Geronimo Iglesias Carraco, 36 ans, Sevilla

Je viens d’une famille modeste, nous étions neuf enfants, mon père, ma mère. Chez moi, je ne me suis jamais senti vraiment à l’aise, on vivait dans le besoin, j’étais mieux chez les autres. Je passais mes journées entières chez des potes, on peut presque dire que j’ai grandi dans la rue. En fait, je n’ai pas vraiment eu le choix, mon père était une espèce de tyran, il ne s’occupait pas de moi. Ou bien si, il s’occupait de moi, mais seulement lorsqu’il s’agissait de m’imposer des limites : « Ne te lie pas d’amitié avec ces gens-là », « Ne va pas là », « Ne rentre pas tard ». Bon, moi, naturellement, je faisais tout le contraire. Dans mon enfance, je n’ai jamais reçu de marques d’affection, de câlins. Il n’y avait que des conflits, des engueulades, des punitions. J’ai arrêté d’aller à l’école. Personne ne s’en est rendu compte. De moi, ils se foutaient complètement, il a fallu que je leur dise, enfin non, plutôt qu’ils me prennent sur le fait, pour réaliser que je séchais depuis un an et demi. J’ai jamais pu trouver quelqu’un à qui parler chez moi. Il y avait tellement de monde que tout le monde passait inaperçu. A partir de là, bien sûr, j’ai commencé à beaucoup mentir, à cacher des choses, à truquer, à manipuler mes parents. Et je crois que quand a commencé ma puberté, la part rebelle que j’avais en moi s’est mise à grandir, et a pris le dessus sur ma part d’enfance. Je me suis séparé de mes amis de toujours, qui étaient des petits garçons bien peignés, et je me suis mis à traîner avec les bandes plus âgées que moi : c’était mon adolescence, j’avais treize ans. Je fumais du tabac depuis l’âge de 8 ans. En 1982, est apparu en Espagne le mouvement Punk. Les choses ont commencé à changer. J’ai commencé à m’habiller en rockeur, avec les pantalons déchirés, la veste en cuir. C’était la mode, les cheveux décolorés…Nous tentions d’attirer l’attention de la société, et plus je transgressais les limites, mieux je me sentais. Bon, il y avait des endroits où je ne pouvais pas aller. Alors je me suis mis à nouer des relations avec des gens de la place, des gens en vue. Je fumais du haschisch depuis l’âge de douze ans, et là, pour la première fois, j’ai touché aux drogues dures. Je l’ai fait par curiosité, et puis surtout aussi pour tenir la face, pour faire ce que les autres faisaient, déjà que j’étais le plus jeune. Mes parents n’ont pas du tout aimé la nouvelle image que je renvoyais, mon père a déchiré tous mes vêtements. Il n’y avait que des cris, j’étais incapable de dire un mot à mon père sans me mettre à chialer. Le degré zéro de la communication. Bon, à dix-sept ans, j’ai commencé à travailler. Et là encore, j’étais en conflit avec mon père ; si je gagnais sept mille pesetas, je devais en reverser six mille à ma mère. Là, je lui ai dit : « Va te faire foutre. Tu crois que je vais bosser une semaine entière pour mille pesetas ? ». Je me droguais. Et cependant, j’étais encore ingénu, je ne me rendais pas vraiment compte, j’étais venu à l’héroïne le plus naturellement du monde, j’étais complètement naïf. Et d’ailleurs c’est paradoxal. Quand je me droguais, c’était dans le but de maintenir une certaine euphorie, un certain bien être, un certain plaisir. Et pourtant l’héroïne me faisait un effet radicalement inverse : un relâchement, un endormissement. J’étais comme anesthésié.  Avec la cocaïne, c’était différent. Mes copains traçaient des rails, je sniffais. Et avec l’héroïne, je constatais que les symptômes étaient tout autres : j’étais tout blanc, je vomissais. Et pourtant j’éprouvais une telle sensation de bien-être que ça m’a plu. 

