Archive pour janvier, 2009

Mettre Parisot en bouteille

Laurence Parisot, la patronne du MEDEF, déclare hier à un journaliste :

« Je ne comprends pas l’esprit de la manifestation de demain »

Bon, quelqu’un lui explique, là…

Siné sème (encore) sa zone

Comme on dit, les affaires reprennent. Siné répondait hier et aujourd’hui de délit d’antisémitisme, d’incitation à la haine raciale, et peut-être même de parjure à l’humanité, allez, tant qu’on y est, pour la petite chronique qu’il avait commise l’été dernier dans Charlie, et qui lui avait valu un licenciement du journal dans lequel il semait pourtant sa zone depuis des lustres, lustrant les costumes des toreros, patinant les parkas vertes kaki des tueurs de gibier et froissant les robes des prêtres, rabbins et autres imams de son écriture pleine d’enzyme libertaire, en même temps que les susceptibilités. L’histoire, tout le monde la connaît. Et la LICRA, Philippe Val n’ayant pas eu le courage sans doute de le faire, a porté plainte pour la fameuse critique anti-jeansarkoziste.

Le procès a débuté hier, et étrangement il s’est tenu à Lyon, à la demande de la LICRA. Pourquoi à Lyon ? Bien que ce ne soient pas les allégations officielles de la partie civile, il est probable que la LICRA ait voulu évité que l’affaire ne soit jugée devant la même cour qui avait l’année passée, et à raison, absout Philippe Val pour la publication des caricatures de Mahomet…

Donc se sont succédés à la barre les arguments fallacieux et les témoins de bonne moralité, mais uniquement la leur : Dominique Sopo, le président de SOS Racisme, ami intime de Philippe Val que j’avais vu témoigner l’année passée pour défendre le droit à la critique religieuse lors du procès des caricatures. Bernard-Henri Lévy, qui porte son sigle BHL comme la marque de sa petite entreprise unipersonnelle et lucrative de philosophie sans réflexion. BHL qui écrivait encore il y a 2 semaines à propos de Gaza (en prenant des pincettes de homard): « Et puis, enfin, je peux me tromper mais le peu, très peu, que je vois (..) indique la ville sonnée, transformée en souricière, terrorisée – mais certainement pas rasée au sens où purent l’être Grozny ou certains quartiers de Sarajevo. Peut-être serai-je démenti quand la presse entrera enfin dans Gaza. Mais, pour l’heure, c’est, encore, un fait ».

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J’ai écouté récemment les cours enregistrés par Gilles Deleuze à l’Université populaire de Vincennes dans les années 70, où d’une voix chaude comme une poignée de marrons grillés au feu de bois, il explique ce que cela veut dire pour lui, « être de gauche ». Vous pouvez l’écouter en cliquant sur le lien. : http://videos.nouvelobs.com/video/iLyROoafYczR.html. « Etre de gauche, c’est être minoritaire », dit Deleuze. BHL croit qu’être de gauche, c’est soutenir Ségolène Royal aux présidentielles alors qu’il est un ami intime de Sarkosie avec qui il a passé de nombreuses vacances aux sports d’hiver dans une station huppée des Alpes, ainsi que discourir l’éloge funèbre de Jean-Luc Lagardère lors de ses obsèques, dont il était bien sûr aussi un ami du premier cercle. BHL est à la pensée intelligente ce que Sarkosie est à la sincérité politique : l’absolue négation, et rien ne compte tant que l’agitation et la couverture médiatique, qui est pour leur ego surdimensionné une couverture de survie.  

