Rivière (de larmes) de janvier

Sale journée. Que de tristesse en ce monde. De quoi en faire des conserves, des bocaux hermétiques à garder pendant des années, pour jamais être en rade, même en période de rationnement. Je suis tombé aujourd’hui sur un article qui m’a fendu le cœur en deux, en son milieu exactement, là où les deux ventricules, se rejoignent au niveau du myocarde, créant un petit interstice moiré et c’est comme si le cœur était à cet endroit prédécoupé ; il suffit d’une petite torsion pour le rompre comme une vulgaire hostie de messe. Le cœur d’un chat est plus fragile que la paix au Proche-Orient, on est de grands sensibles, ce qui n’est pas une qualité à l’heure où il faut se battre pour bouffer. Vous avez remarqué comme ce début d’hiver est glacial ? Ça ne présage rien de bon. C’était dans le Monde, un petit article de pas grand-chose, cachée au milieu d’autres misères. «  Je m’appelle Gamelin Fanny (déjà l’inversion du nom de famille et du prénom a fait monter en moi une vague de mélancolie), je suis l’aînée de deux sœurs et notre père, Joël Gamelin, s’est suicidé la veille de Noël. C’était un chef d’entreprise respecté sur la Rochelle (là je vois la pluie de décembre battant fort c ontre l’arsenal, les portes en rouille fermées sur le port, les huîtres laiteuses de la Charente). (…) J’en appelle à la solidarité française pour aider les 120 employés de l’entreprise à recevoir leur paie  ». La petite Fanny a lancé une souscription sur Facebook. L’entreprise de son père avait fait faillite. Quelques jours avant de se donner la mort, il avait confié à sa fille : «  Je n’ai jamais rien demandé à personne, et le jour où je demande quelque chose aux banques, elles ont fermé leurs portes  ». Son dernier message mortuaire ; «  Pardonnez-moi de n’avoir pas pu sauver l’entreprise  ». Fanny espérait collecter 200 000 contributions symboliques de un euro, elle en était à ce jour à 17 600 Euros. Juste sous l’article, un autre papier intitulé : «  Scandale Madoff : les banques rappelées à leurs responsabilités  ». Voilà la gueule qu’ont les contes de Noël en 2008 ; les banques ont fermé les robinets, et les petits patrons se suicident. Les boucles d’Or créent des groupes sur Facebook pour que les ouvriers reçoivent leur paie, et tout le monde trinque, à l’unisson, mais pas au champagne ; au sang coagulé. Internet est un leurre, une bouteille à la mer. Même si la souscription avait prise, qui paierait les salaires le mois suivant ? J’avais déjà pas la grande forme, quand j’ai appris que Bashung avait chopé une saloperie incurable il y a quelques mois, un sale truc aux poumons, sans doute que lui aussi a écrasé trop de cendriers, et qu’il faisait sa tournée d’adieu, en chanteur très rock. Il a une veste en cuir et ressemble avec son crâne nu rehaussé d’un feutre, à un serpent à sonnette, avec du venin plein la poésie, et des morsures létales à l’arrière des berlines. C’était une tuile de plus qui se décollait du toit, un coup à perdre l’équilibre. J’ai fumé trois clopes à la suite, et j’ai couru sur Internet, à la FNAC, l’entrée est interdite aux chats, j’ai acheté mes places pour la dernière date de son étape parisienne au Grand Rex, le 17 mars. Rex, c’est un nom de sale clébard, mais aller écouter Bashung vaut bien une réconciliation corporatiste. En plus, il y a une chanson où il parle de nous…

«  J’enfile des perles à rebours
Capitaine prend le nemo
C’est pas uniquement un bruit qui court
Souris dansez, notez greffier

Le chat veut en finir en beauté  »

J’espère qu’il tiendra le choc.

Rivière (de larmes) de janvier 65334

Et ce soir, j’étais tranquillement assis dans le RER, la queue entre les jambes, je perdais quelques poils sur le siège en tissu cradingue, lorsqu’on est arrivés à Châtelet. Au bout de dix minutes, puisqu’on ne repartait pas, le chauffeur de la rame a pris le micro. Il m’a fait rire. «  Notre train, comme vous le constatez, est arrêté à Châtelet…en raison de congestionnement à la gare du Nord…c’est l’heure de la relève à la Gare du Nord…  ». Il était à moitié loquace, on entendait à sa voix que lui aussi en avait gros sur la patate. Il a continué à s’épancher. «  Donc nous restons en station, parce qu’il y a un manque de personnel actuellement gare du Nord…  ». Et là, il a marqué une pause de trois secondes, et s’est quasiment mis à gueuler…  «  Et oui, car la SNCF n’embauche pas, la SNCF n’embauche pas  ». Je sais pas s’il était syndiqué à Sud, le speaker, mais il m’a bien fait rire, et a amené un peu de soleil dans la grisaille. C’est un temps à se mettre en boule et à ronronner.

 


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Un commentaire

  1. H. dit :

    Je vais aimer ton blog.

    Petit chat égyptien qui a bien squatté les gouttières de la Chapelle y a pas si longtemps que ça (… et qui a surtout survécu à chat-broussole, chat-vlad, chat-méon et les autres).

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