  

Pendant un certain temps, je menais donc tout de front : cannabis, alcool, héroïne. Jusqu’à ce qu’arrive une nouvelle période de ma vie : je me suis séparé une deuxième fois de mes amis – finalement je n’ai jamais été capable d’appartenir à un groupe, d’entretenir des relations. J’avais 18 ans, j’ai rejoint le groupe de mon frère, ils avaient tous entre 25 ans et 30 ans, ils se droguaient tous. Chez moi, presque tout le monde se droguait – un style de vie. J’ai un frère qui vient de sortir de prison il y a deux semaines. Et pourtant, tous ces gens là parvenaient à maintenir une vie sociale normale, et une vie d’apparence normale. Ils se droguaient, mais ils avaient un boulot, ils étaient fiancés, ils arrivaient à jouer une sorte de double jeu – je n’ai jamais réussi. Moi, j’ai toujours privilégié ma « ligne de vie » la plus radicale, celle de la drogue, celle qui me donnait le plus plaisir, celle qui était pour moi la plus gratifiante. J’essayais pourtant de maintenir l’image du « No pasa nada », beaucoup de mes amis me demandaient : c’est quoi le problème avec toi, en ce moment ? T’as jamais d’argent, tu sors plus avec nous, ou alors t’as l’air complètement absent ! La vérité, c’est que je ne trouvais déjà plus aucun plaisir en leur compagnie, la seule compagnie qui me donnait du plaisir, c’était celle de la drogue. Il n’y avait plus aucune mesure, j’occultais tout. Arrive un moment ; je veux m’émanciper encore, je trouve une petite amie huit années plus âgée que moi. Je me barre de chez moi, je crois gagner mon indépendance, mais le vrai terme, ce serait plutôt échappatoire. D’ailleurs, chez moi, tout le monde a foutu le camp le jour de ses 18 ans, personne n’a jamais voulu assumer ses responsabilités au sein de la maison. La vérité, c’est que je n’ai jamais vraiment aimé ma famille, c’est peut être un peu égoïste et cruel de le dire, mais c’est la vérité. Je sais d’ailleurs que j’ai hérité de toutes les carences en tendresse que j’ai connues durant mon enfance. Je les porte en moi. Donc, j’ai travaillé de bar en bar, travaillant dur, cherchant à gagner beaucoup d’argent, pour pouvoir maintenir le niveau de ma consommation, qui était largement supérieur à celui des autres. Je commence à piquer dans la caisse, et je change de boulot, plus stable, plus fixe. 

  

A 18 ans. Mon premier syndrome d’abstinence. Je ne voulais même pas savoir de quoi il s’agissait. Je sentais juste que j’étais vraiment très mal en point. C’était au service militaire. J’étais reclus dans la même pièce depuis plusieurs jours, sans possibilité d’en sortir. Et il y a un camarade, qui se droguait, et qui m’a expliqué. Alors j’ai pris conscience du fait qu’il me faudrait de l’héroïne tous les jours. Je vole les autres bidasses. Et je ne pouvais me confier à personne : le frère de ma fiancée était militaire, et il fallait que ni lui, ni elle, ne puissent l’apprendre. J’arrive en retard au boulot – quand je suis drogué je suis capable de travailler plus que n’importe qui, mais quand je suis en manque, plus rien n’a d’importance. Je me mets à voler à nouveau, des « vols en gants blancs », pour que personne ne puisse s’en apercevoir. Là je me dis qu’il faut réagir ; j’annonce à ma copine que je me drogue et que je vais commencer un traitement. J’entre dans un centre, je reçois une médication, mais il n’y a aucun suivi, aucune assistance psychologique, et dès que je fous les pieds dehors, je me retrouve dans le même cercle d’amis, à sortir dans les mêmes bars. C’était voué à l’échec depuis la première seconde. 