Le procès démarre. Me Jakubowicz, l’avocat de la LICRA, annonce à la presse : « Les masques tombent aujourd’hui. Siné apparaît comme le gros beauf qui utilise des arguments d’extrême droite quand il dit : « Il y en a partout ». Sa véritable personnalité apparaît. La société a changé, on ne peut plus faire de blagues grasses sur les blacks, les youpins, ou les bicots ». Voilà, ça a été très violent, comme ça, durant deux jours. Et d’abord, qui l’a décidé qu’on ne pouvait plus faire ce genre de blagues ? Qui peut décréter, comme l’a fait BHL, que la ligne jaune avait été franchie ? Grand bouffon, il prétend que le stéréotype riche-juif « véhiculé » dans la chronique de Siné « jette le feu dans la tête des gens ». Comme si l’on prenait Siné pour notre idéologue. Comme si on le prenait au sérieux. Et qu’on était pas capable de rire. Juste de rigoler. Qui disait que la gravité était le bonheur des imbéciles ? Montesquieu. Alors Siné se défend.

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Et ce qu’il dit coule de source : « Il s’agit de propos humoristiques destinés à faire rire, sourire. Je ne tiens pas une chronique dans le Monde Diplo ». Voilà, tout est dit ou presque, ce jeu de posture, d’imposture, d’hypocrisie qu’on lui inflige, alors qu’il déverse la même parole un peu vérolée, mais marrante parce que tellement viscérale depuis vingt ans, et qu’il n’a jamais préservé ni la chèvre voilée ni le chou à kippa. Val plus tard, appelé à l’audience, se débine complètement, lâche Siné, fait semblant de prendre sa part de responsabilité en tant que directeur de la publication (« J’aurais du relire la chronique, je savais qu’il y avait parfois des problèmes de racisme ou de xénophobie ») pour mieux accabler l’autre. Ça m’a rappelé Daniel Bouton, le pédégé de la Sogé, offrant à la meute des journalistes financiers le scalp de Kerviel. En fin de journée défilent les soutiens de Siné. Sid Ahmed Ghozali, ancien premier ministre algérien : « Bob Siné est un humaniste ». Marc Feld, un architecte qui dépose en se présentant assez rapidement comme juif : « Au fond, Siné est un juif d’honneur ». Et Bedos, qui à la première question de Me Jakubowicz tentant de le faire réagir à une phrase un peu douteuse de Siné, répond à l’avocat : « Tu m’emmerdes ». Ce qui est une excellente réponse. En fait, il n’y en a pas d’autres. Ils nous emmerdent, ceux qui font semblant de ne pas comprendre, ou ceux qui comprennent de travers, ceux qui passent chacune de nos phrases au rayon laser de leur logiciel de pensée préformaté censé détecter des traces d’antisémitisme comme on détecte des traces de produits dopants dans le sang d’un coureur cycliste, comme si cela constituait une preuve. C’est comme de jouer aux échecs contre un ordinateur : chiant, parce qu’il gagne toujours, mais pas pour les bonnes raisons.

Alors, aujourd’hui, j’ai été content quand on est enfin revenu à un peu de raison. Le procureur a requis la relaxe, estimant qu’on était seulement sur le plan de la provocation, ajoutant, que l’honneur lui soit rendu, « qu’il fallait prendre garde à ne pas tomber dans le politiquement correct » et à ne pas se comporter comme des « snipers de la morale ».

En tout cas, on ne peut pas dire que Siné n’aime pas les chats.

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Merci pour lui. 

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Nicole Guedj, tout d’ego

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Amphithéâtre Chapsal, à Sciences-Po : états généraux des SDF. En discussion, l’agence Nationale des Français de la rue. Déjà le libellé fait tiquer. Ça fleure bon l’identité un peu trop nationale des clochards. Alors que la question brûle les lèvres du public, il faudra attendre plus d’une heure avant que Nicole Guedj ne se justifie de l’appellation au mieux hasardeuse, au pire discriminante ; elle a conçu le concept en 2003 à une époque où d’après elle « la question de l’immigration ne posait pas de tels problèmes ». Soit. Avant que Sarkosie ne mette le feu au baril de poudre. 

