Archive pour avril, 2009

Messieurs les censeurs, bonjour

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Il y a une copine qui m’a alerté, heureusement, sinon l’information me serait passée sous les moustaches, j’ai des bons indics. Ils ont gommé la pipe de Tati. Pas le fondateur des magasins rose et vichy, non, Tati, le papa de Monsieur Hulot, pas Nicolas, Jacques. Pas la personnalité politique préférée des Français. Et pas Mamère non plus. Mon Oncle. Jacques Tati. J’ai vu un seul de ses films dans ma vie, mon Oncle, dans un vieux cinéma défraîchi du centre de Calcutta, à l’occasion du festival français du film en Inde. Le film était programmé un lundi matin, à 10 heures et demi. On était une petite dizaine dans une salle de près de 1000 places, un ancien théâtre, installés dans des fauteuils de bois, sur le deuxième balcon. Le contexte était favorable. C’est drôle, Mon Oncle, il y a très peu de dialogues, mais il y en a quand même, et ils étaient pas sous-titrés. Les Indiens ont rien pigé. Ou peut-être si. Il y a pas grand-chose à comprendre chez Tati, il y a juste à regarder ce grand bonhomme dégingandée, avec son costume de flanelle trop court, son noeud papillon, son chapeau rebondi, son vélo, et sa veste qu’on imagine s’ouvrir tel un présentoir de sucreries pour impressionner les enfants. Avec une pipe, aussi. Toujours éteinte. Mon papa fumait la pipe sur le rocking-chair au coin du feu, durant les soirées d’hiver de ma prime enfance. J’ai toujours aimé l’odeur du tabac de pipe. Ça me fait penser à Moustaki et au pot-au-feu, à la marine à voile et à la lampe à huile, à la mélancolie du temps d’avant. Tati, c’est comme une odeur de pipe froide dans un pull de laine, un film muet avec une bande son, ou du cinéma noir et blanc colorisé. La pipe va avec. Sans la pipe de Monsieur Hulot, c’est différent.

Et bien voilà que la cinémathèque de France organise une grande exposition représentant comme une fresque la carrière de Tati. Sur les affiches, mon Oncle fait du vélo au vent, emportant à l’arrière de son porte-bagages un gamin de Doisneau. A la bouche, une pipe.

Ces affiches qui servent à la promotion de l’expo devaient être accrochés entre autre dans les couloirs de métro et sur les quais de gare. Les services juridiques de la RATP et de la SNCF ont estimé qu’il y avait un risque de transgression de la loi Evin, qui interdit la publicité pour le tabac, et ils ont gommé la pipe, la remplaçant par un petit moulin à vent. Il y a quelques années, ils avaient déjà fait le coup à Sartre, réécrivant son histoire sur les murs de la BNF sans sa cigarette sans filtre, une gauloise peut-être.

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On peut avoir le sentiment que c’est de l’ordre du détail, une pipe ou un clope qui partent en fumée sous les coups fumeux de la censure. Mais c’est ce genre de détail qui renseigne sur l’état de délabrement de l’honnêteté (intellectuelle) d’une société. Quand des publicitaires effacent d’un coup de palette PhotoShop un petit héritage symbolique du cinéma français pour éviter par avance toute emmerdement, toute complication, c’est qu’un truc déconne. Comme si à la vue de ces affiches, des lycéens allaient délaisser les Fortuna pour fumer la pipe. Comme si, demain, tout le monde courait s’acheter un parapluie. Il en faudrait pourtant contre la connerie qui pleut dru.

Iggy, la voix de la pop…

Je viens d’allumer le poste, j’apprends que la loi Hadopi a été rejetée cet après-midi, « à la surprise générale », par l’Assemblée nationale. Première bonne nouvelle. Quelques mots là-dessus. Une fois de temps en temps, tous les six mois, un des innombrables textes de lois qui jour après jour contribuent à réduire le carré de soleil, à effacer les quelques rais de lumière orangée qui éclairent encore certains pans de la société, des textes qui accroissent les zones d’ombres, et qui sont comme des ventouses aspirant les dernières poches résistantes de notre fluide vital, de notre énergie, ce qu’on appelle l’orgone (cf wiki), un de ces textes est rejeté, et donc des raisons d’être content, mais pas heureux, non, de toute manière, le texte sera représenté à la fin des vacances de Pacques en seconde lecture, c’est juste une passe de torero qui a réussi, mais on finira quand même emplâtré après une véronique ratée. Frédéric Lefèvre n’était pas dans son bureau. Il prétend qu’il animait une réunion sur la « modernisation de l’UMP », ce qui sent quand même le charabiage et la tentative d’enfumage. Quand à Copé, absent lui aussi, et interrogé, il admet avec humilité : « J’étais dans mon bureau, juste à côté de l’hémicycle, mais le problème n’est pas là… ». T’as raison, Jeff, le problème, c’est la savonnette présidentielle qui va suivre, il y a des jours comme ça où ça veut pas.

