Alain et André : le pays des morts

Alain et André : le pays des morts 00044006531526_Sgorz.bmp 

C’était ce soir. Ce soir qu’on devait aller voir Bashung au Grand Rex avec Emilie. Le concert a été maintenu jusqu’à jeudi, et puis reporté à une date ultérieure, et samedi, reporté ad vitam æternam. Ce sont des choses qui arrivent. Mais malgré tout, elle était là, la pointe de mélancolie, en rentrant à l’appartement tout à l’heure sur les coups de 20 heures, le moral bleu pétrole, l’impression d’avoir été privé d’un puits de poésie, une matière non raffinée, Bashung définitivement offshore.

Après, il est difficile de dire exactement ce qu’on aimait en lui, on se laisse influencer par les nécrologies partiales que l’on a pu lire dans tous les journaux, même les gratuits, des gens qui en parlent bien, parfois même un peu trop bien. Surtout des chansons, des bribes de mots, comme par exemple dans Gaby, ce phrasé que j’adore : « Aujourd’hui c’est vendredi et je voudrais bien qu’on m’aime », ou ce saut à l’élastique dans le Vercors, lancinant, et une reprise du voyage en solitaire de Gérard Manset. Mais Bashung, c’était surtout une forme d’élégance, de pudeur, et d’humilité, un alliage rare à l’époque de la jeunesse dorée. Le contraste d’ailleurs saisissant sur la scène des Victoires, avec Julien Doré, ou Florian Zeller mis en musique.
Alors pour ne pas que la soirée soit complètement siphonnée, je me suis fait couler un bain, servi un verre de rouge, allumer une blonde, mis sa tournée des Grands Espaces dans les baffles, et je me suis installé dans l’eau chaude avec un livre d’André Gorz, Lettre à D. Histoire d’un amour, et je me suis rendu compte que le texte que j’avais entre les mains collait parfaitement avec la musicalité de Bashung. Il était beaucoup question de mort dans ce bain, car la lettre à D. c’est le dernier livre publié par Gorz, en 2006, une déclaration d’amour à sa femme Dorine à qui il écrivait, dans les dernières lignes de l’ouvrage :

« Tu vas avoir quatre-vingt-deux ans. Tu as rapetissé de six centimètres, tu ne pèses que quarante-cinq kilos et tu es toujours belle, gracieuse et désirable. Cela fait cinquante-huit ans que nous vivons ensemble et je t’aime plus que jamais. Récemment, je suis retombé amoureux de toi une nouvelle fois et je porte de nouveau en moi un vide débordant que ne comble que ton corps serré contre le mien. Nous aimerions chacun ne pas survivre à la mort de l’autre. Nous nous sommes souvent dit que si, par impossible nous avions une seconde vie, nous voudrions la vivre ensemble. »

Un an après, le 24 septembre 2007, ils se suicidaient tous les deux dans leur maison de l’Aube.

Gorz a été l’un des premiers penseurs à théoriser (et à vivre) la question écologique dans les années 80. Il a un très beau livre qui s’appelle Le vieillissement ; une forme de grâce aussi, lui, le juif autrichien, et Bashung, le fils de Kabylie et de Bretagne grandi dans le Haut-Rhin…

Quelque chose qui m’a toujours surpris et qui en la circonstance du décès de Bashung m’a cette fois complètement désolé : le jeu des oraisons funèbres auquel se prêtent les hommes politiques, sur un corps encore chaud. J’ai en fait quasiment appris la nouvelle du décès de la bouche de François Fillon qui clamait dans une dépêche AFP à la une des sites Internet le samedi soir que le public se souviendrait de lui comme le gentleman rocker de la chanson française, je crois que c’était ses mots.

De la même bouche sortait le lendemain, sur un autre registre, un plaidoyer pour Total, où il était question de féliciter l’entreprise pour la qualité de son management…Fillon a-t-il seulement entendu et vibré une seule fois dans sa vie sur une chanson comme La nuit je mens ? Saisit-il ne serrait ce qu’une once de la part de poésie dégingandée d’une chanson comme Gaby ? Et même si la réponse est oui, ce qui m’étonnerait, on s’en fout ! On sait bien que la politique est fondée sur une grande part d’hypocrisie, mais putain, en quoi ceux qui nous représentent (pas moi, mais la majorité) s’octroient-ils le droit de nous représenter jusque dans notre tristesse et notre politesse de voir partir un type qu’on aime ? Qu’est-ce qu’il en sait, Fillon de la manière dont le public se rappellera de Bashung ? Est-ce qu’il a été un jour son bassiste ? Est-ce qu’il écrit aux Inrocks ? C’est le genre de situation à tel point ridicule que l’on pourrait en rire si le cynisme qui en émane n’était pas à pleurer. Qu’il se contente de faire le boulot pour lequel il est payé, et de continuer à pourrir
la France, mais qu’il laisse Bashung à ceux qui l’aiment…
Quant à Sarkozie qui précisait que c’était un vrai « prince » qui s’en était allé, Bashung avait dit un jour de lui, qu’il avait « l’attitude d’un petit voyou sans envergure ». Sans commentaires. Encore une fois, « le chat veut finir en beauté ».

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