Archive pour juin, 2009

Chère vieille Europe cher vieux continent

Voici un article que le chat avait écrit pour d’autres vies que la sienne, précisément pour le blog de l’association de gauche de l’ESSEC (ne riez pas), Progrès…Pour occuper l’espace en ce dimanche de pluie et d’abstention, je cède à moi-même mes propres droits d’auteur et le duplicate ici. 

 

Ecrire sur l’Europe avant les élections. Un vaste chantier. Crise du BTP. N’est-ce pas toujours les mêmes histoires qu’on raconte à son propos, les mêmes rengaines surannées ? Un conte d’enfant. Il était une fois.
L’Europe. La première chose qui me vient en tête, c’est Brigitte Fontaine, son crâne rasé et sa voix d’outre-tombe, mi-nympho, mi-gothique, fêlée comme Ferré : « nous travaillons actuellement pour l’Europe / voire pour le Monde ».
Qui travaille pour qui, au juste ? Quelle est la meilleure manière aujourd’hui de « travailler » pour l’Europe ? Travailler, c’est-à-dire œuvrer à rendre l’Europe nécessaire, légitime, juste, indépassable, affectueuse, proche des citoyens, intelligible et intelligente. Tout un programme (électoral). Tout ce qu’elle n’est pas en ce moment. Ce qu’expriment parfaitement les sanglots longs qui suivent dans cette chanson en prose forcée ; les sangliers sont lâchés / la marmite de l’ermite est rempli de rubis, / et la bite à la main arrosait de son sperme les sexes autochtones, etc.
Aujourd’hui, l’Europe, telle une tomate d’avril élevée sous serre, n’a ni saveur, ni texture, pour la plupart des Européens, quand bien même seraient-ils convaincus. Bureaucratie bruxelloise lyophilisée, aspartame de démocratie semi-direct, elle n’évoque rien, ne symbolise rien. Ne cristallise rien. Pas même sur son nom, des protestations, ou des vagues indignées, comme jadis. C’est le plus grave. Elle est devenue un rêve marmoréen.

Il y a quelques années, notamment au moment du référendum sur la constitution européenne en France, l’Europe était encore capable de déchaîner les foules et de débrider les passions, comme Indochine. Elle savait à l’époque avoir bon dos, et qu’on lui casse du sucre dessus ; certains, sous couvert de la directive Bolkestein, mettait à son passif la dérégulation du marché, les délocalisations, voire même la crise alimentaire africaine qui aurait été permise par les aides de la PAC. Ils n’avaient pas tous tort. En somme, l’Europe était encore un repoussoir, un alibi politique éventuellement, un épouvantail pour Besancenot et les crypto-trotskistes qu’on pouvait trouver jusque dans les rangs du PS.
Aujourd’hui, elle n’est même plus capable de ça. De faire s’envoler les pigeons d’extrême gauche. Même plus capable de faire parler d’elle. Or c’est bien le pire qui puisse lui arriver ; subir l’indifférence. Générale.
Comme une vieille dame déchue sombrant dans l’anonymat, de retour en coulisse, l’Europe ne fait plus se lever les foules et ne retient plus la lumière. Elle n’existe plus face aux nouvelles stars que sont Obama, Sarkozy, ou le FMI. Comme si on demandait à France Gall de lutter contre Camelia Jordana.
La dernière fois que j’ai entendu parler de Bruxelles, c’est lorsque la commission /le Parlement/ le conseil européen (on ne sait jamais) a validé le principe consistant à fabriquer du rosé en mélangeant du vin blanc et du vin rouge. Et bien une info comme celle-ci, il y a quelques années, serait passée en boucle pendant des semaines, et serait devenu une rengaine villiériste, ce qui s’était passé à peu près avec l’évolution de la réglementation sur les taux de cacao dans le chocolat. Là, à part un entrefilet dans le Monde, j’ai presque rien lu.
L’avant-dernière fois, c’est lorsque ont été rendus publics les montants des aides européennes qu’avaient touchés les agriculteurs français. Certains céréaliers de la Beauce dans le top ten affichaient des primes de plus d’un million d’Euros. Suite à la parution des chiffres sur Internet, certains se sont faits caillaisser leurs tracteurs.

J’ai une infinie tendresse pour l’Europe – pas pour ceux qui la font vivre, mais pour l’idée, pour l’Europe de Schumann, pour l’union des nations. Je vois l’Europe un peu comme Barbara, la grande dame brune. Mais qui finissante, chante seul dans son coin, de sa voix désaccordée, dans son pavillon de Précy-Jardin.
On a le sentiment que l’Europe s’est résignée pour toujours à souffrir d’une image de marque écornée. D’un déficit de popularité qu’elle traînerait comme une bronchite chronique. Or il n’y a pas de fatalité.

Quand on entend monter des tribunes les adresses d’amour que lui envoient les responsables des grands partis, notamment Xavier Bertrand, (et aussi un tout petit peu Martine Aubry, si on me le permet), on a l’impression que c’est du vent. Ou qu’ils n’aiment l’Europe, ces prudes, que pour son impuissance. Parce qu’elle ne fait pas d’ombre à leurs petites destinées personnelles et nationales.
Il n’y a que Dany Conh-Bendit à mon sens qui soit crédibles dans le rôle de plaideur ; parce qu’il est franco-allemand et vert et libertaire, et parce qu’il a jamais tergiversé. Même François Bayrou, pourtant un fidèle, use aujourd’hui de l’Europe comme d’un accessit à ses autres ambitions.