Alors Hadopi, de quoi ça parle ? De la lutte contre le téléchargement illégal. De sanctions graduées, de protection du droit d’auteur, de fermeture inopinées de lignes Internet pour les contrevenants, et bien sûr aussi de pognon, d’amendes (non honorables), et de cabanes. Il y en a plein, de ces trucs un peu vicelards grimés sous des pseudonymes candides. Hadopi, moi m’évoque Okapi, le magasine de l’enfance, qui défend les animaux sauvages. C’est comme Edwige, avant d’être un fichier de recensement des caractères potentiellement déviants de chacun d’entre nous, c’était juste une copine, blonde, et avec de beaux seins. Il y a une plante qui porte le poétique nom de digitalis purpurea, qui pousse dans les forêts alsaciennes, qui a de jolis globes roses et qui est mortelle parce qu’elle ralentit le rythme cardiaque.

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Sur le fond, que penser du téléchargement libre de musique, de films, de supports culturels en tous genre ? Déjà, que les Anglais ont un peu plus avancé que nous sur le sujet, et proposent que ce soient les majors qui se mettent d’accord avec les fournisseurs d’accès Internet pour financer les artistes, ce qui semble quand même un peu plus réaliste que de vilipender le cybernaute. Ensuite, qu’il y a des choses contre lesquelles on ne peut pas lutter. C’est aller trop à contre-courant des évolutions de notre monde, c’est perdre son temps, et son énergie. On doit essayer de lutter tant bien que mal et quelque soient les échecs rencontrés, les couleuvres à avaler, contre, par exemple, la déforestation dans les zones tropicales humides d’Afrique centrale. On doit lutter contre la propagation du SIDA. Mais Internet ? Le gouvernement chinois s’accroche à son Google filtrant, mais dans vingt ans, les dernières barrières auront sauté. Mettre en place des mesures de protection de la confidentialité et de la vie privée sur Internet, oui, c’est possible, comme le montre le recul de Facebook. Mais le téléchargement ? C’est la nature même d’Internet. C’est l’essence de ce réseau, que de s’échanger des informations, il y aura toujours des plates-formes, des fichiers joints, du streaming. Vouloir lutter contre ça, c’est comme de vouloir fabriquer de l’électricité avec des moulins à vent, c’est comme de bâtir des châteaux en Espagne sur une terre un peu glaise, c’est voué à l’échec. Avant même de dire si c’est bien ou si c’est mal. Cela dit, moi, sur le fond, je trouve ça plutôt bien. Il y a des trucs qui me font flipper avec Internet ; la dématérialisation des liens sociaux par exemple, le fait de pouvoir faire ses courses sur le Net, le fait que des gens qui sont dans la même pièce se parlent par twitter interposé plutôt que par la voix. C’est là que je vois le risque d’une régression. Mais l’accès libre, gratuit, généralisé, à tout type d’information, de savoirs, de chansons, et bien ça participe à mon sens à un mouvement de démocratisation qui est intéressant parce qu’il met à mal d’une certaine manière la logique marchande d’une part, et la logique de l’élite de l’autre, regroupée autour de son petit savoir comme un pack de rugby au-dessus de l’ovale. Par exemple, que je puisse dire que Philippe Val est un con sur un blog (ce qui n’est pas une information exclusive) et de pouvoir être lu en ayant écrit ça, ça me plaît. C’est comme si j’étais un petit journal de quartier.

