Gauloises bleues

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Je suis arrivé cet après-midi à Essaouira, ancienne Mogador sous protectorat français, dans un bus en provenance de Marrakech, dans lequel ma voisine de siège était une fille voilée de noire jusqu’à ses cils superbement maquillés de noir, son visage couvert par un morceau de crêpe. Elle avait un regard charmeur comme un serpent de Djemaa-el-Fna et une sorte de beauté musulmane et gothique à la fois, elle m’a offert un stylo avec lequel j’ai pu prendre quelques notes sur son physique. Essaouira est une petite ville côtière marocaine dont la médina encerclée de beaux remparts de pisé battus par les vagues de l’océan est classée dans les fichiers de l’UNESCO ; les ruelles étroites et interdites à la circulation, les petites placettes, les volets bleus, rappellent un peu la Provence, ou la Grèce, le Sud, en tout cas. La ville est perpétuellement rafraîchie par des vents marins, c’est la première chose qu’on constate en sortant du bus, et de la fournaise marrakchie. La deuxième, c’est l’odeur de la mer, le sel et les poissons. La troisième, c’est que les chats ici semblent en meilleure condition que leurs homologues de Casablanca et de Marrakech ; l’écosystème marin leur va bien, et on les retrouve toujours à flâner près du port et des petits restaurants de plage, comme des retraités sur la promenade des anglais, à Nice.

Après avoir déposé ma valise, je suis allé déjeuner près du port, dans une gargote, une cabane de bois peinte en bleue et blanc, avec une toile cirée de carreaux bleus et blancs, et collante de la graisse de poissons qui m’avaient précédé là. Un marocain, avec une blouse blanche en liseré rouge, floquée Coca cola, et tâchée de tâches qui ne partent pas, est là, devant son étal achalandé de poissons frais qui goutte sur le sol et sous le soleil. Comme il est seize heures, et que les tables sont vides, je réussis à faire baisser le prix de mon goûter à vingt dirhams. Il m’attrape une poignée de petites crevettes roses, il y a une balance, mais il ne les pèse pas, c’est la poignée qui compte. Je les demande bien grillées. Quand elles reviennent, accompagnées d’une salade d’oignons, de poivrons, de tomates, et entourées de quartiers de citrons verts jaunes  - est-ce des citrons verts qui ont trop pris le soleil, ou des citrons jaunes encore jeunes, ou de vrais bâtards ? elles ont perdu leur odeur un peu nauséeuse et leur peau d’écaille est noircie par endroit, il insiste sur ce fait pour me montrer qu’il les a bien fait griller ! Je les décortique tant bien que mal, le petit corps nu de la crevette étêtée mesure pas plus d’un centimètre la plupart du temps, mais il y en a bien une cinquantaine. Un homme en costume arrive avec ses enfants, je crois que c’est le patron, il demande qu’on remette de la glace sur l’étal et eux s’attablent, trois poissons frits les rejoignent bientôt. Ils mangent méthodiquement, sans un mot. Il y a du soleil et des nuages filtrants, la mélodie des mouettes. Tout es tacite. Il y a des chats qui attendent pour débarrasser la table. Après il faut s’y reprendre vingt fois avant de réussir à allumer une cigarette, à cause du souffle discontinu du vent. Elle se fume en lisant le Monde acheté juste avant. A l’heure du café, « Mme Lagarde refuse la rigueur et croit à une reprise graduelle ». Albanel avoue que son cabinet est peuplé de balances. Gasquet, que je prenais pour un gamin capricieux, gâté, et sans caractère, me devient sympathique au moment où j’apprends qu’il a été contrôlé à la cocaïne à Miami, ce qui est un bon endroit pour. Le fait que la soirée incriminée se soit déroulée en la présence de Sinclair constitue t-elle une circonstance atténuante ? Est-ce une bonne ligne de défense ? A force de trop jouer avec les lignes…il y a beaucoup de blagues à faire. Gasquet a toujours eu un joli revers. Celui de la médaille aujourd’hui.

