Au temps du cinéma muet

Mardi à Bruxelles, c’était l’heure pour les chats eco-friendly de sortir leurs griffes. Les ministres des finances des 27 pays de l’Union Européenne s’étaient réunis pour discuter, de tout et n’importe quoi, de la crise, qui est partout, de la TVA, des niches fiscales, mais aussi du montant de l’aide qui serait allouée aux pays en développement pour faire face aux enjeux du changement climatique, lors des prochaines années. Les négociations qui ont commencé ce mardi, en période de vaches maigres, font figure de préfiguration de ce que sera la position (et la volonté politique) de l’Union européenne vis-à-vis de ces questions, alors que tout le monde se retrouvera à Copenhague en décembre pour réactualiser le protocole de Kyoto et rediscuter des orientations stratégiques du développement durable de la planète (car même si le terme est dévoyé, ce n’est pas une raison pour le boycotter lorsqu’il tombe à bon escient). Greenpeace pense que si l’Union européenne montre de la bonne volonté sur la question des émissions de gaz à effet de serre, c’est-à-dire met du pognon sur la table, ses partenaires (les Etats-Unis et la Chine) suivront et s’aligneront sur le montant alloué par l’Europe. Mais Christine Lagarde est une conne, avec ses cheveux blancs et ses manières de bourgeoise (comme Françoise de Panafieu) – n’hésitons jamais à diffamer- s’il y avait un jour une plainte, ça ne pourrait que décupler le trafic sur ce blog qui se traîne un peu, merci aux lecteurs, c’est d’ailleurs à la suite d’une plainte pour atteinte aux mœurs que le Cracher sur vos tombes de Vian est sorti de l’anonymat et a décollé dans les ventes. Donc Greenpeace ne fait pas confiance a priori aux ministres de l’économie de l’UE (et combien ils ont raison) et avait programmé à l’occasion de cette réunion une action afin d’alerter l’opinion et de faire entendre ses exigences – 35 000 000 000 € pour la lutte contre le réchauffement de la planète à destination des pays en développement, soit 1 Euro par semaine et par citoyen européen.

Et j’y étais. Le chat qui fume y était, mais sans son mégot, pas assez raccord avec l’image de Greenpeace, le fait de montrer son asservissement à la SEITA… Il pleuvait. Les pieds dans les flaques, les chaussettes mouillées, et le vent de l’Est qui venait nous écarteler. Le bonheur, quoi. En prévision, je me suis laissé pousser les ongles depuis quelques semaines pour le côté félin. Je mets du verni amer pour arrêter de me les ronger. Du verni bio, bien sûr. Reste à se laisser pousser des ailes. Le monde actuel n’est pas tendre envers les anges de la désolation, et a tendance à atrophier les ailes en moignons avant même qu’elles n’aient commencé à éclore. Devenir activiste pour Greenpeace procure néanmoins quelques sensations qui s’apparentent peut-être à un vertige aérien. Quelque chose entre l’adrénaline et l’étourdissement, le sentiment d’être libre comme Jonathan le Goéland. Paradoxe, c’est que ce sentiment de liberté accomplie dans toute sa plénitude précède d’à peine une ou deux minutes un sentiment inverse et aussi fort d’entrave et d’oppression. D’abord le sang afflue dans les tempes : front et joues rosis par la liberté. Puis les menottes ralentissent le débit sanguin au niveau de poignets : engourdissement, démangeaisons, douleurs, mains blanchies par la répression policière.

La première action Greenpeace à laquelle on participe, c’est comme un dépucelage ; on perd une forme de virginité juridique. C’est-à-dire qu’ensuite on est fiché par la police européenne comme un potentiel fauteur de troubles et on marche droit dans les traces de Julien Coupat. La classe, non ?