1992, c’est l’année de l’exposition universelle. Je travaillais dans une entreprise de vente par correspondance. J’ai appris à ce moment-là à pirater des cartes de crédit. J’étais coursier, j’allais en moto récupérer des cartes bancaires dans des agences, je faisais un détour par le centre commercial. Les junkies sont des gens très compétents quand il s’agit de découvrir la petite faille d’un système. Et une des agences bancaires ne me donnaient pas de reçu de ce que je devais livrer, j’ai vu une porte ouverte, je m’y suis engouffré. Dès qu’il y a un bénéfice possible, le junkie est là. J’ai utilisé cette combine pendant un an. Parfois je pouvais utiliser la même carte pendant plusieurs jours. Tous les soirs, j’allais dans la boutique d’une amie pour voir si la carte avait été mise en opposition. En échange, quand la transaction marchait, elle s’achetait des produits de son propre magasin avec la carte volée. Sinon, je fonçais à la galerie commerciale. On appelait ça « l’épreuve du coton » : c’était pour voir si la carte était encore blanche, propre. Dix ou quinze millions de pesetas, cette année là.  En plus, tout ce que j’achetais était sous garantie. Je faisais des achats sur commande. Je revendais ensuite tout à moitié prix. J’étais déjà complètement marginal, mais ça ne se voyait pas, c’était un vol…Bon, un jour je pète les plombs, j’ai plus un rond, je vends tous les meubles de notre appartement. Cette fois-ci, c’est un peu trop pour ma copine, qui décide de me quitter. Et je n’ai plus moyen de payer le loyer avec la drogue. Deux alternatives : soit arrêter de me droguer, ou bien partir dans la rue. Je me suis barré dans la rue. Et je m’en foutais complètement. J’étais complètement habitué. Mais c’était quand même un pas de plus vers la déchéance. Je ne me lavais plus, je dormais dans des coffres de voiture, dans des sas de banque. Il faut apprendre à survivre dans la rue. Le code de la rue. Les normes. Le vocabulaire. Les relations humaines. Les thèmes de conversation. Tu as beaucoup volé ? Où as-tu dormi ? Bivouac, restaurant populaire, couvent de bonne sœur, gardien de parking : j’ai erré à peu près 3 ans dans la rue. J’ai beaucoup appris. Notamment que la meilleure arme pour attaquer un magasin, c’est une seringue remplie de sang contaminé. Bon, en vérité, il n’y avait pas le virus à l’intérieur, c’était seulement une forme d’intimidation. Je suis devenu très solitaire. Voler seul, se droguer seul. C’est d’autant plus de came pour soi. Un soir, je vole une moto, le mec me voit, je me fais tabasser. Le lendemain, je me réveille avec un terrible syndrome de manque : je vole le sac d’une femme, un mec me court après, il me plaque au sol, et me livre à la police. J’avais toujours essayé d’éviter la prison. Première fois en prison. Deux mois ferme. La première fois ; les préjugés, j’étais terrorisé. Les viols. J’avais des idées de films américains sur la prison. Il est certain qu’il existe un climat de tension, de pression, mais pas aussi exagéré, comme on peut l’imaginer. Il faut remettre les choses dans leur contexte. J’ai fait deux mois, puis quinze jours, puis huit mois, puis an. La dernière fois, 4 ans, 5 mois, 15 jours. A chaque fois, le même scénario qui se reproduit à l’identique. La majorité des gens se droguent en prison. Trois manières d’en trouver. La payer. La famille fournit. Par la force. Les gens qui ont des couilles. C’est une histoire de bravoure. Il en faut pour défendre ce qui nous appartient en prison. Un jour où tu te drogues en prison, c’est comme un jour de gagné sur la prison, une libération anticipée d’un jour. Car c’est une journée qui passe sans qu’on s’en aperçoive. Dernière condamnation. La plus longue. Je savais exactement ce qui m’attendait en sortant si je replongeais : soit prendre 20 ans, soit mourir. Alors, lors de ce dernier séjour, j’ai décidé qu’à ma sortie, je m’arrêterais. Je continuais quand même à me droguer en prison, il n’y avait pas mieux à foutre. Donc je sors de prison et là, je me prends ma réalité en pleine face, un retour de balancier douloureux. J’avais effectivement l’intention de ne plus me droguer, mais je prends conscience de ce qu’est réellement ma condition : plus de familles, plus d’amis, pas de vie sociale, des complexes, un corps pourri par la drogue. Et donc incapable d’affronter le problème de la toxicomanie. Je sortais dans la rue, aucune idée de l’endroit où aller, un désert. Dix minutes plus tard, j’étais revenu chez moi. Deux mois à vivoter ainsi, j’étais un meuble chez moi, un véritable étranger, je suis tombé dans une dépression nerveuse énorme. J’étais proche de l’autisme. Jusqu’à ce qu’un jour, je prenne l’argent de toutes mes allocs, et je me drogue à nouveau. J’étais tellement épuisé par ma réalité que j’ai pris la décision la plus facile et la plus lâche qui soit. J’ai acheté une grosse dose de méthadone, des pastilles, une bouteille de whisky, et je me suis dit, OK, c’est le moment. Je suis allé me foutre dans une espèce de maison abandonnée, une vieille masure, et le soir, je ne suis pas réapparu à la maison. Ma mère s’est doutée que quelque chose clochait. Une mort douce et placide, 30 comprimés écrasés avec un pilon et dilués dans un verre de whisky. Quand ils m’ont trouvé, une heure de plus et je faisais un arrêt cardiaque ou une insuffisance pulmonaire, d’après les médecins. J’étais gonflé comme un ballon de football. Lavage d’estomac, trois jours de coma. Après, 20 jours d’hospitalisation, et retour à la maison. C’est à ce moment là que la décision fut prise d’entrer à Proyecto Hombre, une décision surtout prise par mes parents. Moi j’étais plutôt sceptique. Le problème était que la participation au programme nécessitait une très forte implication de la famille, alors que mes parents me voyaient plutôt comme une espèce de paquet jetable : voilà mon fils, il a ce type de problème, voyez ce que vous pouvez faire. En fait, mes parents n’étaient pas prêts à s’investir dans le suivi de mon programme de réinsertion sur le long terme, ils ne voulaient pas jouer le rôle d’appuis, alors j’ai démarré le programme au sein d’un couvent, encadré par des soeurs. Et c’est clair que la vie était bien différente, mais je suis une personne qui me suis toujours très bien adaptée, partout où je suis allé, je me métisse, je m’habitue à tout, après quatre ans de prison, ce n’était pas après tout une expérience extraordinaire que d’entrer en cure. Et je dois même dire que je prenais du plaisir là-bas, pour une fois, moi qui avais toujours eu une vie d’indépendance, et très désorganisée, quelques uns tenaient les rênes de ma vie, et assumaient cette responsabilité à ma place. 

