La vie n’est pas un chemin de roses

Onze heures et demie ; tout le monde se retrouve dans le patio, lieu d’échange et de convivialité. Lieu enfumé. Et alors, chacun sort un petit coquillage, reconverti en cendrier, et ils sont là, tous ces mecs, à cloper, déambulant un peu partout avec leur petit coquillage, et si on y met l’oreille, est-ce qu’on entend la mer ? Amarrés à leur espoir de s’en sortir, leur vie justement se retire, loin du grand large où ils allaient se noyer. Touchés par le ressac, ils sont venus échouer sur cette plage au sable collant et aux galets saillants. Recouverts d’écume, exsangues : voilà comment ils débarquent ici, et eux, qui sont Espagnols, et qui ont comme n’importe quel Espagnol cendré à même le sol de tous les bars qui les ont vu picoler, sniffer, les voilà qui cendrent dans de petits coquillages. Et chacun le sien, c’est curieux et attendrissant.

Ils ont dix huit ans et quarante sept ans, voire entre les deux. Ils sont des mecs (37) et des filles (trois), en ce début janvier 2005, d’humeur plutôt maussade. Ils en ont marre. Ils sont las de ces règles de vie rigoristes, païennes, de ces normes qu’on leur inflige : extinction des feux à onze heures et demi, interdiction de faire la sieste l’après-midi, alors qu’au sud de l’Espagne, où se déroule l’action, il faut bien le dire, personne n’est hyperactif entre trois heures et quatre heures et demi, ou alors, au mieux, une partie de cartes, interdiction de flirter, se raser tous les matins, pas plus d’un paquet de clopes par jour, vous êtes vous brossé les dents ? quel est celui qui n’a pas débarrassé son assiette ? glisse ta chaise sous la table quand tu te lèves ! si tu veux prendre une paire de gants de l’atelier de jardinage, n’oublie pas de le marquer dans le carnet d’inventaire, les casseroles ne se rangent pas ici, Miguel, tu es en intervention…

S’ils le veulent, ils peuvent demander à l’équipe thérapeutique leurs papiers d’identité, qui leur ont été confisqués à l’arrivée, un euro 10 pour prendre le bus jusqu’à Séville, et se barrer d’ici en dix minutes à peu près, le temps de boucler les valises. Et pourtant ils restent.

Des mecs qui il y a quelques mois squattaient des parkings, faisant semblant de les gérer, histoire de décrocher, la lune, non, un pourboire, pour boire, ou pour un rail, passent le balai. Il y a comme une hypothèse d’un grand carnaval ; des mecs déguisés, des mecs pour qui on aurait autrefois changé de trottoir, rencontrés dans la rue à l’improviste, balaient. Mais alors, il y a de l’espoir, c’est bien ça? Effectivement; si l’être humain recèle quelques possibles, il n’est jamais tout à fait condamné.

Car ils ont touché les étoiles et se sont brûlés les doigts ; ils ont accepté le pacte du diable, ils ont fait l’amour à la poudre, se sont laissés gagner par l’euphorie de l’alcool, se sont enfermés dans une stratégie désespérée, une fuite en avant vers un avant sans avenir, la tête sous l’eau, et le bras seringué pour certains, anesthésiés d’héroïne ou hallucinés de coke. Ils ont tout vu et tout connu d’un monde qui ne fait pas de vieux os. Ils ont vendu, trafiqué, volé. Ils sont tous allés au moins une fois à Palma de Mayorque. Ils ont dit stop avant de dire encore ; ils ont cru le moment venu, ils ont essayé de s’en sortir, de leurs propres moyens, parfois, avec sincérité, avec une faiblesse existentielle qui n’a pas laissé la moindre chance à leur envie d’échappatoire. S’échapper ; pour aller où? Vivant nulle part, avec la drogue pour seul abri, un abri fragile et abscons certes, un abri quoi, une cabane de fortune… Dans ma cabane de cocaïne…voilà, ils n’ont jamais su être sans domicile fixe. Leur adresse postale : celle de leurs dealers, celles de leurs discothèques…ou même la rue.

Ils sont arrivés à Proyecto Hombre semblables à des tubes de dentifrice dont on aurait pressé toute la pâte.

Et voilà maintenant qu’on essaie de remettre la pâte dans le tube. C’est quelque chose de tout à fait sensible, de difficile; on doit bien avouer que la plupart avaient depuis longtemps arrêté de se brosser les dents.

Putain, il faut voir ces grands gaillards au poil, assis, sans bouger, lire. Ecrire des lettres. D’amour. Je vous jure. D’anciens proxénètes. Il faut voir le jardin.

Ils traversent pour la première fois de leur vie sur le passage clouté. Ils sont là pour un temps. Pour la plupart, il était temps. Plein de reproches et de bon sens, ils portent un regard étrangement lucide sur leur personne et leurs antécédents, détachés, au point de pouvoir les croire, ou mythomanes, ou désinvoltes. Ils sont terribles. On les dirait venus d’ailleurs. Un ailleurs qu’ils traînent avec eux partout où ils vont. Toxicomanes, comme ministre, c’est un titre qu’on ne perd jamais. Au mieux, on se parjure. On se repend. Ce sont des êtres de noblesse et des leçons de courage. Il y a un an, six mois, ils dormaient sous la pluie, sous les ponts, à tombeaux ouverts. Ils avaient les cheveux longs et gras. Ils étaient sales. Je pense que certains puaient. C’était il y a une éternité. A moins que…

Voici les notes que j’avais prises il y a quatre ans, à Séville.

La vie n’est pas un chemin jonché de roses.

En espagnol, la vida no es un camiño de rosa. 

C’est une phrase qui revenait souvent dans les mots qu’avaient bien voulu me donner quelques uns des types croisés à Séville en 2005, lors de mon service volontaire européen dans un centre de réinsertion de toxicomanes, Proyecto Hombre. Le Projet de l’Homme.

En ce moment, je lis Albert Schweitzer, alsacien, prix Nobel, médecin à Lambaréné au Gabon, inventeur de la médecine humanitaire, organiste, et philosophe du respect de la vie, « Ich bin Leben das leben will, inmitten von Leben, das leben will », je suis vie, qui veut vivre, au milieu de la vie, qui veut vivre, ainsi que le traduit Jean-Paul Sorg, passeur de Schweitzer en France, qui a été mon professeur de philosophie en terminale.

Proyecto Hombre, c’était ça ; la vie coûte que coûte, pour des hommes et des femmes inaptes, inadaptés, lessivés, au bout du rouleau, mais voulant vivre entouré de vie, parmi la vie. Bien que longtemps, la vie ait été avec eux bégueule.

A la fin des six mois passés là-bas, à leur contact, j’ai demandé à quelques uns des drogués en cure s’ils accepteraient de me raconter leur histoire, leur vie avant, pendant, après la drogue, les états d’âme et les états de manque, les dealers et la police, l’extase, les sorties en boîte, le vol, leur enfance, tout ce qu’il voulait, pour essayer de comprendre, d’où ils venaient, et par où ils étaient passés.

Une dizaine d’entre eux ont accepté, les entretiens ont duré jusqu’à quatre heures parfois, enregistrés sur un petit dictaphone. Depuis quatre ans, ce condensé de vie andalouse était donc à l’abri de quelques fichiers MP3 sur mon disque dur. J’ai finalement réussi à m’y mettre, et à dactylographier leur logorrhée et leurs silences.

Voici donc qui suit le premier volet d’une série de dix ; Geronimo Iglesias.

    

 


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