Il y eut plus tard un autre moment arabique dans ma journée de touriste feignant de ne pas l’être. A propos de la condition de touriste, Gabriel Lindero, un écrivain imaginé derrière lequel se cache Philippe Lançon, critique Livres à Libé, chroniqueur à Charlie, dit des choses pleines de vérité dans Je ne sais pas écrire et je suis un innocent, son unique roman. Il a passé plusieurs mois à Cuba, il a fini par se marier avec une cubaine, Pilar. Un jour, il aide les cousins de Pilar dans les travaux aux champs. Al campo. Passe un groupe de touristes à cheval, qui, dans la clarté aveuglante d’un après-midi sous les tropiques, lui sous son chapeau de paille, la barbe mal rasée, le prennent pour un authentique paysan cubain, et veulent le prendre en photo. En réaction, il crache par terre. Il écrit : « Je me sens à la fois supérieur et honteux, courageux et ridicule. Suis-je si différent d’eux en paysan d’opérette ? Il est possible que je réalise leur fantasme : la noyade sans risque, pour quelques jours, dans la culture des autres. Je reprends ma bêche et ma rangée de terre molle. Je me sens un petit homme déblanchi et sans fardeau. Un touriste authentique, qui cherche le coin sans touristes et « fait » ce que les autres ne « font » pas. Je me crierai volontiers en dedans : « Je ne suis pas un occidental. Je suis un homme libre ! ». Mais personne ne m’entendrait, pas même moi. Les touristes s’éloignent dans la chaleur. Je suis le prisonnier déguisé d’un tableau tropical peint par un artiste romantique et tuberculeux du XIXème siècle ».

Je suis allé au hammam, pas celui dont l’entrée carrelée brille la javel, équipé d’un terminal pour carte bancaire, avec le gommage à 70 dirhams inclus et des émulsions spéciales à la fleur de rose, et dont le flyer promet un moment de relaxation paradisiaque. Pas celui du Routard. Le hammam du peuple ! Entrée à cinq dirhams. Je m’y fais conduire, il n’y a pas d’enseigne. J’achète à l’entrée un gant de crin et un petit berlingot de savon noir, ce savon qui ressemble à du caramel mou, et qui sent fort. On me tend deux seaux, j’entre dans une grande pièce de vapeur. Les murs portent des traces de moisissure, la chaux sur les plafonds voûtés s’effrite. Je demande de quand date la dernière réfection du hammam. On me répond que ça fait à peine deux années, mais l’atmosphère liquide a déjà attaqué toutes les parois. Je m’allonge sur le sol, les seaux qu’on y posent résonnent longtemps d’un bruit sourd et mat, comme les grandes cloches des églises. Il n’y a aucune ouverture par où s’enfuir, et c’est valable pour le son, pour la chaleur, pour l’humidité, le hammam offre le huis clos d’une grotte souterraine ou d’une maison troglodyte – pas d’ouverture, et la lumière blafarde ne provient que d’une seule ampoule, qui tombe du mur à nu, qui tombe des nues. Je suis le prisonnier en caleçon à fleur d’un tableau maghrébin millénaire.

En face de moi, il y a Aziz, 24 ans, plein de mousse, électricien, qui travaille pour un Français, Guy, qui s’est acheté un terrain et est en train de se construire une villa. Aziz trouve que Guy est gentil : les bonnes journées, il touche presque 300 dirham, s’il a bien travaillé. Il a une manière admirable de marquer son acquiescement à une question, quand il prononce un oui, il prend la peine de détacher les syllabes. Ou-i. Jamais de ouais, de hein, ou d’onomatopées à moitié avalées – comme si je lui faisais passer un oral de langue française.

En sortant du hammam, on transpire encore. Bienveillant, on se fait offrir le thé à la menthe  - trop sucré. Les pieds dans un seau d’eau tiède, le corps enroulé dans une serviette, on attend que ça se passe.

 

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