 

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Ce qui a été dur au début du programme, c’est l’interdiction de parler aux autres personnes du programme, de se donner l’accolade, de s’embrasser, l’impossibilité de trouver des personnes à qui dire que l’on n’y était pour rien, et le fait de devoir regarder en face nos responsabilités. Et ensuite, quand on a pu se parler, j’ai commencé à avoir le sentiment de dépasser certaines difficultés, même si j’étais encore mal en point, j’aimais la liberté de parole que l’on avait. C’était vers mars avril 2002. La chance que j’avais, c’est que, comme je sortais de 20 jours à l’hosto, je n’avais pas de syndrome de manque, d’abstinence, je n’étais pas camé, le problème était plutôt un problème dépressif. 

Et puis, le fait d’avoir une vie très limitée dans ses possibilités, bordée, de n’avoir le droit de ne faire quasiment aucune des activités qui m’auraient donné du plaisir, et surtout, de devoir se justifier de tout, expliquer tout, c’était le plus dur. Jusqu’à présent, j’avais toujours vécu comme je l’entendais sans en référer à personne. Et d’un seul coup, j’ai dû rendre des comptes à tout le monde sur chaque chose que je faisais. J’ai mal vécu cette mutation. En fait, sur la durée, le programme engendre lui-même une certaine forme d’addiction, parce qu’on se rend compte d’un processus personnel de maturation, de reconnaissance des fautes, parce que ce sont des choses qui aident à vivre. La compréhension que les choses que tu as faites, ce sont les tiennes. Elles t’appartiennent. Personne ne les a faites pour toi. Je commence à découvrir certaines choses évidentes de la vie. Notamment les relations humaines. Intéressantes. Pourtant, je continuais de manière cachée à faire des choses interdites : maintenir des relations avec certains de mes amis consommateurs, parler de manière provocante. Je ne donnais pas suffisamment d’importance à chaque petite chose. En fait, au cours du premier cycle de réinsertion, je crois que personne n’a un niveau de conscience véritable de l’enjeu du programme, de la raison des outils utilisés, j’étais encore comme un bloc de glace, avec tous mes mécanismes de défense antérieurs. Pourtant avec le travail, j’ai compris un peu ce que j’avais dans la tête. Je crois que les junkies ont une manière de penser totalement différente des personnes normales : justification, négation, rationalisation, victimisation…Plus de la moitié de ce que va dire un junkie, c’est des conneries. Du vent. Au cours du programme, je me rends compte que je suis capable de réussir les choses, de trouver mon indépendance, de nourrir des amitiés, un travail, de me réhabiliter. J’étais prêt à changer. Mais pas à n’importe quel prix. Et pas prêt à renoncer à certaines choses. Ce que je ne comprenais pas, c’est : qu’est-ce qu’avait à voir le fait d’être un drogué avec l’obligation de ranger sa chambre, de faire son lit, ou de laver le dortoir ? Ça  me dépassait. 