Pour voir où sont les solutions, il faut revenir à l’histoire. Ça a déjà été fait souvent et par d’autres et mieux que moi, mais allons-y.
L’Europe (c’est-à-dire la Communauté Economique Européenne puis l’Union Européenne) à sa création était une idée neuve. Jamais des pays souverains ne s’étaient réunis ainsi pour partager des compétences. Donc tout était à inventer : les règles, les modes de fonctionnement, les principes de consensus, les domaines d’attribution, etc.
Ça a été le grand chantier à partir de 1957 ; rendre cette idée européenne crédible et pérenne, rendre les institutions européennes vivables et efficaces.
Dans les années soixante, la grande ambition a été la mise en place des politiques communes, en premier lieu la PAC.
L’élargissement a démarré au début des années 70. Il a fallu intégrer le Royaume-Uni, l’Irlande, le Danemark, la Grèce, les sœurs ibères, etc.
Dans les années 80, l’Europe carburait à la libre circulation des personnes : Acte Unique 86, puis Schengen.
A partir du début des années 90, il a fallu créer le Système Monétaire Européen, qui a abouti à la naissance de la monnaie unique.
Enfin, début des années 2000, deuxième vague d’élargissement vers l’Europe orientale.
Aujourd’hui ? Que dalle.

Dès lors, Delors, empruntant le bon mot à un autre, a tout bon lorsqu’il dit: « L’Europe, c’est comme un vélo ; si on arrête de pédaler, elle tombe ».
Depuis 2005, on a même davantage l’impression qu’elle est en rétropédalage…Sarkozy a beau être un fana de la petite reine, notre président absolu n’a pas été capable, au cours de la présidence française, de prendre tout le monde sur son porte-bagages.
Or tout le monde dit, cela parait définitivement gravé dans le marbre élyséen, que la présidence française de l’Union européenne a été un franc succès. Je veux bien croire que c’est vrai, mais pourquoi ? Qu’est-ce qui a changé ? En quoi l’Europe est-elle plus avancée aujourd’hui qu’elle ne l’était il y a deux ans ?
Au moment de la guerre en Irak, il y avait encore des voix pour s’étonner sur la scène européenne que les pays membres ne soient pas capables de s’exprimer de concert. Il y avait encore des gens pour croire que l’Europe avait un mot à dire dans une dimension collective.
A l’occasion du déclenchement de la dernière crise financière, puis économique, puis immobilière, puis sociale, il n’y eut personne (ou presque) pour relever que chaque pays était en train de coudre son petit plan de relance dans son coin, comme un tricot au coin de la cheminée, comme un gosse boudeur qui joue à la dînette loin de ses amis d’anniversaire. Personne (ou presque) pour avancer l’idée que si les efforts avaient été mutualisés, ils auraient pu avoir davantage d’impact.
Les gens n’y croient plus. Les gens sont blasés. Déconfits. L’Europe, qui semble ne plus rimer à rien, sinon à légiférer sur les taux de TVA dans la restauration, a perdu toute sa grandeur d’âme, tout son supplément d’âme, toute sa poésie rimée, ce qui faisait un temps ancien que, plutôt que d’être l’addition stérile de volontés nationales, l’Europe en était l’alchimie réussie, celle qui transformait le plomb en or. Ou l’eau en bière blonde et belge.

Il faut donc relancer l’Europe. Qui ne peut pas être un seul organe gestionnaire. Une réunion de conseil d’administration.
Pour cela, il faut inventer ses nouveaux défis, faire en sorte qu’ils soient excitants.
Il faut à l’Europe un horizon et des points de mire, ce qu’elle n’a pour l’instant.
Quels pourraient-ils être ?
C’est là que ma tâche pourrait s’arrêter, car je ne n’en sais rien, au fond. Mais essayons.

Il faut des institutions représentatives. En finir avec cette commission peuplée de hérauts libéraux comme une université d’été madeliniste, et qui n’a de sens.
L’idée d’une constitution européenne était la bonne. Elle a avorté, et on a trouvé un compromis a minima avec le traité de Lisbonne, si j’ai bien compris. Ce n’est pas suffisant. Il faut une constitution, pour la force du symbole. Donc il faut tout recommencer depuis le début. Mettre en place une nouvelle « assemblée constitutive ». Définir à l’avance les modes de ratification. Organiser ces procédures simultanément dans toute l’Europe. En finir avec la règle paralysante de l’unanimité. Trouver les moyens d’avancer, les marges de manœuvre. Que ceux qui n’en veulent pas, les Polonais par exemple, parce qu’elle ne mentionnerait pas explicitement les racines chrétiennes de l’Europe, (ou les Français, parce qu’elle acterait le principe de l’économie de marché…), se cassent !
Il faut aussi que les élections européennes soient véritablement l’occasion pour l’Europe de se choisir une orientation. Dès lors, il me semble que le mode de scrutin tel qu’il existe aujourd’hui est imparfait. Se déroulant à l’échelon de chaque région, et de fait de chaque pays, les enjeux européens sont évacués par ce qu’on appelle des « luttes politiciennes » ; Vincent Peillon parachuté dans le Sud-Est à qui Christian Estrosi offre le guide du routard, ou Rachida Dati jouant à « qui perd perd » avec les jeunes populaires, voilà quels ont été pour l’instant les points d’orgue de la campagne, en tout cas les faits les plus relayés médiatiquement. La seule manière de « politiser » ce scrutin, de le « cliver », c’est de voter pour des listes uniques dans toute l’Europe, des listes de 788 candidats, le nombre de députés, à la proportionnelle intégrale.
On dira que cette manière de voter ne respecte pas la règle de l’égalité de représentation de chaque citoyen, qui voudrait par exemple qu’il y ait systématiquement un député pour 3 000 000 d’électeurs concentrés sur un même périmètre. Ce qui est absurde, puisque nous sommes tous européens. La grande question étant alors ; sur quelle liste serait candidat Francis Lalanne ? L’Europe a besoin de ses ménestrels.
Ensuite, il faut un projet collectif.
Par exemple l’unification des représentations extérieures. Que chaque citoyen européen ait un passeport exclusivement européen, que les ambassades de France, d’Allemagne, d’Italie disparaissent au profit d’ambassades européennes. Que ce soit par exemple l’ambassadeur européen de nationalité bulgare à Washington qui aille défendre les couleurs du roquefort devant les consommateurs américains. Voilà un geste symbolique.
Corollaire de cette disposition, l’unification des politiques d’immigration. La présidence française a réussi à faire adopter un « pacte européen de l’immigration » qui reste pour l’instant vide d’effets, par manque de volonté politique.
Le Monde consacrait une colonne ce jour où j’écris ce billet aux nouveaux accords unissant l’Italie avec son ancienne colonie, la Libye, portant sur l’intensification de la lutte contre l’immigration clandestine.
En échange de promesses d’investissements italiens en Libye, le pays de Kadhafi accepte désormais de récupérer ses ressortissants interceptés, ayant fui le pays pour gagner le continent européen, en dépit des règles en vigueur sur le droit d’asile qui devraient leur valoir titre de séjour.
L’Espagne et l’Italie sont il est vrai aux premières loges sur ces questions d’immigration, et la réponse qu’ils y apportent ne peut pas être laissée à la discrétion d’un type comme Berlusconi entouré de ses vélines. L’existence de l’OFPRA, Office Français de Protection des Réfugiés et des Apatrides, n’a il me paraît plus de raisons d’être dans l’Union européenne, l’OEPRA en aurait, avec un peu d’imagination, on pourrait même transformer l’acronyme en OPERA, Office de Protection Européen des Réfugiés Politiques et des Apatrides, ce qui aurait quand même de la gueule.
L’unification de ces différentes instances et représentations générerait des économies importantes qui pourraient être utilisées ailleurs.
Par exemple dans l’environnement, ou la politique énergétique. Que tous les pays s’assignent les mêmes objectifs en termes d’émissions de gaz à effet de serre. Que l’Europe mette le paquet là-dessus. Que soit créée une agence européenne de l’Energie.
Il faudrait aussi organiser l’Eurovision chaque samedi soir, et apprendre aux enfants européens dans les écoles à jouer l’Ode à la joie à la flûte à bec. J’ai pas de meilleures idées !…Mais je compte sur vous…