Moi je me souviens d’une course folle qui a duré trois minutes. Ça se passe à onze heures cinq. L’action est censée avoir commencé à onze heures. On est soixante dix activistes arrêtés dans une petite venelle à trois cent mètres du Conseil de l’Europe, depuis que, dix minutes plus tôt, une estafette de flics exfiltrée est venue nous barrer la route se proposant de nous soumettre à un contrôle d’identité inopiné. Tergiversations. Et puis deux nouvelles bagnoles arrivent, débarquant une nouvelle fournée toute chaude de flicaille. Là, le teamleader (c’est son nom, je suis désolé) donne l’ordre de courir (mais c’est déjà trop tard, c’est dix minutes avant qu’il fallait le faire). Et par hasard, je suis aux premières loges, alors je me mets à courir, et échappe au geste surpris d’un policier qui essaie de m’attraper l’avant-bras. 300 mètres plus loin, je ralentis, le souffle coupé par trop de clopes et pas assez d’exercice, je me retourne, on n’est que quatre à avoir réussi à franchir le cordon policier avant que celui-ci ne se referme sur les autres comme la ficelle d’une petite bourse qu’on tirerait. Ils sont forts, les salauds. C’est là le moment de liberté, on est à deux cent mètres du Conseil de l’Europe, on demande notre chemin, on continue à courir et enfin le bâtiment de verre s’élève. Là la joie de voir déjà le premier groupe en gilets jaunes qui a réussi à violer la vigilance des forces de l’ordre, en train de constituer une chaîne humaine devant la porte d’entrée du Conseil. Le motif (au sens artistique et symbolique) de l’action, c’est de retenir les ministres à l’intérieur du Conseil jusqu’à ce qu’ils aient pris les engagements que nous estimons nécessaires. Une nénette s’est passée un cadenas autour du cou avec lequel elle finit par verrouiller la porte d’entrée. Ils ont déjà eu le temps de déployer les grandes banderoles de Greenpeace, « Bail out the Planet », renflouer la planète, sur le modèle de ce qui s’est fait avec les banques. Moi je les vois, et je cours vers eux, mais au moment de franchir la minuscule barrière qui sépare la rue du bâtiment, je ressens les contractures musculaires du semi marathon couru deux jours plus tôt, et je n’arrive pas à enjamber l’obstacle. A quoi ça tient la réussite d’une action ? A titre personnel ? A des bottes de cuir, aussi, payées mille balles, et moins pratiques que des chaussures de sport pour ce genre d’activité. Bref, c’est dans cette position, à califourchon sur la barrière de protection d’une Institution européenne que les flics me cueillent comme une griotte mûre sur un arbre en juin. C’est la fin de la période liberté, et commence l’autre.

 greenp.bmp

Une heure et demi à l’arrière d’une estafette, les mains dans le dos, puis quatre heures dans un entrepôt du palais de justice, où affluent au fur et à mesure que le temps passe tous les activistes délogés de force. L’action a duré en tout deux heures, mais je crois qu’on n’a empêché aucun ministre de déjeuner. 

Ensuite, en « rétention administrative » (c’est le terme et ça peut durer douze heures, là ils ne nous ont gardé que jusqu’à 17 heures, le temps que le vice-président américain présent ce jour-là à Bruxelles quitte le territoire belge), j’ai eu tout le loisir d’observer à quoi ressemblaient des activistes de Greenpeace. Vous et moi. Des cheveux tressés dans du miel ou de la cire à bougie, des fringues découpées dans des tissus bariolés, des patchwork de rideaux, des sandales, mais aussi des jeans, des santiags, des vestes militaires, des bracelets de force et des crêtes. Des punks. Des allemands. Une libanaise. Un ancien photographe de Géo. Une prof. Des jolies filles qui même pour une action Greenpeace sortent avec des bas résille et du mascara. J’ai pensé à un truc en regardant tous ces gens : en avoir ou pas. Ça ne veut rien dire. Il y en a qui sont là parce qu’il y a pas d’autres solutions. Ce qui est bien, c’est qu’en rétention, on nous a servi des gaufres, c’est là que je me suis rappelé qu’on était en Belgique. Et aussi le soir, une fois libérés, après le débriefing, avant la nuit sur un tapis de sol sur un sol en béton froid comme un proviseur d’un lycée œcuménique, quand on s’est mis à boire plein de Jupiler. Pour ceux qui n’y sont jamais allés, c’est de la bière belge. Ça coulait de source. Elles étaient bien fraîches. Faut pas déconner avec le changement climatique.

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2 commentaires

  1. majom dit :

    Voilà donc ce qui te coupe de ta vie sociale! Comme c’est pour sauver la planète, alors ça va :-)
    Prends soin de toi

  2. Tinou dit :

    Un petit plaisir de lire ce post, la fierté de t’avoir fait goûté à ça, la satisfaction que ça t’ai plu et l’impatience de se retrouver une prochaine fois à partager ton tapis de sol, quelques heures avant d’aller foutre des grands coups de pied à tous ces technocrates aristocrates qui se soucient bien plus du remplissage de leur portefeuille que de l’environnement de notre planète.
    j’ai envie de te mettre deux lignes aussi sur la mort de Bashung mais j’imagine bien qu’il y aura un post spécial pour livrer tes émotions!

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