Cours de café

Ce blog aurait aussi pu s’appeler le chat qui boit du café, des litres de café, des thermos de café (comme le drôle Bill Murray dans Coffee and cigaretts) si le fait de boire du café pouvait être traduit par un verbe unique.

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Je vis mes derniers jours à l’ESSEC, ce qui ne me rend pas malheureux, mais pour être définitivement diplômé, je dois d’abord réussir un cours d’économie managériale qui me résiste et me poile à gratter. C’est la troisième fois que je suis ce cours, et je n’ai pour l’instant jamais obtenu la note de 10 nécessaire pour valider l’UV. La première fois, le prof était un scientifique assez rugueux, très mathématique dans sa conception de l’économie, adorant les dérivations, et autres gadgets, qui de surcroît souffrait d’une hémiplégie paralysant la moitié de son visage et rendant compliqué la compréhension de son élocution. J’ai abandonné le cours après quatre séances. La seconde fois, le prof était un vrai salaud, un libéral de base, aimant se faire caresser par la main invisible du marché d’Adam Smith, préparant sa revue de presse uniquement à partir de publications anglo-saxonnes, the Economiste ou le Wall Street journal, juste par pédanterie, et parce qu’il prétendait qu’il n’y avait pas un article sérieux dans la presse française corrompue par la vulgate socialiste (a-t-il déjà lu le Figaro ?), et dont la rumeur racontait qu’il monnayait la validation de son cours auprès des petites étudiantes pas farouches contre le rendement croissant de leurs minijupes ; du haut de ses quarante ans, de ses cheveux bien peignés et de son sourire suffisant comme un représentant de brosse à dent ou un président des Jeunes Populaires, il continue à être de toutes les soirées étudiantes organisées à l’ESSEC. Cet enculé m’a viré de son premier cours parce je suis arrivé avec un gobelet de café. J’ai eu six à l’examen final.

Là, c’est donc mon troisième essai. Le prof est assez génial, un économiste talentueux pour l’art oratoire, pédagogue, et inspiré, qui introduit toujours la présentation des concepts (de l’oligopole à la théorie des jeux) par des exemples qu’il puise dans l’actualité récente. Donc j’ai bien fait d’insister. Vendredi dernier, il nous a raconté le principe du cartel en nous refaisant l’histoire du café. Que je vous délivre ici. Car outre sa volonté de dénonciation de tout ce qui n’est pas à gauche, écologique, poétique, rose, noir, littéraire ou félin, le chat veut aussi être un support pour la formation continue tout au long de la vie, et en connaître un rayon sur le café peut toujours servir en société.

A. Il y a quatre type de cafés qu’en termes de qualité, on pourrait classer ainsi par ordre décroissant :

- Le Columbian Milds, produit en Colombie, en Tanzanie, ou au Kenya

- Les autres Milds, cultivés en Inde, en Papouasie, et en Nouvelle-Guinée

- Les Arabicas du Brésil, du Paraguay, et d’Ethiopie

- Les Robustas, qui viennent d’Afrique, ou du Vietnam, et que pendant longtemps personne n’a bu parce qu’ils étaient extrêmement amers.

B. Les grains de café avant la torréfaction se conservent mal, ce qui créé de vraies difficultés logistiques pour le transport des grains du lieu de cueillette aux lieux de transformation.

C. Le café vendu en Europe ne correspond jamais à une seule essence ou origine de café, mais est composé de différents assemblages qui sont faits pour satisfaire les goûts des consommateurs. Le Nescafé vendu en France n’a pas la même composition que le Nescafé vendu en Allemagne.

D. Les pays précités sont parmi les grands exportateurs mondiaux évidemment, mais certains pays d’Afrique, exportant moins en volume, sont pourtant les plus sensibles aux fluctuations des cours, car le commerce du café représente près de trois quart de leur balance commerciale (73% des exportations du Burundi, 69% au Rwanda, 53% en Ouganda…). Quand les cours chutent brutalement, le PIB de ces pays peut parfois être divisé par deux ou par trois d’une année à l’autre.