J’ai rencontré de grandes difficultés de communication. Je faisais les choses comme je les entendais, j’occultais, mon unique intention était de terminer le processus de réhabilitation le plus rapidement possible pour me remettre à travailler, je ne réalisais pas quels étaient les fondements du programme, ni que, bien que je cherchais à véhiculer de moi l’image d’une personne responsable, travailleuse, je demeurais en réalité dans ma marginalité d’avant. A cette époque, je n’avais pas encore renoncé complètement à ce que j’étais avant, à ce à quoi ressemblait ma vie antérieure, je continuais à essayer d’évoluer dans les mêmes cercles, et je ne me droguais pas, c’était bien la seule différence. Ce n’est que lorsque j’ai rechuté que j’ai réalisé que ma finalité, en me comportant ainsi, avait en fait toujours été celle de me droguer. En réalité, tant qu’il n’y a pas un changement notable dans la personnalité du junkie, tant qu’il ne devient pas une personne capable de s’affirmer, de défendre son opinion, rien ne change pour lui. Cela m’a beaucoup affecté de ne pas m’en sortir tout seul, j’ai toujours cru que j’étais autosuffisant, ça m’a demandé beaucoup de travail de demander de l’aide, de partager, de chercher une collaboration, une relation de confiance. Même du point de vue des sentiments, j’ai toujours eu des difficultés à partager, à m’inscrire dans la sincérité. 

Donc pour revenir au programme de Proyecto Hombre, je me suis remis petit à petit à raisonner de la même manière qu’avant, mais cela ne se voyait pas encore. Lentement s’est développée une relation d’amitié avec un autre résident, on donnait le change ensemble, tout semblait aller bien pour nous en apparence, on marchait dans les clous. En fait, on pensait alors tous deux sincèrement que cette amitié nous protégeait mutuellement, qu’elle nous aiderait chacun en cas de difficulté ; une connerie. A moi, on me disait : ne côtoie personne ici. Je ne voyais pas le sens, je n’ai rien dit. Pour moi, les amis, ça a toujours servi à me couvrir. Celui-ci aussi. On avait des plans ensemble. On se disait qu’au sortir du programme, on prendrait un appartement tous les deux. Et puis l’alcool est revenu petit à petit. Mais je croyais que j’allais bien, j’avais confiance en moi, je me disais, mon problème à moi, ce n’est pas la boisson, c’est l’héroïne. Une connerie de plus. Une erreur, parce que j’utilisais l’alcool comme un remède contre la timidité, la honte, le ridicule, comme une manière d’entrer plus facilement en contact avec les autres. L’alcool me normalisait. Les gens normaux boivent, non ?! Ben moi, je voulais boire aussi. Mais l’alcool abaisse le niveau de vigilance, amenuise la volonté, et te fait oublier qui tu es réellement. Quand est arrivé le moment où s’était estompé totalement le peu de conscience que j’avais retrouvé de moi-même, je suis allé chercher de l’héroïne et de la cocaïne, à fumer ensemble. Alors il y a d’abord eu un magnifique moment d’euphorie ; nous sommes bien tous les deux, sortons en boîte, allons voir des filles !… 

Le samedi suivant, alors qu’on est attablés en terrasse tous les deux, au soleil, un des compagnons du centre nous croise. Il nous demande ce que nous faisons ensemble. Oh, on vient de se rencontrer, on boit juste un coca ! En vérité, on buvait déjà un cuba libre ! Coca plus rhum… 

Le lundi, on a reconnu les faits, mais partiellement seulement, on a continué à s’inscrire dans une logique d’esquive, on a juste avoué pour la petite pointe immergée de notre iceberg, c’est-à-dire qu’on a affronté la situation particulière, mais pas dans son ensemble 