 

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Geronimo Iglesias Carraco, 36 ans, Sevilla

Je viens d’une famille modeste, nous étions neuf enfants, mon père, ma mère. Chez moi, je ne me suis jamais senti vraiment à l’aise, on vivait dans le besoin, j’étais mieux chez les autres. Je passais mes journées entières chez des potes, on peut presque dire que j’ai grandi dans la rue. En fait, je n’ai pas vraiment eu le choix, mon père était une espèce de tyran, il ne s’occupait pas de moi. Ou bien si, il s’occupait de moi, mais seulement lorsqu’il s’agissait de m’imposer des limites : « Ne te lie pas d’amitié avec ces gens-là », « Ne va pas là », « Ne rentre pas tard ». Bon, moi, naturellement, je faisais tout le contraire. Dans mon enfance, je n’ai jamais reçu de marques d’affection, de câlins. Il n’y avait que des conflits, des engueulades, des punitions. J’ai arrêté d’aller à l’école. Personne ne s’en est rendu compte. De moi, ils se foutaient complètement, il a fallu que je leur dise, enfin non, plutôt qu’ils me prennent sur le fait, pour réaliser que je séchais depuis un an et demi. J’ai jamais pu trouver quelqu’un à qui parler chez moi. Il y avait tellement de monde que tout le monde passait inaperçu. A partir de là, bien sûr, j’ai commencé à beaucoup mentir, à cacher des choses, à truquer, à manipuler mes parents. Et je crois que quand a commencé ma puberté, la part rebelle que j’avais en moi s’est mise à grandir, et a pris le dessus sur ma part d’enfance. Je me suis séparé de mes amis de toujours, qui étaient des petits garçons bien peignés, et je me suis mis à traîner avec les bandes plus âgées que moi : c’était mon adolescence, j’avais treize ans. Je fumais du tabac depuis l’âge de 8 ans. En 1982, est apparu en Espagne le mouvement Punk. Les choses ont commencé à changer. J’ai commencé à m’habiller en rockeur, avec les pantalons déchirés, la veste en cuir. C’était la mode, les cheveux décolorés…Nous tentions d’attirer l’attention de la société, et plus je transgressais les limites, mieux je me sentais. Bon, il y avait des endroits où je ne pouvais pas aller. Alors je me suis mis à nouer des relations avec des gens de la place, des gens en vue. Je fumais du haschisch depuis l’âge de douze ans, et là, pour la première fois, j’ai touché aux drogues dures. Je l’ai fait par curiosité, et puis surtout aussi pour tenir la face, pour faire ce que les autres faisaient, déjà que j’étais le plus jeune. Mes parents n’ont pas du tout aimé la nouvelle image que je renvoyais, mon père a déchiré tous mes vêtements. Il n’y avait que des cris, j’étais incapable de dire un mot à mon père sans me mettre à chialer. Le degré zéro de la communication. Bon, à dix-sept ans, j’ai commencé à travailler. Et là encore, j’étais en conflit avec mon père ; si je gagnais sept mille pesetas, je devais en reverser six mille à ma mère. Là, je lui ai dit : « Va te faire foutre. Tu crois que je vais bosser une semaine entière pour mille pesetas ? ». Je me droguais. Et cependant, j’étais encore ingénu, je ne me rendais pas vraiment compte, j’étais venu à l’héroïne le plus naturellement du monde, j’étais complètement naïf. Et d’ailleurs c’est paradoxal. Quand je me droguais, c’était dans le but de maintenir une certaine euphorie, un certain bien être, un certain plaisir. Et pourtant l’héroïne me faisait un effet radicalement inverse : un relâchement, un endormissement. J’étais comme anesthésié.  Avec la cocaïne, c’était différent. Mes copains traçaient des rails, je sniffais. Et avec l’héroïne, je constatais que les symptômes étaient tout autres : j’étais tout blanc, je vomissais. Et pourtant j’éprouvais une telle sensation de bien-être que ça m’a plu. 

