague d’élargissement vers l’Europe orientale.
Aujourd’hui ? Que dalle.

Dès lors, Delors, empruntant le bon mot à un autre, a tout bon lorsqu’il dit: « L’Europe, c’est comme un vélo ; si on arrête de pédaler, elle tombe ».
Depuis 2005, on a même davantage l’impression qu’elle est en rétropédalage…Sarkozy a beau être un fana de la petite reine, notre président absolu n’a pas été capable, au cours de la présidence française, de prendre tout le monde sur son porte-bagages.
Or tout le monde dit, cela parait définitivement gravé dans le marbre élyséen, que la présidence française de l’Union européenne a été un franc succès. Je veux bien croire que c’est vrai, mais pourquoi ? Qu’est-ce qui a changé ? En quoi l’Europe est-elle plus avancée aujourd’hui qu’elle ne l’était il y a deux ans ?
Au moment de la guerre en Irak, il y avait encore des voix pour s’étonner sur la scène européenne que les pays membres ne soient pas capables de s’exprimer de concert. Il y avait encore des gens pour croire que l’Europe avait un mot à dire dans une dimension collective.
A l’occasion du déclenchement de la dernière crise financière, puis économique, puis immobilière, puis sociale, il n’y eut personne (ou presque) pour relever que chaque pays était en train de coudre son petit plan de relance dans son coin, comme un tricot au coin de la cheminée, comme un gosse boudeur qui joue à la dînette loin de ses amis d’anniversaire. Personne (ou presque) pour avancer l’idée que si les efforts avaient été mutualisés, ils auraient pu avoir davantage d’impact.
Les gens n’y croient plus. Les gens sont blasés. Déconfits. L’Europe, qui semble ne plus rimer à rien, sinon à légiférer sur les taux de TVA dans la restauration, a perdu toute sa grandeur d’âme, tout son supplément d’âme, toute sa poésie rimée, ce qui faisait un temps ancien que, plutôt que d’être l’addition stérile de volontés nationales, l’Europe en était l’alchimie réussie, celle qui transformait le plomb en or. Ou l’eau en bière blonde et belge.

Il faut donc relancer l’Europe. Qui ne peut pas être un seul organe gestionnaire. Une réunion de conseil d’administration.
Pour cela, il faut inventer ses nouveaux défis, faire en sorte qu’ils soient excitants.
Il faut à l’Europe un horizon et des points de mire, ce qu’elle n’a pour l’instant.
Quels pourraient-ils être ?
C’est là que ma tâche pourrait s’arrêter, car je ne n’en sais rien, au fond. Mais essayons.

Il faut des institutions représentatives. En finir avec cette commission peuplée de hérauts libéraux comme une université d’été madeliniste, et qui n’a de sens.
L’idée d’une constitution européenne était la bonne. Elle a avorté, et on a trouvé un compromis a minima avec le traité de Lisbonne, si j’ai bien compris. Ce n’est pas suffisant. Il faut une constitution, pour la force du symbole. Donc il faut tout recommencer depuis le début. Mettre en place une nouvelle « assemblée constitutive ». Définir à l’avance les modes de ratification. Organiser ces procédures simultanément dans toute l’Europe. En finir avec la règle paralysante de l’unanimité. Trouver les moyens d’avancer, les marges de manœuvre. Que ceux qui n’en veulent pas, les Polonais par exemple, parce qu’elle ne mentionnerait pas explicitement les racines chrétiennes de l’Europe, (ou les Français, parce qu’elle acterait le principe de l’économie de marché…), se cassent !
Il faut aussi que les élections européennes soient véritablement l’occasion pour l’Europe de se choisir une orientation. Dès lors, il me semble que le mode de scrutin tel qu’il existe aujourd’hui est imparfait. Se déroulant à l’échelon de chaque région, et de fait de chaque pays, les enjeux européens sont évacués par ce qu’on appelle des « luttes politiciennes » ; Vincent Peillon parachuté dans le Sud-Est à qui Christian Estrosi offre le guide du routard, ou Rachida Dati jouant à « qui perd perd » avec les jeunes populaires, voilà quels ont été pour l’instant les points d’orgue de la campagne, en tout cas les faits les plus relayés médiatiquement. La seule manière de « politiser » ce scrutin, de le « cliver », c’est de voter pour des listes uniques dans toute l’Europe, des listes de 788 candidats, le nombre de députés, à la proportionnelle intégrale.
On dira que cette manière de voter ne respecte pas la règle de l’égalité de représentation de chaque citoyen, qui voudrait par exemple qu’il y ait systématiquement un député pour 3 000 000 d’électeurs concentrés sur un même périmètre. Ce qui est absurde, puisque nous sommes tous européens. La grande question étant alors ; sur quelle liste serait candidat Francis Lalanne ? L’Europe a besoin de ses ménestrels.
Ensuite, il faut un projet collectif.
Par exemple l’unification des représentations extérieures. Que chaque citoyen européen ait un passeport exclusivement européen, que les ambassades de France, d’Allemagne, d’Italie disparaissent au profit d’ambassades européennes. Que ce soit par exemple l’ambassadeur européen de nationalité bulgare à Washington qui aille défendre les couleurs du roquefort devant les consommateurs américains. Voilà un geste symbolique.
Corollaire de cette disposition, l’unification des politiques d’immigration. La présidence française a réussi à faire adopter un « pacte européen de l’immigration » qui reste pour l’instant vide d’effets, par manque de volonté politique.
Le Monde consacrait une colonne ce jour où j’écris ce billet aux nouveaux accords unissant l’Italie avec son ancienne colonie, la Libye, portant sur l’intensification de la lutte contre l’immigration clandestine.
En échange de promesses d’investissements italiens en Libye, le pays de Kadhafi accepte désormais de récupérer ses ressortissants interceptés, ayant fui le pays pour gagner le continent européen, en dépit des règles en vigueur sur le droit d’asile qui devraient leur valoir titre de séjour.
L’Espagne et l’Italie sont il est vrai aux premières loges sur ces questions d’immigration, et la réponse qu’ils y apportent ne peut pas être laissée à la discrétion d’un type comme Berlusconi entouré de ses vélines. L’existence de l’OFPRA, Office Français de Protection des Réfugiés et des Apatrides, n’a il me paraît plus de raisons d’être dans l’Union européenne, l’OEPRA en aurait, avec un peu d’imagination, on pourrait même transformer l’acronyme en OPERA, Office de Protection Européen des Réfugiés Politiques et des Apatrides, ce qui aurait quand même de la gueule.
L’unification de ces différentes instances et représentations générerait des économies importantes qui pourraient être utilisées ailleurs.
Par exemple dans l’environnement, ou la politique énergétique. Que tous les pays s’assignent les mêmes objectifs en termes d’émissions de gaz à effet de serre. Que l’Europe mette le paquet là-dessus. Que soit créée une agence européenne de l’Energie.
Il faudrait aussi organiser l’Eurovision chaque samedi soir, et apprendre aux enfants européens dans les écoles à jouer l’Ode à la joie à la flûte à bec. J’ai pas de meilleures idées !…Mais je compte sur vous…

 

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