Nicole Guedj, tout d’ego

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Amphithéâtre Chapsal, à Sciences-Po : états généraux des SDF. En discussion, l’agence Nationale des Français de la rue. Déjà le libellé fait tiquer. Ça fleure bon l’identité un peu trop nationale des clochards. Alors que la question brûle les lèvres du public, il faudra attendre plus d’une heure avant que Nicole Guedj ne se justifie de l’appellation au mieux hasardeuse, au pire discriminante ; elle a conçu le concept en 2003 à une époque où d’après elle « la question de l’immigration ne posait pas de tels problèmes ». Soit. Avant que Sarkosie ne mette le feu au baril de poudre. 

C’était une sorte de colloque organisé cet après-midi à Sciences-Po. Nicole Guedj, ancienne secrétaire d’Etat aux droits des victimes (« les droits sont une illusion, les droits n’existent pas. Vous possédez uniquement ce que vous pouvez défendre, et si vous ne pouvez pas le défendre, vous ne le possédez pas », Helen Zahavi) et secrétaire nationale de l’UMP en charge des questions d’aide humanitaire, pour lancer en grande pompe sa proposition de création d’une agence nationale pour les sans-abri, sorte de guichet unique censé leur faciliter les démarches administratives et rompre avec la spirale de désocialisation. Rien de révolutionnaire, mais une idée pas conne non plus, a priori. Louable même. Sauf que venant de la part d’une nénette dont le patron est Sarkosie, l’initiative pouvait paraître un brin suspecte. On n’avait encore jamais vu Nicole Guedj partager les tentes des Don Quijote ou les paillasses des insomniaques de la rue de la Banque. Mais on n’a rien dit, on a écouté avant de juger. Et on n’a pas été déçu… Nicole, joliment maquillée et tout de noir vêtu, en grande prêtresse libérale, produisant la rencontre, avec de faux airs de Catherine Barma, avait invité tout le gratin de l’aide sociale d’urgence pour venir parler à la tribune de son initiative. Après avoir introduit les débats en alignant les poncifs (« la mobilisation autour du problème des SDF ne doit pas s’arrêter lorsque les températures hivernales remontent », « la question-clé, c’est celle de la dignité », « il n’est pas normal en France que 350 personnes meurent chaque année dans la rue », merci Nicole, on n’y avait pas pensé), la vacuité de sa pensée a pris toute sa mesure lorsque sont venus témoigner les dirigeants des associations de terrain. La différence entre un homme politique (ou une femme, en l’espèce) et un acteur social engagé, c’est que chez le premier, l’art de la rhétorique sert à faire ombrage à une analyse souvent proche du néant, une pensée lisse comme un œuf de poule, alors que chez les hommes de terrain, ce sont les souvenirs et l’expérience qui servent à alimenter et même à sauver parfois une parole souvent balbutiante et déstructurée, mais cependant sincère.

La première à prendre la parole a été Anne Joubert, qui a écrit un bouquin De la zone à l’ENA. A seize ans, comme elle le dit, « à défaut de pouvoir modifier complètement une société que je trouvais tout à fait injuste, j’ai décidé de m’en exclure ». Née dans un milieu bourgeois, elle se barre dans la rue, vivote de squats en squats, ne paie pas les factures d’électricité (« C’est normal de ne pas payer ses factures quand on n’a pas d’argent »), a un gamin à 18 ans. Elle raconte les situations de détresse, la mendicité, le vol. Le public dans son ensemble ressemble au quartier du 7ème arrondissement où se tient la conférence, et l’on a même parfois l’impression d’être à l’ESSEC, ce qui n’est pas un compliment, à voir certains cols de chemise pastel amidonnés dépassés de sous-pulls angora sur lesquels s’épanchent de délicates mèches blondes de garçons, mais il y a cependant une poignée de clochards qui peuplent les rangs. L’un d’entre eux, barbe blanche fournie, longs cheveux gris clairsemés, visage vermillon de la vie au grand air, glousse, l’air de comprendre de quoi elle parle. Nous, on ne peut qu’imaginer. Après quelques années, Anne Joubert a fini par frapper à la porte de ses parents. Elle a repris ses études, est devenue professeur, et est entré à l’ENA par le concours interne.

 uis c’est Xavier Emmanuelli, le fondateur du SAMU Social, qui vient expliquer que la grande exclusion peut s’apparenter au célèbre trouble de stress post-traumatique, névrose qui se manifeste à la suite d’expériences vécues traumatisantes, comme un attentat ou un viol. Sauf qu’en la circonstance ce sont des microtraumatismes tout au long d’une existence qui finissent par bloquer les sans-domicile dans un état d’éternel présent, ou un état de non-lieu et de non-temps, entraînant la disparition progressive du rapport au corps et à l’environnement. Comme il le dit, les clochards qui puent n’ont souvent pas conscience de puer. Le syndrome de la grande exclusion est médico-psychosocial. Guedj a l’air larguée. 

