Ni pub, ni soumis !

Je l’ai peut-être déjà écrit, pas forcément ici, en tout cas déjà pensé : les publicitaires sont des cons. Comme Régis, mais là, c’était affectueux. Les publicitaires sont principalement des gens qui manquent d’humour, car l’humour ne peut pas se mesurer en parts de marché gagnées, mais aussi de poésie, car les vrais poètes ne bossent pas dans la publicité, ils écrivent des recueils et sont édités quand ils ont de la chance, ou alors ils boivent du calvados et fument des gitanes, et longtemps ils n’écrivent pas, jusqu’à ce que l’inspiration vienne, ou revienne, et ils n’écrivent pas pour ne rien dire. Je dirais que la plupart des publicitaires sont des gens ratés qui ont réussi. Et aussi des usurpateurs, au sens usuel du terme, usure, « qui use », pateurs, « qui utilise une langue pâteuse », qui donne la nausée. Deux exemples parus dans le Monde 2, le supplément du Monde samedi qui est une bonne revue malheureusement frelatée par des encarts publicitaires.

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Voici donc une page payée par Philips, avec ce slogan assez givré qui s’affiche en grand. Qu’est-ce que ça veut dire ? Je crois comprendre les raisons qui ont pu amener les créateurs de cette campagne à imaginer que c’était un bon slogan, des motifs de prévention médicale. A se fourvoyer. Dans son roman Trois jours chez ma mère, François Weyergans l’écrivait avec une infinie justesse : « Vivre jusqu’à la dernière minute sans savoir à quelle heure on va mourir est le plus beau cadeau que les dieux nous font, des dieux, quel que soit leur nom, en qui, rien que pour cette raison, on devrait croire ». Imaginons l’alternative. Imaginons que l’on reçoive à la naissance un certificat nous annonçant que notre contrat d’être humain vivant prendra fin à une date précise. Qu’au-delà de cette limite, notre ticket ne soit plus valable. Imaginons que l’on sache, vous, moi, que le, disons même une date lointaine, le 7 mars 2043, au hasard, la crise cardiaque nous rattrape. Nous rattrapera. Qu’on la voit véritablement arriver de loin, comme l’exige les gens du service comm’ de Philips. Imaginons chaque anniversaire, chaque année écoulée nous rapprochant de la date butoir. Comme si l’on était sur un rail, les deux pieds cloués au sol, avec une locomotive à vapeur se rapprochant à toute blinde. En 2041, on entendrait le frottement des roues. En 2042, on apercevrait le panache de fumée. Au printemps 43, on se ferait fauché à l’aube d’une retraite florissante par une crise cardiaque posant un verdict sans appel sur nos années de consommation effrénée d’alcool et de cigarette. Imaginez seulement le réveillon de la nouvelle année 2043. Le calvaire. Les bulles de champagne, et la conscience résolue de n’avoir plus que trois mois à vivre. Donc à survivre. Un cauchemar. Alors que le cas contraire, la faucheuse qui arrive avant la moisson, le cœur qui s’arrête sans préavis comme les grévistes de Sud rail. Là est aussi l’esthétique de la mort. Dans la brutalité. Dans son caractère imprévisible et inéluctable. La liberté de boire du cognac et de lire des livres jusqu’à la dernière heure en toute sérénité. Les publicitaires de Philips, en plus d’être des cons, sont donc aussi des incompétents.

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Deuxième cas. Critique, lui aussi. La SNCF. Je vous retranscris ici le texte écrit en gris et en petit sous les caractères en gras et en violet. « Nous nous adaptons à votre agenda pour vous éviter tout contretemps. A chaque étape de votre voyage, nous sommes là pour vous faire gagner du temps. Un nouveau rendez-vous ? Notre personnel s’occupe d’échanger votre billet immédiatement. Peu de temps pour vous y rendre ? Nous vous proposons de réserver une moto pour vous y rendre. C’est comme ça que François-Xavier Roth reste concentré sur l’essentiel et continue d’être un virtuose dans son domaine : la musique ». Bon. Que peut-on dire là-dessus ? Que la photo est un peu ridicule. Qu’un type qui s’amuse des contretemps, sauf dans son planning, n’est pas vraiment un boute-en-train. Le slogan est en fait basé sur un jeu de mot pourri puisqu’un contretemps, outre d’être un « événement imprévu qui vient gêner ou faire obstacle à ce qui était prévu » signifie aussi le « fait d’attaquer sur un temps faible [Musique] ». OK. Des poètes. Mais surtout le ton. La SNCF traite ses clients PRO avec une déférence proportionnellement inverse à celle qu’elle consacre à ses clients 12/25, à ses clients qui ne prennent que les TER en période bleue pour des raisons financières. Avez-vous déjà vu avec quelle vigueur les contrôleurs expulsent des trains les voyageurs sans billet, menaçant à chaque fois d’appeler à la rescousse à l’arrivée en gare la police ferroviaire ? Trouvez-vous le personnel naviguant aimable ? La SNCF a décidé de s’inscrire dans une logique de classe, revenant d’Inde, j’aurais envie d’écrire une logique de caste, et tous les chats clandestins sont laissés pour compte. Cette pure séquence d’hystérie commerciale sans aucune forme de honte ni d’honneur pour les clients PRO (comme ils disent), ce cirage de pompe en bonne et due forme comme on le voit dans les rues du Caire, frisant l’adoration, me paraissent juste scandaleux. François-Xavier Roth est sans doute un virtuose, pour lire des partitions, et diriger des chœurs, mais je vois pas ce que la SNCF a à voir là-dedans. Elle s’associe à des talents comme le virus à la cellule qu’il veut infecter, ou le champignon dermatophytose (type d’affection rencontrée fréquemment sous les ongles des pieds), qui vient puiser la matière organique auprès de l’arbre avec lequel il s’accouple par nécessité. Aujourd’hui, ce qu’il manque le plus aux publicitaires, ce n’est pas la créativité, c’est l’éthique.

 


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3 commentaires

  1. Vig dit :

    Un post tout en nuances, sans généralisation, qui fait avancer le débat. Les publicitaires sont des cons.

  2. lechatquifume dit :

    Encore un commentaire comme celui-ci, Vigdis, et je te classe en spam !
    J’aime pas les publicitaires et j’aime pas non plus la critique.
    le chat

  3. lechatquifume dit :

    Et j’ai jamais prétendu à la nuance, je suis pas un peintre non plus…

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