C’était une sorte de colloque organisé cet après-midi à Sciences-Po. Nicole Guedj, ancienne secrétaire d’Etat aux droits des victimes (« les droits sont une illusion, les droits n’existent pas. Vous possédez uniquement ce que vous pouvez défendre, et si vous ne pouvez pas le défendre, vous ne le possédez pas », Helen Zahavi) et secrétaire nationale de l’UMP en charge des questions d’aide humanitaire, pour lancer en grande pompe sa proposition de création d’une agence nationale pour les sans-abri, sorte de guichet unique censé leur faciliter les démarches administratives et rompre avec la spirale de désocialisation. Rien de révolutionnaire, mais une idée pas conne non plus, a priori. Louable même. Sauf que venant de la part d’une nénette dont le patron est Sarkosie, l’initiative pouvait paraître un brin suspecte. On n’avait encore jamais vu Nicole Guedj partager les tentes des Don Quijote ou les paillasses des insomniaques de la rue de la Banque. Mais on n’a rien dit, on a écouté avant de juger. Et on n’a pas été déçu… Nicole, joliment maquillée et tout de noir vêtu, en grande prêtresse libérale, produisant la rencontre, avec de faux airs de Catherine Barma, avait invité tout le gratin de l’aide sociale d’urgence pour venir parler à la tribune de son initiative. Après avoir introduit les débats en alignant les poncifs (« la mobilisation autour du problème des SDF ne doit pas s’arrêter lorsque les températures hivernales remontent », « la question-clé, c’est celle de la dignité », « il n’est pas normal en France que 350 personnes meurent chaque année dans la rue », merci Nicole, on n’y avait pas pensé), la vacuité de sa pensée a pris toute sa mesure lorsque sont venus témoigner les dirigeants des associations de terrain. La différence entre un homme politique (ou une femme, en l’espèce) et un acteur social engagé, c’est que chez le premier, l’art de la rhétorique sert à faire ombrage à une analyse souvent proche du néant, une pensée lisse comme un œuf de poule, alors que chez les hommes de terrain, ce sont les souvenirs et l’expérience qui servent à alimenter et même à sauver parfois une parole souvent balbutiante et déstructurée, mais cependant sincère.

La première à prendre la parole a été Anne Joubert, qui a écrit un bouquin De la zone à l’ENA. A seize ans, comme elle le dit, « à défaut de pouvoir modifier complètement une société que je trouvais tout à fait injuste, j’ai décidé de m’en exclure ». Née dans un milieu bourgeois, elle se barre dans la rue, vivote de squats en squats, ne paie pas les factures d’électricité (« C’est normal de ne pas payer ses factures quand on n’a pas d’argent »), a un gamin à 18 ans. Elle raconte les situations de détresse, la mendicité, le vol. Le public dans son ensemble ressemble au quartier du 7ème arrondissement où se tient la conférence, et l’on a même parfois l’impression d’être à l’ESSEC, ce qui n’est pas un compliment, à voir certains cols de chemise pastel amidonnés dépassés de sous-pulls angora sur lesquels s’épanchent de délicates mèches blondes de garçons, mais il y a cependant une poignée de clochards qui peuplent les rangs. L’un d’entre eux, barbe blanche fournie, longs cheveux gris clairsemés, visage vermillon de la vie au grand air, glousse, l’air de comprendre de quoi elle parle. Nous, on ne peut qu’imaginer. Après quelques années, Anne Joubert a fini par frapper à la porte de ses parents. Elle a repris ses études, est devenue professeur, et est entré à l’ENA par le concours interne.

 uis c’est Xavier Emmanuelli, le fondateur du SAMU Social, qui vient expliquer que la grande exclusion peut s’apparenter au célèbre trouble de stress post-traumatique, névrose qui se manifeste à la suite d’expériences vécues traumatisantes, comme un attentat ou un viol. Sauf qu’en la circonstance ce sont des microtraumatismes tout au long d’une existence qui finissent par bloquer les sans-domicile dans un état d’éternel présent, ou un état de non-lieu et de non-temps, entraînant la disparition progressive du rapport au corps et à l’environnement. Comme il le dit, les clochards qui puent n’ont souvent pas conscience de puer. Le syndrome de la grande exclusion est médico-psychosocial. Guedj a l’air larguée. 