Or les cours sont naturellement instables. Car le café ne pousse pas sur un plant, mais sur un arbre, et qu’une période de gel au moment de la floraison par exemple affecte les rendements non pas pendant une saison, mais pendant cinq années. C’est pour cela que le café n’est cultivé que dans les pays chauds. Malgré tout, il gèle parfois au Brésil, cela s’est déjà vu, en 1975, et les stocks de cafés (l’offre) ont alors fondu de manière extrême (production brésilienne réduite de trois quarts durant cinq années), alors que la demande demeurait stable (car le café a une très faible élasticité/prix, ce qui signifie que peu de gens vont diminuer leur consommation de café suite à une hausse des prix, et de même, une baisse des prix n’entraîne pas une consommation effrénée, sinon plus personne dormirait, tout le monde aurait le cœur qui battrait vite et des visions hallucinogènes (une étude la semaine dernière révélait que le fait de boire plus de sept cafés quotidiens pouvait entraîner ce type de visions…).

 

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Pour lutter contre cette dangereuse volatilité des prix du café, les principaux pays producteurs se sont réunis en 1962 pour signer l’ICA, Accord International du Café, préfiguration de ce que ferait plus tard l’OPEP pour le pétrole, afin de réguler le volume des exportations mondiales et de stabiliser les cours. Les Américains, en tant que principal pays consommateur, ont accepté d’adhérer au cartel afin d’en être l’arbitre et de garantir l’application des engagements pris par chaque pays et le respect des quotas (pour qu’il n’y ait pas de triche).

Alors que les Américains n’avaient pas d’intérêt particulier sur le plan économique à tenir ce type de rôle (car une dérégulation et un marché débridé aurait entraîné une chute des cours, et donc une chute des prix auxquels ils importaient le café), pourquoi l’ont-ils fait ? Parce qu’ils craignaient que l’effondrement sporadique des prix du café n’entraîne des crises sociales et politiques dans les pays concernés, ce qui comme tout le monde sait, aurait constitué le terreau idéal pour la propagation des guérillas communistes. Pendant trente ans, les Etats-Unis ont mené leur guerre froide en surpayant leur petit noir (qui est en fait là-bas un grand gobelet sucré de jus de chaussette).

A la chute du Mur de Berlin, alors que le communisme fuyait de toutes parts comme si quelqu’un avait enlevé le stop-goutte, les Américains sont sortis du cartel, et le bordel a commencé, plus aucun pays ne respectant les règles du jeu.

Les cours ont commencé à chuter, et deux autres catastrophes sont venus fragiliser encore plus le marché.

A. Le Robusta était à l’époque imbuvable, et de fait vendu à un prix très inférieur à l’Arabica. Mû par cet état d’esprit humaniste qu’on appelle la « maximisation du profit », des chimistes ont alors réussi à inventer un procédé permettant d’atténuer l’amertume du Robusta, qui a conséquemment envahi les rayons de supermarché, saturant la production mondiale.

B. Le vice-président de la banque mondiale se promène au Vietnam, alors en pleine reconstruction. Il voit des collines boisées, et se dit, tiens, on pourrait y planter des caféiers. Comme ils l’ont montré à plusieurs reprises au cours du 20ème siècle, les Vietnamiens sont des gens extrêmement déterminés lorsqu’ils ont décidé de s’engager dans une voie. Donc ils ont fait les choses en grand, et sont vite devenus un des premiers pays exportateurs au niveau mondial.

Cette concurrence effrénée de tous et sur tous les marchés a entraîné une crise des prix, et un affaiblissement de la position des petits pays africains producteurs. Comme le Rwanda, le Burundi, ou l’Ouganda. Voilà où on en est aujourd’hui. Merci pour eux. A Madagascar, c’est l’heure d’une médiation internationale.

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