Le bonheur est dans le Prévert

Le bonheur est dans le Prévert tintinPhoto-LeoFerrePrevert

Question marrante posée par le magazine Times la semaine dernière : Tintin est-il gay ?

Mais plus que la question, c’est la réponse proposée par un vieux député britannique, homosexuel et conservateur, qui m’a fait rigoler :

« Un jeune homme sans expérience, androgyne, avec une houppe blonde, des pantalons bizarres et une écharpe, qui emménage dans le château de son meilleur ami, un marin entre deux âges ? »
Hein ! Que répondre à ça ?

Service public gangrené suite.

Avant-hier, je me rends au bureau de poste, à l’angle de la rue Ordener et de la rue de la Chapelle. Rarement des parties de plaisir, les excursions à la poste. Comme les après-midi passées dans l’antichambre de la CAF pour déposer son dossier APL. Comme l’antenne de la Sécu rue des Roses…bureau des pleurs, humanité en déshérence, les administrations publiques sont aussi une manière de prendre le pouls de la société…Néanmoins quand mon tour arrive, derrière le guichet, je suis content de voir un type avec les cheveux longs, le crâne pourtant dégarni, la cinquantaine, un anneau à l’oreille, qui a un air de Léo Ferré, mais en plus sale.

Erreur. Le type n’est qu’une façade de lui-même, un rideau de fumée, un coup d’esbroufe. L’antipathie cachée derrière une paire de jeans délavée.

« Bonjour, je voudrais deux vignettes à 3 Euros 85.

- Des vignettes ! (bougonnant). Et pour quoi faire ? »

Ensuite, il s’est mis à jurer dans sa barbe de trois jours, à insulter l’avenir, à protester avec vulgarité contre l’enfance qui est bruyante dans ses premières années, quand les pleurs s’échappent de la poussette comme un filet d’eau d’une canalisation qui fuit (« salaud de môme ! »), contre la Poste qui édite des nouvelles plaquettes de 12 timbres ce qui complique les opérations de calcul mental (« Putain, c’est pas vrai ! »), contre son imprimante qui n’arrive pas éditer ses vignettes (« Nan mais c’est quoi ce matériel de merde »), dans le texte. J’ai cru au syndrome Gille de la Tourette, mais en fait, ce n’était que de l’incompétence. Ça a duré longtemps. Tout foirait. Au moment de payer :

« Je vous fais une carte bancaire.

- Hum, hum (pestant)… »

Je tape mon code. Le reçu exige une signature de ma part. Bizarre. Montant débité : 3 663 €. Ce con avait oublié la virgule. Contre-valeur en francs : un peu plus de 20 000 balles. Ce qui fait cher les frais d’expédition de mes cartes de vœux.

 

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A ce moment-là, il a fallu rameuter le caissier de l’agence, obtenir l’autorisation d’annulation, ça a pris encore 20 minutes, il n’y avait que deux guichets ouverts et la file d’attente grossissait comme un fleuve en crue sous les giboulées d’avril. Et puis bien sûr, pas un mot d’excuse. Je lui signifie au moment de partir qu’il est un peu light au niveau de la qualité relationnelle, et du service rendu. Il répond en gueulant (et là un peu anar, mais pas comme Léo, anar’ de droite) : « Je suis pas payé pour être sympa » (et surtout branleur, comme Florent Pagny). Cela étant, le problème de la Poste en tant que service public n’est pas le même que celui de la SNCF. La SNCF est un fruit pourri, le genre de nourriture qu’affectionne Nothomb, la Poste n’est qu’un fruit trop mûr avec des vers. Mais ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain : mettons-le sous pli.

A l’heure où j’écris, j’entends sur France Inter :
la Poste condamnée aux Prud’hommes, un facteur du Lot a cumulé en huit ans 188 contrats à durée déterminée. Elle est belle, la Poste.

 

Prévert. C’est une petite vidéo de 9 minutes, composée de deux séquences de 4 minutes trente. Bon. Il y a une controverse. C’est sur un plateau de télé, une émission littéraire dans les années 70, comme de bien entendu, les cendriers sont pleins, il y a Polac jeune, il y a Mouloudji pas encore mort. Il y a donc aussi un chroniqueur qui tape sur Prévert, qui tape fort et sans retenue, comme pour ramollir un morceau de bœuf avant cuisson (faire exploser tous les vaisseaux sanguins et toutes les fibres nerveuses). En gros, ce qu’il dit, c’est que la pensée et l’art de Prévert, qu’on présente souvent comme un poète libertaire, n’ont aucune valeur contestataire, ne traduisent aucun engagement militant, ne plaident aucune cause, et qu’en plus d’être gentillette, sa poésie est tout à fait banale, et que dans son grenier, il a des dizaines de recueils de chansonniers des années 1870 dont l’art est au moins du même calibre que les petites poésies de Prévert. Que sa popularité est usurpée, la faute à une critique anesthésiée. Quelqu’un lui répond. On entend « artiste populaire », « poésie de la rue et des passages secrets ». Ils sont tous d’accord sauf le premier qui n’aime pas Prévert. Un autre journaliste se met à lire un poème pour tuer toute critique dans l’œuf.

 

La vidéo suivante montre Prévert assis sur une marche d’un escalier en plein air. On ne sait pas trop où c’est, peut-être vers Montmartre. Autour de lui, une classe d’écoliers qui gesticulent comme devant un grand-père un peu grabataire. C’est trois années avant sa mort. Il y a des mômes tout autour de lui, et lui fume. Et puis il commence à réciter un poème, la clope encore à la lèvre, qu’un guitariste de providence accompagne modestement, ça ressemble à Brassens. La même voix caverneuse, et l’air de s’en foutre un peu. « Ce n’est pas vraiment moi qui ai écrit ce poème, dit Prévert, ce sont les Parisiens, au fil des siècles, qui l’ont écrit tout seuls ». Ce sont des noms de rues, le poème s’appelle « Enfant sous la troisième ».

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Un sujet de discussion pour adulte et une bonne vibration pour enfant, généreux et simple, voilà Prévert, exposé à l’hôtel de ville de Paris jusqu’à la mi-février « Prévert, Paris la belle ». Une assez belle balade, où l’on découvre et redécouvre les habituelles luttes des surréalistes, Breton, le chef de bande autoritaire, Prévert qui fait dissidence en rédigeant l’éloge funèbre de Breton encore vivant, dans son journal, un article intitulé « Un cadavre ». Prévert, le dialoguiste et scénariste de Carné. Et Yves Montand, à 30 ans, qui siffle entre ses lèvres les paroles des feuilles mortes, sur un air d’harmonica, dans la dernière scène des « Portes de la nuit ».

Son agenda aussi est exposé : ce sont de grandes feuilles A3 qu’il orne de fleurs aux pétales colorées, chaque jour différentes. Il n’y a pas la date ni le mois, seulement la mention du jour de la semaine. Lundi. Les rendez-vous sont écrits en grosses lettres calligraphiées, adossés à la tige comme des épines. Lundi. Coiffeur. Déjeuner Miro. Dîner Picasso. Parfois, il fait des blagues : dîner René / battre Jeannine (sa femme) / Fesser Michèle (sa fille) / Boire un verre / Faire son autocritique.

Il est mort à 77 ans d’un cancer du poumon.

Il fumait beaucoup et il aimait les chats, il y a des photos qui l’attestent.

 

 


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