Patrick Henry le relaie, pas l’assassin d’enfant, mais le premier médecin à avoir dispensé des consultations médicales gratuites aux SDF en 1984. 10 années de « street-médecine », 50 000 consultations, pathologies médiévales, amputations d’urgence, « pratiquement tous les clochards de Paris sont passés par mon cabinet ». Il raconte des chaussettes qu’il enlève et des orteils qui viennent avec. L’assemblée, qui plus souvent doit entendre parler de la jurisprudence administrative ou de la philosophie de Hobbes, fait de grands oh !, entre admiration et dégoût. Comme un avertissement à peine voilé, Patrick Henry lance à Nicole Guedj : « Votre agence ne marchera que si le seul, vrai, profond désir de tous, c’est d’aider ceux qu’on a choisi d’aider ». Paul Bouchet, ancien président d’ATD Quart-Monde, lui emboîte la parole. Il raconte que lors des Etats généraux de 1789, participaient certes le clergé, la noblesse et le tiers-état, mais qu’on avait oublié le « quatrième ordre, l’ordre sacré des infortunés, sans feu ni lieu », et que là, pareil, on ne peut prétendre faire des Etats Généraux à Sciences-Po loin de la misère de la rue… Guedj sourit encore, une des choses qu’elle sache le mieux faire, mais un peu niaisement. Deuxième remarque. Sur le fond du projet, la création de l’agence vise notamment au recensement et à l’identification des populations qui vivent dans la rue. « Le fichage, par les temps qui courent, il y a le meilleur et le pire… ». Patrick Doutreligne, délégué général de  la Fondation Abbé Pierre, termine. « Quand quelqu’un est expulsé de chez lui par huissier, on doit protéger ses meubles de la pluie ou des dégradations pendant un délai minimal de deux mois. Mais il n’est rien prévu pour la protection de la personne. Une société qui protège davantage les meubles que les hommes est une société qui a un problème ». Il prévient que l’agence seule ne résoudra rien. « Ce qu’il faut, c’est éteindre le flux des personnes qui arrivent dans la rue. Ne croyez pas, Madame Guedj, qu’avec cette agence, on va assécher le stock ».

Voilà. C’est fini pour les interventions de terrain. Deux hauts fonctionnaires prennent la parole, et ça devient très vite chiant comme un mois de juin pluvieux. Encadrant Nicole, on dirait qu’ils sont ses deux cerbères. La parole est au public. « Banlieue mondiale », gueule étrangement un type. Les questions sont violentes. A toutes, elle répond dans les mêmes termes, comme une automate, mais à chaque fois un peu plus décomposée, comme si on avait oublié de remonter le mécanisme. « Oui, nous allons gagner notre pari. Tous ensemble, nous pouvons trouver la solution ». Mon voisin, le genre sexagénaire, enrage : ce n’est pas la solution qui fait défaut, mais la volonté politique. Je lui demande ce qu’il fait dans la vie : il est vice-président du Conseil d’administration d’Emmaüs. Un type jeune, coiffure punk, attrape la micro, balance les chiffres des régularisations suite à la mise en place du droit au logement imposable pour montrer qu’il connaît ses dossiers, et s’écrie : « Vous êtes du côté de la répression, croyez pas que vous êtes du côté de l’humanitaire. Le printemps sera chaud ! ». A ce moment là, je me dis qu’il a sans doute raison.

Au début du colloque, drapée dans sa bonne conscience catho, Nicole Guedj donnait le change. Mais au fur et à mesure qu’étaient révélés 1. son incompétence 2. son absence totale de légitimité, elle a commencé à perdre peu à peu le contrôle. Devant moi, sur l’écran de contrôle justement, je voyais ses temps devenir luisantes. L’ambitieuse, la femme de pouvoir venue en fait faire un peu d’autopromo, intéressée surtout par son indice de bruit médiatique plus que par le sort des sans-abri. On a tous eu un doute à un moment. Et puis les illusions ont fondu en même temps que son fond de teint et Nicole s’est tue.   