  

Pendant un certain temps, je menais donc tout de front : cannabis, alcool, héroïne. Jusqu’à ce qu’arrive une nouvelle période de ma vie : je me suis séparé une deuxième fois de mes amis – finalement je n’ai jamais été capable d’appartenir à un groupe, d’entretenir des relations. J’avais 18 ans, j’ai rejoint le groupe de mon frère, ils avaient tous entre 25 ans et 30 ans, ils se droguaient tous. Chez moi, presque tout le monde se droguait – un style de vie. J’ai un frère qui vient de sortir de prison il y a deux semaines. Et pourtant, tous ces gens là parvenaient à maintenir une vie sociale normale, et une vie d’apparence normale. Ils se droguaient, mais ils avaient un boulot, ils étaient fiancés, ils arrivaient à jouer une sorte de double jeu – je n’ai jamais réussi. Moi, j’ai toujours privilégié ma « ligne de vie » la plus radicale, celle de la drogue, celle qui me donnait le plus plaisir, celle qui était pour moi la plus gratifiante. J’essayais pourtant de maintenir l’image du « No pasa nada », beaucoup de mes amis me demandaient : c’est quoi le problème avec toi, en ce moment ? T’as jamais d’argent, tu sors plus avec nous, ou alors t’as l’air complètement absent ! La vérité, c’est que je ne trouvais déjà plus aucun plaisir en leur compagnie, la seule compagnie qui me donnait du plaisir, c’était celle de la drogue. Il n’y avait plus aucune mesure, j’occultais tout. Arrive un moment ; je veux m’émanciper encore, je trouve une petite amie huit années plus âgée que moi. Je me barre de chez moi, je crois gagner mon indépendance, mais le vrai terme, ce serait plutôt échappatoire. D’ailleurs, chez moi, tout le monde a foutu le camp le jour de ses 18 ans, personne n’a jamais voulu assumer ses responsabilités au sein de la maison. La vérité, c’est que je n’ai jamais vraiment aimé ma famille, c’est peut être un peu égoïste et cruel de le dire, mais c’est la vérité. Je sais d’ailleurs que j’ai hérité de toutes les carences en tendresse que j’ai connues durant mon enfance. Je les porte en moi. Donc, j’ai travaillé de bar en bar, travaillant dur, cherchant à gagner beaucoup d’argent, pour pouvoir maintenir le niveau de ma consommation, qui était largement supérieur à celui des autres. Je commence à piquer dans la caisse, et je change de boulot, plus stable, plus fixe. 

  

A 18 ans. Mon premier syndrome d’abstinence. Je ne voulais même pas savoir de quoi il s’agissait. Je sentais juste que j’étais vraiment très mal en point. C’était au service militaire. J’étais reclus dans la même pièce depuis plusieurs jours, sans possibilité d’en sortir. Et il y a un camarade, qui se droguait, et qui m’a expliqué. Alors j’ai pris conscience du fait qu’il me faudrait de l’héroïne tous les jours. Je vole les autres bidasses. Et je ne pouvais me confier à personne : le frère de ma fiancée était militaire, et il fallait que ni lui, ni elle, ne puissent l’apprendre. J’arrive en retard au boulot – quand je suis drogué je suis capable de travailler plus que n’importe qui, mais quand je suis en manque, plus rien n’a d’importance. Je me mets à voler à nouveau, des « vols en gants blancs », pour que personne ne puisse s’en apercevoir. Là je me dis qu’il faut réagir ; j’annonce à ma copine que je me drogue et que je vais commencer un traitement. J’entre dans un centre, je reçois une médication, mais il n’y a aucun suivi, aucune assistance psychologique, et dès que je fous les pieds dehors, je me retrouve dans le même cercle d’amis, à sortir dans les mêmes bars. C’était voué à l’échec depuis la première seconde. 