Patrick Henry le relaie, pas l’assassin d’enfant, mais le premier médecin à avoir dispensé des consultations médicales gratuites aux SDF en 1984. 10 années de « street-médecine », 50 000 consultations, pathologies médiévales, amputations d’urgence, « pratiquement tous les clochards de Paris sont passés par mon cabinet ». Il raconte des chaussettes qu’il enlève et des orteils qui viennent avec. L’assemblée, qui plus souvent doit entendre parler de la jurisprudence administrative ou de la philosophie de Hobbes, fait de grands oh !, entre admiration et dégoût. Comme un avertissement à peine voilé, Patrick Henry lance à Nicole Guedj : « Votre agence ne marchera que si le seul, vrai, profond désir de tous, c’est d’aider ceux qu’on a choisi d’aider ». Paul Bouchet, ancien président d’ATD Quart-Monde, lui emboîte la parole. Il raconte que lors des Etats généraux de 1789, participaient certes le clergé, la noblesse et le tiers-état, mais qu’on avait oublié le « quatrième ordre, l’ordre sacré des infortunés, sans feu ni lieu », et que là, pareil, on ne peut prétendre faire des Etats Généraux à Sciences-Po loin de la misère de la rue… Guedj sourit encore, une des choses qu’elle sache le mieux faire, mais un peu niaisement. Deuxième remarque. Sur le fond du projet, la création de l’agence vise notamment au recensement et à l’identification des populations qui vivent dans la rue. « Le fichage, par les temps qui courent, il y a le meilleur et le pire… ». Patrick Doutreligne, délégué général de  la Fondation Abbé Pierre, termine. « Quand quelqu’un est expulsé de chez lui par huissier, on doit protéger ses meubles de la pluie ou des dégradations pendant un délai minimal de deux mois. Mais il n’est rien prévu pour la protection de la personne. Une société qui protège davantage les meubles que les hommes est une société qui a un problème ». Il prévient que l’agence seule ne résoudra rien. « Ce qu’il faut, c’est éteindre le flux des personnes qui arrivent dans la rue. Ne croyez pas, Madame Guedj, qu’avec cette agence, on va assécher le stock ».

Voilà. C’est fini pour les interventions de terrain. Deux hauts fonctionnaires prennent la parole, et ça devient très vite chiant comme un mois de juin pluvieux. Encadrant Nicole, on dirait qu’ils sont ses deux cerbères. La parole est au public. « Banlieue mondiale », gueule étrangement un type. Les questions sont violentes. A toutes, elle répond dans les mêmes termes, comme une automate, mais à chaque fois un peu plus décomposée, comme si on avait oublié de remonter le mécanisme. « Oui, nous allons gagner notre pari. Tous ensemble, nous pouvons trouver la solution ». Mon voisin, le genre sexagénaire, enrage : ce n’est pas la solution qui fait défaut, mais la volonté politique. Je lui demande ce qu’il fait dans la vie : il est vice-président du Conseil d’administration d’Emmaüs. Un type jeune, coiffure punk, attrape la micro, balance les chiffres des régularisations suite à la mise en place du droit au logement imposable pour montrer qu’il connaît ses dossiers, et s’écrie : « Vous êtes du côté de la répression, croyez pas que vous êtes du côté de l’humanitaire. Le printemps sera chaud ! ». A ce moment là, je me dis qu’il a sans doute raison.

Au début du colloque, drapée dans sa bonne conscience catho, Nicole Guedj donnait le change. Mais au fur et à mesure qu’étaient révélés 1. son incompétence 2. son absence totale de légitimité, elle a commencé à perdre peu à peu le contrôle. Devant moi, sur l’écran de contrôle justement, je voyais ses temps devenir luisantes. L’ambitieuse, la femme de pouvoir venue en fait faire un peu d’autopromo, intéressée surtout par son indice de bruit médiatique plus que par le sort des sans-abri. On a tous eu un doute à un moment. Et puis les illusions ont fondu en même temps que son fond de teint et Nicole s’est tue.   

 


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