Ball-trap

Dans mon dernier post, je faisais allusion aux figures romantiques de Ferré, Prévert, et Tintin, pour éclairer la route. Oui mais… 

Mais la vie n’est pas un chemin jonché de roses, et on n’y trouve pas que des anarchistes inspirés, des poètes libertaires et des reporters sans frontières pré-pubères. 

Et comme je ne voudrais pas avoir le sentiment de donner une image anamorphosée de notre époque globalement pleine de vulgarité et de perversité, j’ai décidé de consacrer ce billet à trois salauds…

fillon.jpgbesson2.jpgBall-trap dans Les griffes à l'air 1201698538981aznar-detalledn

J’ai cherché volontairement des photos où transparaissaient leur côté canin, opportuniste et un peu con, et j’avoue que ça n’a pas été très compliqué, car il y a déjà un sacré potentiel au départ. Ils ont l’air en tout cas très content (d’eux-mêmes ?). Pourquoi ces trois ? Parce qu’au hasard de la lecture de la presse, activité qui est devenue extrêmement difficile pour les nerfs, et les cardiaques de gauche feraient bien de s’abstenir, on peut remplacer ça par une cruche de café fort, j’ai relevé ces derniers jours trois citations des intéressés (pas très intéressants, sinon pour l’étude de cas sociologique qu’ils offrent…) qui valent la peine d’être relevées (à mon sens, que j’ai développé, comme tous les chats). 

Donc Fillon. 

« J’appelle l’opposition à la mesure. Nous n’allons pas rejouer indéfiniment la sempiternelle pièce du coup d’Etat permanent. Je trouve inacceptable que les débats parlementaires tournent à l’affrontement, au blocage, à l’injure et notamment à l’endroit du président de l’Assemblée nationale Bernard Accoyer ». 

Besson, à propos de son intégration au sein de la direction de l’UMP et de l’accueil soi-disant chaleureux qui lui a été réservé : 

«  J’ai essayé une seconde d’imaginer la situation inverse : Ségolène Royal élue, et mon équivalent de droite traité comme je le suis. Je vois d’avance comment cela se serait passé ». 

Et Aznar, pour finir en beauté : 

«  Pour sortir de la crise économique, il faut plus de flexibilité et de liberté dans l’économie, moins de taxe, moins de dépenses, plus de stabilité budgétaire, moins d’intervention de l’Etat (un propos que le Figaro résume par « Pour sortir de la crise, il faut plus de libéralisme »). 

Alors oui, ces phrases sont sorties de leur contexte, et on peut tout leur faire dire, et c’est un procédé vil. N’empêche que j’ai bien regardé le contexte et que je n’ai rien trouvé d’exonérant, la vérité, c’est juste que plus personne a peur de dire des conneries incroyables, c’est devenu une grande mode.   

Ce n’est bien entendu qu’un tout petit florilège loin d’être exhaustif, et je n’ai même pas parlé du traitement du conflit israélo-palestinien. Encore ce matin, le président de l’association France-Israël (2-3) fait un papier sur l’inquiétante dérive antisémite de l’extrême gauche. Il cite notamment pour appuyer son propos « la tendre rencontre entre le chérubin de l’anticapitalisme et un certain Jean-Marc Rouillan ». Besancenot appréciera la périphrase. 

Voilà, après ce genre de lecture que je m’impose pourtant, j’ai juste envie d’avaler un vermifuge, mais après ça me fait déglutir et j’ai des nausées toute la journée.  Heureusement, il y a ce type génial qui écrit les manchettes sur Yahoo ! Actualité et qui, plein d’humour, offre assez souvent de quoi rigoler un peu. C’est surtout une question de reformulation. Ce matin : 

« Le quotidien L’Équipe publiait hier une photo « privée » de Laure Manaudou. Seul problème, ce n’était pas elle ». 

Ça m’a fait rire.

Au fait, le SAV. La SNCF s’apprête à annoncer une nouvelle hausse de son chiffre d’affaires en 2008 de 7,7%. 