1992, c’est l’année de l’exposition universelle. Je travaillais dans une entreprise de vente par correspondance. J’ai appris à ce moment-là à pirater des cartes de crédit. J’étais coursier, j’allais en moto récupérer des cartes bancaires dans des agences, je faisais un détour par le centre commercial. Les junkies sont des gens très compétents quand il s’agit de découvrir la petite faille d’un système. Et une des agences bancaires ne me donnaient pas de reçu de ce que je devais livrer, j’ai vu une porte ouverte, je m’y suis engouffré. Dès qu’il y a un bénéfice possible, le junkie est là. J’ai utilisé cette combine pendant un an. Parfois je pouvais utiliser la même carte pendant plusieurs jours. Tous les soirs, j’allais dans la boutique d’une amie pour voir si la carte avait été mise en opposition. En échange, quand la transaction marchait, elle s’achetait des produits de son propre magasin avec la carte volée. Sinon, je fonçais à la galerie commerciale. On appelait ça « l’épreuve du coton » : c’était pour voir si la carte était encore blanche, propre. Dix ou quinze millions de pesetas, cette année là.  En plus, tout ce que j’achetais était sous garantie. Je faisais des achats sur commande. Je revendais ensuite tout à moitié prix. J’étais déjà complètement marginal, mais ça ne se voyait pas, c’était un vol…Bon, un jour je pète les plombs, j’ai plus un rond, je vends tous les meubles de notre appartement. Cette fois-ci, c’est un peu trop pour ma copine, qui décide de me quitter. Et je n’ai plus moyen de payer le loyer avec la drogue. Deux alternatives : soit arrêter de me droguer, ou bien partir dans la rue. Je me suis barré dans la rue. Et je m’en foutais complètement. J’étais complètement habitué. Mais c’était quand même un pas de plus vers la déchéance. Je ne me lavais plus, je dormais dans des coffres de voiture, dans des sas de banque. Il faut apprendre à survivre dans la rue. Le code de la rue. Les normes. Le vocabulaire. Les relations humaines. Les thèmes de conversation. Tu as beaucoup volé ? Où as-tu dormi ? Bivouac, restaurant populaire, couvent de bonne sœur, gardien de parking : j’ai erré à peu près 3 ans dans la rue. J’ai beaucoup appris. Notamment que la meilleure arme pour attaquer un magasin, c’est une seringue remplie de sang contaminé. Bon, en vérité, il n’y avait pas le virus à l’intérieur, c’était seulement une forme d’intimidation. Je suis devenu très solitaire. Voler seul, se droguer seul. C’est d’autant plus de came pour soi. Un soir, je vole une moto, le mec me voit, je me fais tabasser. Le lendemain, je me réveille avec un terrible syndrome de manque : je vole le sac d’une femme, un mec me court après, il me plaque au sol, et me livre à la police. J’avais toujours essayé d’éviter la prison. Première fois en prison. Deux mois ferme. La première fois ; les préjugés, j’étais terrorisé. Les viols. J’avais des idées de films américains sur la prison. Il est certain qu’il existe un climat de tension, de pression, mais pas aussi exagéré, comme on peut l’imaginer. Il faut remettre les choses dans leur contexte. J’ai fait deux mois, puis quinze jours, puis huit mois, puis an. La dernière fois, 4 ans, 5 mois, 15 jours. A chaque fois, le même scénario qui se reproduit à l’identique. La majorité des gens se droguent en prison. Trois manières d’en trouver. La payer. La famille fournit. Par la force. Les gens qui ont des couilles. C’est une histoire de bravoure. Il en faut pour défendre ce qui nous appartient en prison. Un jour où tu te drogues en prison, c’est comme un jour de gagné sur la prison, une libération anticipée d’un jour. Car c’est une journée qui passe sans qu’on s’en aperçoive. Dernière condamnation. La plus longue. Je savais exactement ce qui m’attendait en sortant si je replongeais : soit prendre 20 ans, soit mourir. Alors, lors de ce dernier séjour, j’ai décidé qu’à ma sortie, je m’arrêterais. Je continuais quand même à me droguer en prison, il n’y avait pas mieux à foutre. Donc je sors de prison et là, je me prends ma réalité en pleine face, un retour de balancier douloureux. J’avais effectivement l’intention de ne plus me droguer, mais je prends conscience de ce qu’est réellement ma condition : plus de familles, plus d’amis, pas de vie sociale, des complexes, un corps pourri par la drogue. Et donc incapable d’affronter le problème de la toxicomanie. Je sortais dans la rue, aucune idée de l’endroit où aller, un désert. Dix minutes plus tard, j’étais revenu chez moi. Deux mois à vivoter ainsi, j’étais un meuble chez moi, un véritable étranger, je suis tombé dans une dépression nerveuse énorme. J’étais proche de l’autisme. Jusqu’à ce qu’un jour, je prenne l’argent de toutes mes allocs, et je me drogue à nouveau. J’étais tellement épuisé par ma réalité que j’ai pris la décision la plus facile et la plus lâche qui soit. J’ai acheté une grosse dose de méthadone, des pastilles, une bouteille de whisky, et je me suis dit, OK, c’est le moment. Je suis allé me foutre dans une espèce de maison abandonnée, une vieille masure, et le soir, je ne suis pas réapparu à la maison. Ma mère s’est doutée que quelque chose clochait. Une mort douce et placide, 30 comprimés écrasés avec un pilon et dilués dans un verre de whisky. Quand ils m’ont trouvé, une heure de plus et je faisais un arrêt cardiaque ou une insuffisance pulmonaire, d’après les médecins. J’étais gonflé comme un ballon de football. Lavage d’estomac, trois jours de coma. Après, 20 jours d’hospitalisation, et retour à la maison. C’est à ce moment là que la décision fut prise d’entrer à Proyecto Hombre, une décision surtout prise par mes parents. Moi j’étais plutôt sceptique. Le problème était que la participation au programme nécessitait une très forte implication de la famille, alors que mes parents me voyaient plutôt comme une espèce de paquet jetable : voilà mon fils, il a ce type de problème, voyez ce que vous pouvez faire. En fait, mes parents n’étaient pas prêts à s’investir dans le suivi de mon programme de réinsertion sur le long terme, ils ne voulaient pas jouer le rôle d’appuis, alors j’ai démarré le programme au sein d’un couvent, encadré par des soeurs. Et c’est clair que la vie était bien différente, mais je suis une personne qui me suis toujours très bien adaptée, partout où je suis allé, je me métisse, je m’habitue à tout, après quatre ans de prison, ce n’était pas après tout une expérience extraordinaire que d’entrer en cure. Et je dois même dire que je prenais du plaisir là-bas, pour une fois, moi qui avais toujours eu une vie d’indépendance, et très désorganisée, quelques uns tenaient les rênes de ma vie, et assumaient cette responsabilité à ma place. 

 

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Ce qui a été dur au début du programme, c’est l’interdiction de parler aux autres personnes du programme, de se donner l’accolade, de s’embrasser, l’impossibilité de trouver des personnes à qui dire que l’on n’y était pour rien, et le fait de devoir regarder en face nos responsabilités. Et ensuite, quand on a pu se parler, j’ai commencé à avoir le sentiment de dépasser certaines difficultés, même si j’étais encore mal en point, j’aimais la liberté de parole que l’on avait. C’était vers mars avril 2002. La chance que j’avais, c’est que, comme je sortais de 20 jours à l’hosto, je n’avais pas de syndrome de manque, d’abstinence, je n’étais pas camé, le problème était plutôt un problème dépressif. 

