Savoirs contre pauvreté (mieux que pétrole contre nourriture…)

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Esther Duflo est mignonne et attendrissante, elle a l’air d’avoir le trac. Elle a les traits du visage assez durs, elle ressemble un peu à Florence Rey, qui s’était laissé embarquer dans une virée meurtrière il y a une dizaine d’années à Paris, place de
la Nation, avec Amaury Maupin, le côté chatte effarouchée. Mais elle n’a pas l’air de craindre l’eau froide. Il se pourrait même qu’elle ait inventé l’eau chaude. Elle a aussi une allure d’enfant, la petite cousine d’Amérique (elle est au prof au MIT de Boston), la fillette prodigue de retour au pays, et que scrute avec bienveillance la famille au grand complet venue pour l’attendre. Elle remet en place une mèche noire qui lui tombe dans les yeux, elle avale ses mots à toute vitesse, elle bégaie aussi, et elle a un timbre de voix étrange, comme si elle était ventriloque en fait. Donc on ne peut pas dire que ce soit une grande oratrice. Mais ce qui fait la qualité d’un grand professeur (à 36 ans, la plus jeune de toute l’histoire à se produire au collège de France), c’est la clarté de la pensée. Je me suis assoupi très rapidement, écoutant d’une oreille endormie les développements de ce premier cours d’un cycle intitulé « Savoirs contre pauvreté ». Mais quand je me suis réveillé complètement au bout de trois quarts d’heure, j’ai tout de suite retrouvé le fil, et je n’ai eu aucun mal à refaire l’enchaînement de la pensée, comme si Esther Duflo disait en fait des comptines pour enfant, des choses qui bercent et qui frappent.

Le contenu de son cours alors. D’abord les problèmes des coûts liés à l’éducation. L’éducation pour lutter contre la pauvreté est le thème de cette première séance. De deux natures. Le port du costume (même quand il n’est plus obligatoire, la pression sociale et le poids des traditions induisent qu’il est quasiment imposé de fait) ou les coûts d’opportunité (l’enfant qui va à l’école ne travaille pas dans les champs) fait qu’il existe de vraies entraves financières à la scolarisation à grande échelle dans les pays pauvres. Avec un groupe d’économistes, sur des territoires pilotes, elle a travaillé à la réduction de ces coûts, à partir de bourses, ou de politiques publiques de redistribution. Elle s’est alors rendu compte que les parents adoptent souvent des comportements rationnels dès lors qu’on est capable de leur expliquer pourquoi il est important que leurs enfants aillent à l’école.

Deuxième point. L’accès très large à l’école ne garantit pas forcément le fait que les problèmes d’illettrisme ou de faible niveau de formation se résolvent. Ce que dit Esther, c’est que dans de nombreuses écoles du tiers-monde (le terme est passé de mode, mais justement, j’aime bien son côté vintage), on n’apprend quasiment rien. Ce qui s’explique facilement parfois ; au Kenya, l’anglais, qui est la troisième langue, après le dialecte et le swahili, est pourtant la langue d’enseignement dès le CE2, alors que la quasi-totalité des enfants ne le parle pas. Pourquoi ? Parce que dans ces pays-là, l’école, réservée à une élite, a pendant longtemps eu vocation à fournir à la puissance coloniale ses futurs fonctionnaires. La démocratisation de l’accès à l’école ne s’est pas accompagnée d’une refonte des programmes. Bref. Une étude qu’elle a menée a montré que les parents ont tendance à complètement surévaluer ce que leurs enfants apprennent à l’école. Par exemple, 37% des parents dont les enfants sont incapables même de reconnaître les chiffres, annoncent que leurs enfants sont capables de faire des divisions. Esther dit que, un jour ou l’autre, cela va se savoir, et que si on n’est pas capable d’améliorer la qualité de l’école et des apprentissages, il va y avoir une prise de conscience parentale de l’inutilité de l’école dans ce contexte, et une crise de confiance qu’il sera long à briser.

Troisième point. Comment améliorer d’un point de vue « qualitatif » l’école ? Identifiés comme des freins : le manque total de moyen, de matériel pédagogique, la surpopulation des classes. Il y a eu des expériences menées, en Inde, où on s’est finalement rendu compte, que le fait de fournir des posters pédagogiques, des manuels, d’améliorer les infrastructures, de réduire de moitié le nombre d’élèves par classe, tout ceci n’avait aucun effet (sauf pour les élèves naturellement doués qui progressaient alors plus vite). Le grand problème est en fait celui de la pédagogie, et de l’absence de motivation chez les professeurs, traduit par leur absentéisme à rendre jaloux même les profs de techno en Alsace (taux qui peut atteindre 40% en Inde rurale). Des mécanismes ont été mis au point pour s’assurer qu’une assiduité plus grande des professeurs amélioraient la qualité de l’enseignement : on leur a demandé par exemple de se prendre chaque jour en photo avec les élèves devant le calendrier de la salle (pour connaître le jour), leur salaire étant ensuite indexé sur leur taux de présence. Les profs ont été bizarrement assez contents de la mise en place de ce système, parce que, explique Esther, ils ont eu le sentiment qu’ils « avaient leur destin entre leurs mains », qu’ils pouvaient « venir plus souvent à l’école pour gagner plus »…Elle a dit ça sans faire exprès, mais la proximité avec une autre formule entrée dans le langage commun fait sourire l’assemblée, et Esther aussi rigole, elle est belle quand elle rigole, dans son ensemble tout noir, en plus elle est étiquetée à gauche. D’autres systèmes de motivation des profs ont été expérimentés un peu partout dans le monde, notamment une incitation financière en fonction du succès des élèves aux examens de fin d’année. Mais cela n’est pas allé sans dérives et les progrès enregistrés n’ont pas été durables : en Afrique noire, les profs s’arrangeaient pour que les élèves soient mieux alimentés le jour de l’examen, aux Etats-Unis, les profs demandaient à ce que les éléments les plus faibles soient déplacés dans des classes spécialisées !

En conclusion, Esther dit donc :

-          Qu’on ne peut pas enseigner la physique nucléaire à des enfants qui ne maîtrisent pas encore complètement la lecture

-          Que pour améliorer la qualité de l’école, il faut avant tout changer les programmes scolaires

-          Que pour inciter les élèves à aller à l’école, il faut remettre du plaisir dans l’école, la rendre plus amusante.

La difficulté étant d’organiser un nouveau système où tous ces ingrédients pourraient être réunis, ce qui est un enjeu d’économie politique.

On peut je crois consulter une vidéo de la conférence sur le site du collège de France. Lundi prochain, le cours portera sur les thématiques sanitaires. Si vous êtes sage, le chat vous fera un nouveau compte-rendu.

 

 


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Un commentaire

  1. Claire dit :

    Elle a un ptt coté brian molko ta prof, elle droit travaillé aussi sur les questions de genre parcq’elle a l’air de bien assumé ton coté masculin ;)
    Moi jtrouve ca intéressant ce ptt compte rendu, tu vois ca peut faire de l’audience mine de rien !

    Merci pour ta carte smokeur félin ! mon copain a un peu bloqué;) J’adore ce petit présent artisanal en tout cas

    Hé, bonne année!! Happy new blood! 2009 du sang neuf, c bon pour la santé !
    Don’t worry, jsuis pas morbide, c just q jsuis trop fiere parcq jsuis allé faire un don du sang

    Je te souhaite beaucoup de bonheur, de reussite, d’idées, de creativité, d’amour et de petits plats!

    Ciao Aldo! A+

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