Val, justement. Dans le dernier post, au-delà d’une détestation lié à un chagrin d’amour d’enfant bafoué, je ne disais pas grand-chose des raisons pour lesquelles il avait fini par me paraître à côté de. Décalé. Hors sujet. Et bien sur le projet de loi Hadopi, il signait il y a quinze jours un éditorial dans Charlie pour dire son soutien. J’ai essayé de le retrouver dans l’amoncellement de journaux qui obstruent l’entrée de ma chambre, sans succès. Ce qu’il disait, en gros, c’est que la gratuité est symbolique, et qu’elle dévalorise un produit culturel. Il citait l’exemple des journaux gratuits, sur lesquels les gens essuient leurs pieds dans le métro, alors que ça se passe différemment avec le cahier Livre du Monde. En même temps, Métro ou Direct soir sont déjà en tant que tel des sous-produits culturels. Et c’est pas parce que Radiohead met son dernier disque en téléchargement gratuit sur son site, qu’on va s’empresser d’envoyer les fichiers mp3 dans la corbeille sitôt la première écoute terminée. C’est donc là que Val se goure. Lui aimerait qu’on continue à payer pour « symboliquement » continuer à aider les artistes qu’on aime, qu’on a choisi, et s’extraire d’une logique de zapping. Pensée d’arrière-garde, pensée archaïque, critique me semble t-il insurmontable pour un soi-disant homme de gauche, car la gauche, c’est la modernité. Même habillée en fringues vintage. Il dit, les artistes ne vont pas être incités à produire des albums de qualité s’ils ne touchent rien derrière. Déjà, des artistes, il y en a peut-être 1%, partie immergée de l’iceberg, qui vivent de leurs royalties, les autres se contentant de faire le spectacle. Et comme si un type allait un jour se dire, tiens là, je tiens un bon rif, une jolie ligne mélodique, mais je vais pas faire de chansons, ou alors, je vais la pourrir un peu, parce que, de toute manière, elle ne me rapportera rien. La pensée de Philippe Val est dénuée de tout principe de réalité et élaborée dans son petit univers mental fictionnel, en vase clos, d’où eau stagnante et odeur un peu nauséeuse.

Pour donner le contre-mot à Val, je suis allé chercher Iggy Pop qui donnait une interview la semaine dernière aux Inrockuptibles. Iggy, il est plus vieux que Val, et pourtant, c’est comme Jean-Paul Cluzel, il a jamais eu peur de se foutre à poil. Voilà ce qu’il répond à la question : comment réagissez-vous à l’idée que les gens téléchargent votre musique sans payer.

« Je m’en fous complètement, allez-y ! Je peux me le permettre ! Mon problème, c’est plus d’essayer de ne pas totalement dépenser l’argent que j’ai, pas de me casser la tête pour récupérer celui que j’aurais potentiellement perdu ».

Voilà, c’était Iggy aux platines. Qui s’en fout complètement. Comme moi.

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L’endormeur du Val

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Attention, on parle du salaud de Val pour prendre la relève à France Inter. Qu’il commence par poser nu dans des catalogues d’Act Up et on en reparlera. Pédant dans sa pudeur et sa pondibonderie, je suis à peu près certain qu’il n’osera jamais se défroquer. En 1789, il aurait été plutôt Louis XVI que sans-culotte. On prétend que Val est un enfant de la balle, un patron de gauche, une sorte d’obscure clarté. Val, qui n’a jamais eu peur des oxymores, a été une forme d’idole de jeunesse, le veau d’or dont il m’a fallu du temps pour percevoir que les facultés intellectuelles n’étaient que des enjoliveurs de pacotille plaqué or, le strass et les citations de Voltaire et de Spinoza masquant comme l’arbre la forêt le degré zéro de la pensée journalistique. De la pensée tout court en fait. Celui là même qui disait que Ségo était le degré zéro de la pensée politique. C’est dire s’il est con. Qui licenciait Siné pour critique licencieuse. L’un des premiers amis et soutiens de Val dans la sphère germanopratine, c’est BHL. Un indice. Ajoutons à ça qu’il a chanté pendant des années sur les routes de France avec un type qui s’appelle Patrick Font, qui a été condamné pour pédophilie il y a une dizaine d’années. Je sais, c’est bas. Val a juré ses grands lieux agnostiques qu’il n’en savait rien. Qu’il se casse alors avec le bénéfice du doute, et les stocks-options qui vont avec. Mais Val s’est depuis converti au sarkozisme, même s’il n’a pas le courage de le dire ouvertement, par lâcheté sans soute, et aussi parce qu’il est toujours plus intéressant d’être un patron de gauche pour pouvoir servir de caution. De caution amorale. Et enfumer la ruche d’un lectorat de Charlie qu’il croit acquis à sa cause, mais qui n’achète Charlie que pour les dessins de Wolinski et la toujours sublime chronique de Philippe Lançon. Il ira loin, ce petit, qui a compris la mécanique des fluides, celle des renvois d’ascenseur, et des retours de balancier. De 0 à 5 ans, j’admirais le Père Noël. De 6 à 13 ans, c’était Jean-Pierre Papin. De 14 à 20 ans, c’était Philippe Val. Aujourd’hui, je me demande si l’homme des grands froids ou JPP ne seraient pas de meilleurs patrons de presse que Val.