Et puis, le fait d’avoir une vie très limitée dans ses possibilités, bordée, de n’avoir le droit de ne faire quasiment aucune des activités qui m’auraient donné du plaisir, et surtout, de devoir se justifier de tout, expliquer tout, c’était le plus dur. Jusqu’à présent, j’avais toujours vécu comme je l’entendais sans en référer à personne. Et d’un seul coup, j’ai dû rendre des comptes à tout le monde sur chaque chose que je faisais. J’ai mal vécu cette mutation. En fait, sur la durée, le programme engendre lui-même une certaine forme d’addiction, parce qu’on se rend compte d’un processus personnel de maturation, de reconnaissance des fautes, parce que ce sont des choses qui aident à vivre. La compréhension que les choses que tu as faites, ce sont les tiennes. Elles t’appartiennent. Personne ne les a faites pour toi. Je commence à découvrir certaines choses évidentes de la vie. Notamment les relations humaines. Intéressantes. Pourtant, je continuais de manière cachée à faire des choses interdites : maintenir des relations avec certains de mes amis consommateurs, parler de manière provocante. Je ne donnais pas suffisamment d’importance à chaque petite chose. En fait, au cours du premier cycle de réinsertion, je crois que personne n’a un niveau de conscience véritable de l’enjeu du programme, de la raison des outils utilisés, j’étais encore comme un bloc de glace, avec tous mes mécanismes de défense antérieurs. Pourtant avec le travail, j’ai compris un peu ce que j’avais dans la tête. Je crois que les junkies ont une manière de penser totalement différente des personnes normales : justification, négation, rationalisation, victimisation…Plus de la moitié de ce que va dire un junkie, c’est des conneries. Du vent. Au cours du programme, je me rends compte que je suis capable de réussir les choses, de trouver mon indépendance, de nourrir des amitiés, un travail, de me réhabiliter. J’étais prêt à changer. Mais pas à n’importe quel prix. Et pas prêt à renoncer à certaines choses. Ce que je ne comprenais pas, c’est : qu’est-ce qu’avait à voir le fait d’être un drogué avec l’obligation de ranger sa chambre, de faire son lit, ou de laver le dortoir ? Ça  me dépassait. 

J’ai rencontré de grandes difficultés de communication. Je faisais les choses comme je les entendais, j’occultais, mon unique intention était de terminer le processus de réhabilitation le plus rapidement possible pour me remettre à travailler, je ne réalisais pas quels étaient les fondements du programme, ni que, bien que je cherchais à véhiculer de moi l’image d’une personne responsable, travailleuse, je demeurais en réalité dans ma marginalité d’avant. A cette époque, je n’avais pas encore renoncé complètement à ce que j’étais avant, à ce à quoi ressemblait ma vie antérieure, je continuais à essayer d’évoluer dans les mêmes cercles, et je ne me droguais pas, c’était bien la seule différence. Ce n’est que lorsque j’ai rechuté que j’ai réalisé que ma finalité, en me comportant ainsi, avait en fait toujours été celle de me droguer. En réalité, tant qu’il n’y a pas un changement notable dans la personnalité du junkie, tant qu’il ne devient pas une personne capable de s’affirmer, de défendre son opinion, rien ne change pour lui. Cela m’a beaucoup affecté de ne pas m’en sortir tout seul, j’ai toujours cru que j’étais autosuffisant, ça m’a demandé beaucoup de travail de demander de l’aide, de partager, de chercher une collaboration, une relation de confiance. Même du point de vue des sentiments, j’ai toujours eu des difficultés à partager, à m’inscrire dans la sincérité. 

Donc pour revenir au programme de Proyecto Hombre, je me suis remis petit à petit à raisonner de la même manière qu’avant, mais cela ne se voyait pas encore. Lentement s’est développée une relation d’amitié avec un autre résident, on donnait le change ensemble, tout semblait aller bien pour nous en apparence, on marchait dans les clous. En fait, on pensait alors tous deux sincèrement que cette amitié nous protégeait mutuellement, qu’elle nous aiderait chacun en cas de difficulté ; une connerie. A moi, on me disait : ne côtoie personne ici. Je ne voyais pas le sens, je n’ai rien dit. Pour moi, les amis, ça a toujours servi à me couvrir. Celui-ci aussi. On avait des plans ensemble. On se disait qu’au sortir du programme, on prendrait un appartement tous les deux. Et puis l’alcool est revenu petit à petit. Mais je croyais que j’allais bien, j’avais confiance en moi, je me disais, mon problème à moi, ce n’est pas la boisson, c’est l’héroïne. Une connerie de plus. Une erreur, parce que j’utilisais l’alcool comme un remède contre la timidité, la honte, le ridicule, comme une manière d’entrer plus facilement en contact avec les autres. L’alcool me normalisait. Les gens normaux boivent, non ?! Ben moi, je voulais boire aussi. Mais l’alcool abaisse le niveau de vigilance, amenuise la volonté, et te fait oublier qui tu es réellement. Quand est arrivé le moment où s’était estompé totalement le peu de conscience que j’avais retrouvé de moi-même, je suis allé chercher de l’héroïne et de la cocaïne, à fumer ensemble. Alors il y a d’abord eu un magnifique moment d’euphorie ; nous sommes bien tous les deux, sortons en boîte, allons voir des filles !… 

Le samedi suivant, alors qu’on est attablés en terrasse tous les deux, au soleil, un des compagnons du centre nous croise. Il nous demande ce que nous faisons ensemble. Oh, on vient de se rencontrer, on boit juste un coca ! En vérité, on buvait déjà un cuba libre ! Coca plus rhum… 

Le lundi, on a reconnu les faits, mais partiellement seulement, on a continué à s’inscrire dans une logique d’esquive, on a juste avoué pour la petite pointe immergée de notre iceberg, c’est-à-dire qu’on a affronté la situation particulière, mais pas dans son ensemble 