Le bonheur est dans le Prévert

Le bonheur est dans le Prévert tintinPhoto-LeoFerrePrevert

Question marrante posée par le magazine Times la semaine dernière : Tintin est-il gay ?

Mais plus que la question, c’est la réponse proposée par un vieux député britannique, homosexuel et conservateur, qui m’a fait rigoler :

« Un jeune homme sans expérience, androgyne, avec une houppe blonde, des pantalons bizarres et une écharpe, qui emménage dans le château de son meilleur ami, un marin entre deux âges ? »
Hein ! Que répondre à ça ?

Service public gangrené suite.

Avant-hier, je me rends au bureau de poste, à l’angle de la rue Ordener et de la rue de la Chapelle. Rarement des parties de plaisir, les excursions à la poste. Comme les après-midi passées dans l’antichambre de la CAF pour déposer son dossier APL. Comme l’antenne de la Sécu rue des Roses…bureau des pleurs, humanité en déshérence, les administrations publiques sont aussi une manière de prendre le pouls de la société…Néanmoins quand mon tour arrive, derrière le guichet, je suis content de voir un type avec les cheveux longs, le crâne pourtant dégarni, la cinquantaine, un anneau à l’oreille, qui a un air de Léo Ferré, mais en plus sale.

Erreur. Le type n’est qu’une façade de lui-même, un rideau de fumée, un coup d’esbroufe. L’antipathie cachée derrière une paire de jeans délavée.

« Bonjour, je voudrais deux vignettes à 3 Euros 85.

- Des vignettes ! (bougonnant). Et pour quoi faire ? »

Ensuite, il s’est mis à jurer dans sa barbe de trois jours, à insulter l’avenir, à protester avec vulgarité contre l’enfance qui est bruyante dans ses premières années, quand les pleurs s’échappent de la poussette comme un filet d’eau d’une canalisation qui fuit (« salaud de môme ! »), contre la Poste qui édite des nouvelles plaquettes de 12 timbres ce qui complique les opérations de calcul mental (« Putain, c’est pas vrai ! »), contre son imprimante qui n’arrive pas éditer ses vignettes (« Nan mais c’est quoi ce matériel de merde »), dans le texte. J’ai cru au syndrome Gille de la Tourette, mais en fait, ce n’était que de l’incompétence. Ça a duré longtemps. Tout foirait. Au moment de payer :

« Je vous fais une carte bancaire.

- Hum, hum (pestant)… »

Je tape mon code. Le reçu exige une signature de ma part. Bizarre. Montant débité : 3 663 €. Ce con avait oublié la virgule. Contre-valeur en francs : un peu plus de 20 000 balles. Ce qui fait cher les frais d’expédition de mes cartes de vœux.

 

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A ce moment-là, il a fallu rameuter le caissier de l’agence, obtenir l’autorisation d’annulation, ça a pris encore 20 minutes, il n’y avait que deux guichets ouverts et la file d’attente grossissait comme un fleuve en crue sous les giboulées d’avril. Et puis bien sûr, pas un mot d’excuse. Je lui signifie au moment de partir qu’il est un peu light au niveau de la qualité relationnelle, et du service rendu. Il répond en gueulant (et là un peu anar, mais pas comme Léo, anar’ de droite) : « Je suis pas payé pour être sympa » (et surtout branleur, comme Florent Pagny). Cela étant, le problème de la Poste en tant que service public n’est pas le même que celui de la SNCF. La SNCF est un fruit pourri, le genre de nourriture qu’affectionne Nothomb, la Poste n’est qu’un fruit trop mûr avec des vers. Mais ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain : mettons-le sous pli.

A l’heure où j’écris, j’entends sur France Inter :
la Poste condamnée aux Prud’hommes, un facteur du Lot a cumulé en huit ans 188 contrats à durée déterminée. Elle est belle, la Poste.