Arrive le jour où on nous voit à nouveau ensemble, en train de boire des bières, et cette fois en plus, on venait de se droguer. Grande crise de confiance avec l’institution. On nous impose une analyse toxicologique, un « doping »… Alors là, la pression a monté d’un cran, et on a avoué. On a avoué qu’on s’était drogués, mais une seule fois. Encore des mensonges. Cela dit, je considérais que j’avais déjà réussi à accomplir une partie des objectifs que je m’étais fixés : retrouver un boulot, un cercle d’amis. J’ai abandonné le programme ici. Mais dans les faits, je n’étais pas encore prêt à affronter des problèmes plus profonds, j’avais déjà oublié qui j’étais, d’où je venais, et où j’allais. En fait, je suis de ces personnes qui cherchent toujours à tourner la page rapidement, à aller de l’avant. C’est pour cela je crois que je suis retombé ; je n’arrive pas à faire perdurer mes succès, par peur du conformisme peut-être. Donc j’ai très vite fui à nouveau mes responsabilités, j’ai sombré dans l’alcool, il n’y avait aucune gestion de mon agenda. L’histoire se répétait de manière exactement similaire aux fois précédentes ; l’image d’une personne mature, responsable, mais avec toujours cette double ligne de vie, l’impossibilité de renoncer à des endroits, à des ambiances, l’Alameda par exemple, incapable de me mettre mes propres limites, je me dédiais à nouveau à vivre le temps présent, à travailler et à m’amuser, sans aucun projet sur le long terme, sans aucune décision de ma part. Avec mes amis, je me sentais bien, eux aussi se droguent, mais eux sont mariés, ont des enfants, ils « gèrent », moi, non !…Je loue un appartement du côté de la Macarena avec le copain de Proyecto Hombre, et je me drogue. Chaque jour plus. Dans une logique dégénérative. On se drogue même ensemble, chez nous. Je finis un jour par me rendre compte qu’il n’est pas du tout mon ami, et que la seule chose que nous ayons en commun, c’est la drogue. Nous n’avons plus d’argent, ni lui ni moi, tout l’argent va à la drogue, nous devons quitter l’appartement, direction la rue. Dormir où c’est possible. Trois mois de consommation, d’abandon, jusqu’à arriver au stade critique. 

Mes amis, ma famille, m’ont posé à nouveau la question : quand est-ce que tu vas changer ? Réellement ? Ils m’ont mis la pression. Je suis revenu ici. 

Beaucoup de choses ont changé à la racine de cette deuxième rechute. Le programme m’a fait croire à nouveau que j’étais capable d’être constant, de m’en sortir. Ici, j’ai appris à confier, à raconter, à faire confiance. On m’a donné des instruments. 

Mais le vrai boulot, il n’est pas ici, il est dans la rue… Ici, les gens sont différents, ils te comprennent, t’écoutent, se mettent à ta place, font preuve d’empathie. Dans la rue, les choses sont bien différentes, mais il faut déjà avoir réussi ici pour avoir un espoir de prolonger l’expérience à l’extérieur, dans la jungle. Maintenant, mon objectif, c’est de ne plus me tromper dans mes choix, d’arriver à suivre mon chemin. J’ai beaucoup appris de ma rechute. Aujourd’hui, je suis dans un état d’esprit différent de celui dans lequel j’étais en sortant la première fois du programme. Je vis chez mon petit frère, mais je suis très limité financièrement, j’aimerais bien trouver du travail. N’importe quel boulot. Dans la construction, la serrurerie, la peinture, l’électronique. Tout. Sauf barman. Ça, je ne peux pas. Impossible. Travailler dans un environnement où l’alcool serait présent créerait pour moi des situations d’anxiété trop fortes. Mais plus que de ma situation économique, je souffre surtout de carence affective. Je n’ai pas de vie sociale pour l’instant. Je ressens profondément la nécessité de réussir à m’intégrer à un groupe, mais j’ai peur de perdre mes amis. Ce n’est pas facile de maintenir une amitié, de la faire vivre. Il faut de la conscience. Beaucoup de conscience de la situation. J’ai appris de mes erreurs. Indiscutablement. J’ai appris qu’un ex-drogué, quel qu’il soit et quelle qu’ait été sa dépendance, est beaucoup plus limité dans sa vie qu’un personne normale. Il y a tellement de choses que tu ne peux pas faire comme tout le monde. Tu ne peux te comparer à personne. D’ailleurs, je ne veux me comparer à personne. Je ressens un fort sentiment d’infériorité. 

Aujourd’hui, les choses matérielles m’apparaissent secondaires. Ce qui a le plus d’importance pour moi, ce sont les choses personnelles. J’étais un ancien junkie. Ça ne m’a jamais fait plaisir de me sentir mal, de souffrir. Mais je n’ai jamais été capable de faire les efforts, les sacrifices, je n’ai jamais ressenti ma propre responsabilité dans la tournure que prenait ma vie. Pour un junkie, une vie sérieuse et paisible met trop longtemps à produire ses effets positifs. J’ai toujours recherché la jouissance immédiate. Et en fait, consommer de la drogue, c’était un système de défense. Une dose. La souffrance de n’avoir rien réussi. Et quand bien même on essaie de faire des efforts, la lutte est intérieure, elle ne se voit pas. Mais elle est douloureuse.   

  

 


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