Arrive le jour où on nous voit à nouveau ensemble, en train de boire des bières, et cette fois en plus, on venait de se droguer. Grande crise de confiance avec l’institution. On nous impose une analyse toxicologique, un « doping »… Alors là, la pression a monté d’un cran, et on a avoué. On a avoué qu’on s’était drogués, mais une seule fois. Encore des mensonges. Cela dit, je considérais que j’avais déjà réussi à accomplir une partie des objectifs que je m’étais fixés : retrouver un boulot, un cercle d’amis. J’ai abandonné le programme ici. Mais dans les faits, je n’étais pas encore prêt à affronter des problèmes plus profonds, j’avais déjà oublié qui j’étais, d’où je venais, et où j’allais. En fait, je suis de ces personnes qui cherchent toujours à tourner la page rapidement, à aller de l’avant. C’est pour cela je crois que je suis retombé ; je n’arrive pas à faire perdurer mes succès, par peur du conformisme peut-être. Donc j’ai très vite fui à nouveau mes responsabilités, j’ai sombré dans l’alcool, il n’y avait aucune gestion de mon agenda. L’histoire se répétait de manière exactement similaire aux fois précédentes ; l’image d’une personne mature, responsable, mais avec toujours cette double ligne de vie, l’impossibilité de renoncer à des endroits, à des ambiances, l’Alameda par exemple, incapable de me mettre mes propres limites, je me dédiais à nouveau à vivre le temps présent, à travailler et à m’amuser, sans aucun projet sur le long terme, sans aucune décision de ma part. Avec mes amis, je me sentais bien, eux aussi se droguent, mais eux sont mariés, ont des enfants, ils « gèrent », moi, non !…Je loue un appartement du côté de la Macarena avec le copain de Proyecto Hombre, et je me drogue. Chaque jour plus. Dans une logique dégénérative. On se drogue même ensemble, chez nous. Je finis un jour par me rendre compte qu’il n’est pas du tout mon ami, et que la seule chose que nous ayons en commun, c’est la drogue. Nous n’avons plus d’argent, ni lui ni moi, tout l’argent va à la drogue, nous devons quitter l’appartement, direction la rue. Dormir où c’est possible. Trois mois de consommation, d’abandon, jusqu’à arriver au stade critique. 

Mes amis, ma famille, m’ont posé à nouveau la question : quand est-ce que tu vas changer ? Réellement ? Ils m’ont mis la pression. Je suis revenu ici. 

Beaucoup de choses ont changé à la racine de cette deuxième rechute. Le programme m’a fait croire à nouveau que j’étais capable d’être constant, de m’en sortir. Ici, j’ai appris à confier, à raconter, à faire confiance. On m’a donné des instruments. 

Mais le vrai boulot, il n’est pas ici, il est dans la rue… Ici, les gens sont différents, ils te comprennent, t’écoutent, se mettent à ta place, font preuve d’empathie. Dans la rue, les choses sont bien différentes, mais il faut déjà avoir réussi ici pour avoir un espoir de prolonger l’expérience à l’extérieur, dans la jungle. Maintenant, mon objectif, c’est de ne plus me tromper dans mes choix, d’arriver à suivre mon chemin. J’ai beaucoup appris de ma rechute. Aujourd’hui, je suis dans un état d’esprit différent de celui dans lequel j’étais en sortant la première fois du programme. Je vis chez mon petit frère, mais je suis très limité financièrement, j’aimerais bien trouver du travail. N’importe quel boulot. Dans la construction, la serrurerie, la peinture, l’électronique. Tout. Sauf barman. Ça, je ne peux pas. Impossible. Travailler dans un environnement où l’alcool serait présent créerait pour moi des situations d’anxiété trop fortes. Mais plus que de ma situation économique, je souffre surtout de carence affective. Je n’ai pas de vie sociale pour l’instant. Je ressens profondément la nécessité de réussir à m’intégrer à un groupe, mais j’ai peur de perdre mes amis. Ce n’est pas facile de maintenir une amitié, de la faire vivre. Il faut de la conscience. Beaucoup de conscience de la situation. J’ai appris de mes erreurs. Indiscutablement. J’ai appris qu’un ex-drogué, quel qu’il soit et quelle qu’ait été sa dépendance, est beaucoup plus limité dans sa vie qu’un personne normale. Il y a tellement de choses que tu ne peux pas faire comme tout le monde. Tu ne peux te comparer à personne. D’ailleurs, je ne veux me comparer à personne. Je ressens un fort sentiment d’infériorité. 

Aujourd’hui, les choses matérielles m’apparaissent secondaires. Ce qui a le plus d’importance pour moi, ce sont les choses personnelles. J’étais un ancien junkie. Ça ne m’a jamais fait plaisir de me sentir mal, de souffrir. Mais je n’ai jamais été capable de faire les efforts, les sacrifices, je n’ai jamais ressenti ma propre responsabilité dans la tournure que prenait ma vie. Pour un junkie, une vie sérieuse et paisible met trop longtemps à produire ses effets positifs. J’ai toujours recherché la jouissance immédiate. Et en fait, consommer de la drogue, c’était un système de défense. Une dose. La souffrance de n’avoir rien réussi. Et quand bien même on essaie de faire des efforts, la lutte est intérieure, elle ne se voit pas. Mais elle est douloureuse.   

  

La vie n’est pas un chemin de roses

Onze heures et demie ; tout le monde se retrouve dans le patio, lieu d’échange et de convivialité. Lieu enfumé. Et alors, chacun sort un petit coquillage, reconverti en cendrier, et ils sont là, tous ces mecs, à cloper, déambulant un peu partout avec leur petit coquillage, et si on y met l’oreille, est-ce qu’on entend la mer ? Amarrés à leur espoir de s’en sortir, leur vie justement se retire, loin du grand large où ils allaient se noyer. Touchés par le ressac, ils sont venus échouer sur cette plage au sable collant et aux galets saillants. Recouverts d’écume, exsangues : voilà comment ils débarquent ici, et eux, qui sont Espagnols, et qui ont comme n’importe quel Espagnol cendré à même le sol de tous les bars qui les ont vu picoler, sniffer, les voilà qui cendrent dans de petits coquillages. Et chacun le sien, c’est curieux et attendrissant.

