Un jour à Gennevilliers

Nicolaj est un ami brocanteur, et aussi un peu magicien. Il restaure du mobilier industriel désuet voire totalement flingué pour en faire des œuvres design et fonctionnelles, ce qui est un bon tuyau, mais demande du temps, de la constance, d’avoir un camion, et de ne pas avoir peur de l’aube, car il faut bien aller courir les brocantes, les marchés aux puces, et les vide-grenier de bonne heure pour y trouver des perles. Il surfe sur la tertiarisation de l’économie française. Il est une personne capable par exemple de donner une nouvelle vie à d’anciens casiers en fer rouillé de la SNCF et d’en faire des meubles de rangement trouvant parfaitement leur place dans un loft de Montreuil, entre les plantes vertes, le monochrome, et l’électro minimaliste. Il sait reprendre les lampes d’atelier qui ont servi un temps ancien à éclairer l’ouvrage de soudeurs, de manœuvre, de tourneurs pour les transformer en lampes de bureaux d’architecte ou de journalistes. Il sait parler aux portails en fer forgé, ou à ce genre de trucs. Il reconnaît à l’œil, avant même d’avoir commencé à gratter avec l’ongle la couche de peinture écaillée, la qualité d’un métal. Son métier est un beau métier, car chaque jour est différent, et on peut participer. D’autres de mes amis travaillent dans le contrôle de gestion, ou l’aide au développement, et ce sont aussi de beaux métiers, mais on ne peut pas vraiment participer.
Aujourd’hui, j’ai accompagné Nicolaj dans une usine désaffectée de Gennevilliers, en banlieue Nord de Saint-Ouen, pour aller retirer du toit une trentaine de grandes lettres de métal, d’un mètre de haut, qui formaient les mots « Pompes à vide » – « Compresseurs » – « Pompes à vide » (deux fois). Les lettres se dressaient tout en haut de la façade, comme à Hollywood, sauf que c’était à Gennevilliers.
On est arrivés ce matin, après avoir loué pour la journée à Kiloutou un groupe électrogène et une scie-sabre, et il pleuvait, ce qui renforçait le charme de l’endroit, comme dans un film de Ken Loach, un téléfilm d’Olivier Marshall, ou un documentaire sur le déclin de l’industrie lorraine, comme dans une chanson de rock garage. L’usine fabriquait autrefois des pompes à vide et des compresseurs, comme indiqué sur le toit. La production s’est arrêtée récemment.
Les poubelles de l’immense entrepôt au rez-de-chaussée regorgeaient encore de gobelets de café et de bouteilles de pastis, preuve que c’était une usine dans laquelle on travaillait. J’ai marché un peu pour voir, dans cette étendue de désolation, avec mon carnet de notes, comme un huissier qui viendrait constater les dégâts, ou un inspecteur des travaux finis pour toujours. Sur les établis, des bombes de néoprènes, des crochets de fonte tombant du plafond reliés à des treuils, au sol des lignes jaunes déjà franchies et des bâches à bulles perforées, des bidons renversés délivrant des petites masses d’huile. Plus loin, des tuyaux de PVC reliés à rien ni nulle part, la France est devenue un pays de services, dans une odeur de fioul, de mazout, de solvants. Des gaines électriques enroulées sur elles-mêmes et accrochées à des poutres pendent dans le vide comme la corde du pendu. Combien de reclassements, combien de départs en retraite anticipée, combien de piquets de grève, et sans la Crise, que se serait-il passé ? L’endroit pose les questions sans apporter les réponses.
J’ai demandé au propriétaire des lieux, qui est aussi l’actionnaire majoritaire, si la production a été délocalisée. Il ne savait pas si on pouvait le dire ainsi, parce qu’elle a été relocalisée en France, et que d’après lui, les délocalisations, c’est toujours en Chine ou en Pologne.  
Ce soir, je suis allé faire les recherches nécessaires sur Internet. L’usine est recensée dans un site consacré au patrimoine historique de Gennevilliers. L’édifice, en béton armé, a été bâti en 1949 par l’architecte Paul Biou. On retrouve également l’édifice dans le cahier de références du cabinet Greenaffair de mars 2009. A sa place, il est prévu la construction d’immeubles de bureaux financés par SPIE Batignolles.

Ce matin, donc. On monte à l’étage dans le bureau de l’ancien directeur du site. Avant que nous nous attaquions aux lettres, il veut que nous signions une convention. Il nous demande si nous avons tous les trois des papiers français, puis il nous fait lecture du texte qu’il a écrit. Il y est explicité que les garde-fous sur le toit sont complètement délabrés, et que nous nous engageons à porter des harnais de sécurité, et qu’il retire sa responsabilité en cas d’accident. Il sait bien que nous n’avons pas de harnais, mais il s’en fout, il veut se couvrir, « on sait jamais ce qui peut arriver, hein ». Lui porte un complet cravate, et revend ainsi, 200 € les trente lettres, plusieurs milliers d’Euros les tonnes de métal incrustées dans l’usine un peu partout et qui serviront de matière première à des ferrailleurs, les vestiges de ce qui servait jadis à fabriquer des pompes à vide et des compresseurs, il dépèce ainsi avant sa future destruction et en toute illégalité son usine…Il n’y a plus d’ouvriers, il n’y a que des charognards, et nous en sommes. On monte sur le toit. On attaque la première lettre. La lame déglutit lentement les tiges de fer blanc qui maintenaient droites les lettres, lorsque la troisième tige saute, la lettre libérée vacille un peu dans le vent, à vingt mètres de haut, juste au-dessus de la rambarde, les passants sur le trottoir nous regardent inquiets, au loin, le panache de fumée d’autres usines, et plus loin encore, le sacré-cœur posé sur Montmartre. Trois heures après, toutes les lettres ont été liquidées, nous regardons notre œuvre en fumant une clope.
Après, il faut descendre les lettres dans le camion. Après encore, il faudra les décaper, les patiner, les lustrer, puis les entreposer, puis les vendre.
Vous pouvez venir admirer les lettres, et d’autres choses aussi, dans la belle boutique que Nicolaj vient d’ouvrir tout près du canal Saint-Martin, rue de l’hôpital Saint-Louis, juste à côté de la rue de la Grange aux belles, dans le 10ème arrondissement.

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