Le trou

Il se croient tout permis. Ils se croient chez eux. Ils ont fermé la circulation, détourné le circuit de collecte des déchets, scellé les plaques d’égout, déployé des batteries anti-aériennes, des escadrons de CRS, un peu de RG, un peu de DST, un peu de BAC aussi sans doute, pourvu qu’il y ait aussi un peu de TNT. Ils ont transformé Strasbourg, « la belle endormie », en une base d’entraînement pour paramilitaires. Ils sont fous. Ils ont même interdit aux Strasbourgeois d’accrocher à leurs balconnets des drapeaux pour la paix, ce qui pourrait être un chef d’accusation d’incitation à la haine. Je vois, j’imagine, le petit marché de la place Broglie, où on allait chercher des légumes pourris pour la ratatouille du vendredi, protégée par les barrières Vauban, les petites ruelles des marchands de livres impraticables, les quais interdits. Des hommes grenouilles patrouillent dans l’Ill et dans le Rhin. Ils craignent une attaque bactériologique. La seule menace que je me souvienne quant à moi avoir subi à l’époque où j’étais encore un chat d’appartement de la rue du Noyer, en face de la place de l’Homme de fer, elle était alcoolique, et elle venait du trou, un caveau de la Krutenau.

Alors pour honorer le sommet de l’OTAN qui commence après-demain, voici un petit poème écrit à Strasbourg à cette époque où le trou nous rendait fou et où l’OTAN n’emportait que le vent.

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Le trou

C’est au trou qu’on était prisonniers volontaires/ D’une caverne aux parois suintant l’humidité/ Comme nos peaux transpirant de sueur et de bière/ Qu’on recomptait les coups sur les verres la buée

Et c’est encore au trou qu’on ne prêtait pas le flanc/ Aux critiques à un sou aux baisers à six francs/ Qu’on pensait notre jeunesse et qu’on pansait nos plaies/ Qu’on prenait les caresses celles qui se présentaient

Et c’est aussi au trou qu’on sacrifiait notre foie/ En toute petite monnaie et qu’on trouvait la foi/ Dans des bières d’abbaye qu’on rachetait nos péchés/ De jeunesse qui n’en finissait pas de mousser

Mais c’est encore au trou qu’on marchait tout le long/ Sur des tessons de verre qu’on perforait nos tongs/ Qu’on éteignait nos clopes dans des fonds d’ mojitos/ Qu’on écoutait de la pop qu’on dansait sur Indo

Et c’est au trou qu’on remettait nos chaînes/ Qu’on se taillait les veines qu’on buvait comme des trous/ Qu’on enfonçait le clou pour s’effondrer tout droit/ Sur la cuvette des chiottes vomir une vodka

Et c’est aussi au trou qu’on n’était jamais sobre/ Qu’on n’était jamais seul qu’il y avait toujours quelqu’un/ Pour refaire le monde sur des notes moins veules/ Ou pour finir la nuit dans le lit d’une blonde

Au trou encore qu’on faisait mousser nos rêves/ A la tireuse à bière qu’on notait nos ivresses/ Sur des bocks de bière et nos illusions d’hier/ Sur des paquets de sèche

Et c’est pourtant au trou qu’on faisait plaisir à voir/ Tout occupés à boire l’âme de tout notre soul/ Qu’on s’avouait vaincus qu’on s’avouait qu’on s’aime/ Qu’on a beaucoup trop bu pour se lire des poèmes

Au trou encore qu’on refusait notre sort/ Qu’on ne faisait pas de sport et qu’on perdait la face/ Quand on nous jetait dehors à l’heures des braves cons/ A l’heure des rats d’égouts r’montant à la surface

Et puis enfin au trou qu’on confessait nos manques/ Qu’on pardonnait nos trop nos excès de nous/ Une vie dissolue depuis trop longtemps/ Que plus rien ne comblait ni la bière ni le trou

Alors au sortir du trou, à deux heures et des clous/ Nous courrions comme des fous à travers les impasses/ Pour trouver un arabe pas pour le tabasser/ Juste pour un kebab pour l’amour consommé

Et les trottoirs noyés sous la bière et les larmes/ Et les têtes tournaient comme les coups de pédales/ De nos bicyclettes pour rentrer nous pieuter/ Dans notre petit trou, loin du trou.

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