Ils ont dix huit ans et quarante sept ans, voire entre les deux. Ils sont des mecs (37) et des filles (trois), en ce début janvier 2005, d’humeur plutôt maussade. Ils en ont marre. Ils sont las de ces règles de vie rigoristes, païennes, de ces normes qu’on leur inflige : extinction des feux à onze heures et demi, interdiction de faire la sieste l’après-midi, alors qu’au sud de l’Espagne, où se déroule l’action, il faut bien le dire, personne n’est hyperactif entre trois heures et quatre heures et demi, ou alors, au mieux, une partie de cartes, interdiction de flirter, se raser tous les matins, pas plus d’un paquet de clopes par jour, vous êtes vous brossé les dents ? quel est celui qui n’a pas débarrassé son assiette ? glisse ta chaise sous la table quand tu te lèves ! si tu veux prendre une paire de gants de l’atelier de jardinage, n’oublie pas de le marquer dans le carnet d’inventaire, les casseroles ne se rangent pas ici, Miguel, tu es en intervention…

S’ils le veulent, ils peuvent demander à l’équipe thérapeutique leurs papiers d’identité, qui leur ont été confisqués à l’arrivée, un euro 10 pour prendre le bus jusqu’à Séville, et se barrer d’ici en dix minutes à peu près, le temps de boucler les valises. Et pourtant ils restent.

Des mecs qui il y a quelques mois squattaient des parkings, faisant semblant de les gérer, histoire de décrocher, la lune, non, un pourboire, pour boire, ou pour un rail, passent le balai. Il y a comme une hypothèse d’un grand carnaval ; des mecs déguisés, des mecs pour qui on aurait autrefois changé de trottoir, rencontrés dans la rue à l’improviste, balaient. Mais alors, il y a de l’espoir, c’est bien ça? Effectivement; si l’être humain recèle quelques possibles, il n’est jamais tout à fait condamné.

Car ils ont touché les étoiles et se sont brûlés les doigts ; ils ont accepté le pacte du diable, ils ont fait l’amour à la poudre, se sont laissés gagner par l’euphorie de l’alcool, se sont enfermés dans une stratégie désespérée, une fuite en avant vers un avant sans avenir, la tête sous l’eau, et le bras seringué pour certains, anesthésiés d’héroïne ou hallucinés de coke. Ils ont tout vu et tout connu d’un monde qui ne fait pas de vieux os. Ils ont vendu, trafiqué, volé. Ils sont tous allés au moins une fois à Palma de Mayorque. Ils ont dit stop avant de dire encore ; ils ont cru le moment venu, ils ont essayé de s’en sortir, de leurs propres moyens, parfois, avec sincérité, avec une faiblesse existentielle qui n’a pas laissé la moindre chance à leur envie d’échappatoire. S’échapper ; pour aller où? Vivant nulle part, avec la drogue pour seul abri, un abri fragile et abscons certes, un abri quoi, une cabane de fortune… Dans ma cabane de cocaïne…voilà, ils n’ont jamais su être sans domicile fixe. Leur adresse postale : celle de leurs dealers, celles de leurs discothèques…ou même la rue.

Ils sont arrivés à Proyecto Hombre semblables à des tubes de dentifrice dont on aurait pressé toute la pâte.

Et voilà maintenant qu’on essaie de remettre la pâte dans le tube. C’est quelque chose de tout à fait sensible, de difficile; on doit bien avouer que la plupart avaient depuis longtemps arrêté de se brosser les dents.

Putain, il faut voir ces grands gaillards au poil, assis, sans bouger, lire. Ecrire des lettres. D’amour. Je vous jure. D’anciens proxénètes. Il faut voir le jardin.

Ils traversent pour la première fois de leur vie sur le passage clouté. Ils sont là pour un temps. Pour la plupart, il était temps. Plein de reproches et de bon sens, ils portent un regard étrangement lucide sur leur personne et leurs antécédents, détachés, au point de pouvoir les croire, ou mythomanes, ou désinvoltes. Ils sont terribles. On les dirait venus d’ailleurs. Un ailleurs qu’ils traînent avec eux partout où ils vont. Toxicomanes, comme ministre, c’est un titre qu’on ne perd jamais. Au mieux, on se parjure. On se repend. Ce sont des êtres de noblesse et des leçons de courage. Il y a un an, six mois, ils dormaient sous la pluie, sous les ponts, à tombeaux ouverts. Ils avaient les cheveux longs et gras. Ils étaient sales. Je pense que certains puaient. C’était il y a une éternité. A moins que…

Voici les notes que j’avais prises il y a quatre ans, à Séville.

La vie n’est pas un chemin jonché de roses.

En espagnol, la vida no es un camiño de rosa. 

C’est une phrase qui revenait souvent dans les mots qu’avaient bien voulu me donner quelques uns des types croisés à Séville en 2005, lors de mon service volontaire européen dans un centre de réinsertion de toxicomanes, Proyecto Hombre. Le Projet de l’Homme.

En ce moment, je lis Albert Schweitzer, alsacien, prix Nobel, médecin à Lambaréné au Gabon, inventeur de la médecine humanitaire, organiste, et philosophe du respect de la vie, « Ich bin Leben das leben will, inmitten von Leben, das leben will », je suis vie, qui veut vivre, au milieu de la vie, qui veut vivre, ainsi que le traduit Jean-Paul Sorg, passeur de Schweitzer en France, qui a été mon professeur de philosophie en terminale.

Proyecto Hombre, c’était ça ; la vie coûte que coûte, pour des hommes et des femmes inaptes, inadaptés, lessivés, au bout du rouleau, mais voulant vivre entouré de vie, parmi la vie. Bien que longtemps, la vie ait été avec eux bégueule.

A la fin des six mois passés là-bas, à leur contact, j’ai demandé à quelques uns des drogués en cure s’ils accepteraient de me raconter leur histoire, leur vie avant, pendant, après la drogue, les états d’âme et les états de manque, les dealers et la police, l’extase, les sorties en boîte, le vol, leur enfance, tout ce qu’il voulait, pour essayer de comprendre, d’où ils venaient, et par où ils étaient passés.

Une dizaine d’entre eux ont accepté, les entretiens ont duré jusqu’à quatre heures parfois, enregistrés sur un petit dictaphone. Depuis quatre ans, ce condensé de vie andalouse était donc à l’abri de quelques fichiers MP3 sur mon disque dur. J’ai finalement réussi à m’y mettre, et à dactylographier leur logorrhée et leurs silences.

Voici donc qui suit le premier volet d’une série de dix ; Geronimo Iglesias.

    

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