Messieurs les censeurs, bonjour

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Il y a une copine qui m’a alerté, heureusement, sinon l’information me serait passée sous les moustaches, j’ai des bons indics. Ils ont gommé la pipe de Tati. Pas le fondateur des magasins rose et vichy, non, Tati, le papa de Monsieur Hulot, pas Nicolas, Jacques. Pas la personnalité politique préférée des Français. Et pas Mamère non plus. Mon Oncle. Jacques Tati. J’ai vu un seul de ses films dans ma vie, mon Oncle, dans un vieux cinéma défraîchi du centre de Calcutta, à l’occasion du festival français du film en Inde. Le film était programmé un lundi matin, à 10 heures et demi. On était une petite dizaine dans une salle de près de 1000 places, un ancien théâtre, installés dans des fauteuils de bois, sur le deuxième balcon. Le contexte était favorable. C’est drôle, Mon Oncle, il y a très peu de dialogues, mais il y en a quand même, et ils étaient pas sous-titrés. Les Indiens ont rien pigé. Ou peut-être si. Il y a pas grand-chose à comprendre chez Tati, il y a juste à regarder ce grand bonhomme dégingandée, avec son costume de flanelle trop court, son noeud papillon, son chapeau rebondi, son vélo, et sa veste qu’on imagine s’ouvrir tel un présentoir de sucreries pour impressionner les enfants. Avec une pipe, aussi. Toujours éteinte. Mon papa fumait la pipe sur le rocking-chair au coin du feu, durant les soirées d’hiver de ma prime enfance. J’ai toujours aimé l’odeur du tabac de pipe. Ça me fait penser à Moustaki et au pot-au-feu, à la marine à voile et à la lampe à huile, à la mélancolie du temps d’avant. Tati, c’est comme une odeur de pipe froide dans un pull de laine, un film muet avec une bande son, ou du cinéma noir et blanc colorisé. La pipe va avec. Sans la pipe de Monsieur Hulot, c’est différent.

Et bien voilà que la cinémathèque de France organise une grande exposition représentant comme une fresque la carrière de Tati. Sur les affiches, mon Oncle fait du vélo au vent, emportant à l’arrière de son porte-bagages un gamin de Doisneau. A la bouche, une pipe.

Ces affiches qui servent à la promotion de l’expo devaient être accrochés entre autre dans les couloirs de métro et sur les quais de gare. Les services juridiques de la RATP et de la SNCF ont estimé qu’il y avait un risque de transgression de la loi Evin, qui interdit la publicité pour le tabac, et ils ont gommé la pipe, la remplaçant par un petit moulin à vent. Il y a quelques années, ils avaient déjà fait le coup à Sartre, réécrivant son histoire sur les murs de la BNF sans sa cigarette sans filtre, une gauloise peut-être.

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On peut avoir le sentiment que c’est de l’ordre du détail, une pipe ou un clope qui partent en fumée sous les coups fumeux de la censure. Mais c’est ce genre de détail qui renseigne sur l’état de délabrement de l’honnêteté (intellectuelle) d’une société. Quand des publicitaires effacent d’un coup de palette PhotoShop un petit héritage symbolique du cinéma français pour éviter par avance toute emmerdement, toute complication, c’est qu’un truc déconne. Comme si à la vue de ces affiches, des lycéens allaient délaisser les Fortuna pour fumer la pipe. Comme si, demain, tout le monde courait s’acheter un parapluie. Il en faudrait pourtant contre la connerie qui pleut dru.

 


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Un commentaire

  1. BadBoy dit :

    Bien dit, bien pensé, bien écrit…

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