 

Prévert. C’est une petite vidéo de 9 minutes, composée de deux séquences de 4 minutes trente. Bon. Il y a une controverse. C’est sur un plateau de télé, une émission littéraire dans les années 70, comme de bien entendu, les cendriers sont pleins, il y a Polac jeune, il y a Mouloudji pas encore mort. Il y a donc aussi un chroniqueur qui tape sur Prévert, qui tape fort et sans retenue, comme pour ramollir un morceau de bœuf avant cuisson (faire exploser tous les vaisseaux sanguins et toutes les fibres nerveuses). En gros, ce qu’il dit, c’est que la pensée et l’art de Prévert, qu’on présente souvent comme un poète libertaire, n’ont aucune valeur contestataire, ne traduisent aucun engagement militant, ne plaident aucune cause, et qu’en plus d’être gentillette, sa poésie est tout à fait banale, et que dans son grenier, il a des dizaines de recueils de chansonniers des années 1870 dont l’art est au moins du même calibre que les petites poésies de Prévert. Que sa popularité est usurpée, la faute à une critique anesthésiée. Quelqu’un lui répond. On entend « artiste populaire », « poésie de la rue et des passages secrets ». Ils sont tous d’accord sauf le premier qui n’aime pas Prévert. Un autre journaliste se met à lire un poème pour tuer toute critique dans l’œuf.

 

La vidéo suivante montre Prévert assis sur une marche d’un escalier en plein air. On ne sait pas trop où c’est, peut-être vers Montmartre. Autour de lui, une classe d’écoliers qui gesticulent comme devant un grand-père un peu grabataire. C’est trois années avant sa mort. Il y a des mômes tout autour de lui, et lui fume. Et puis il commence à réciter un poème, la clope encore à la lèvre, qu’un guitariste de providence accompagne modestement, ça ressemble à Brassens. La même voix caverneuse, et l’air de s’en foutre un peu. « Ce n’est pas vraiment moi qui ai écrit ce poème, dit Prévert, ce sont les Parisiens, au fil des siècles, qui l’ont écrit tout seuls ». Ce sont des noms de rues, le poème s’appelle « Enfant sous la troisième ».

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Un sujet de discussion pour adulte et une bonne vibration pour enfant, généreux et simple, voilà Prévert, exposé à l’hôtel de ville de Paris jusqu’à la mi-février « Prévert, Paris la belle ». Une assez belle balade, où l’on découvre et redécouvre les habituelles luttes des surréalistes, Breton, le chef de bande autoritaire, Prévert qui fait dissidence en rédigeant l’éloge funèbre de Breton encore vivant, dans son journal, un article intitulé « Un cadavre ». Prévert, le dialoguiste et scénariste de Carné. Et Yves Montand, à 30 ans, qui siffle entre ses lèvres les paroles des feuilles mortes, sur un air d’harmonica, dans la dernière scène des « Portes de la nuit ».

Son agenda aussi est exposé : ce sont de grandes feuilles A3 qu’il orne de fleurs aux pétales colorées, chaque jour différentes. Il n’y a pas la date ni le mois, seulement la mention du jour de la semaine. Lundi. Les rendez-vous sont écrits en grosses lettres calligraphiées, adossés à la tige comme des épines. Lundi. Coiffeur. Déjeuner Miro. Dîner Picasso. Parfois, il fait des blagues : dîner René / battre Jeannine (sa femme) / Fesser Michèle (sa fille) / Boire un verre / Faire son autocritique.

Il est mort à 77 ans d’un cancer du poumon.

Il fumait beaucoup et il aimait les chats, il y a des photos qui l’attestent.

 

SNCF : Yes we can !

Pour qu’un blog marche et génère du trafic, il faut atteindre un degré minimal de « polémisation ». La polémisation, c’est comme la pollinisation, ça virevolte aux vents, et avec un peu de bol, on arrive à de nouvelles boutures. Faire des comptes-rendus de conférences macroéconomiques ne suffit pas. Alors pour gesticuler un peu, il y a toujours des valeurs sûres, des indétrônables, des questions indécrottables : BHL est-il un philosophe ? Le castrisme est-il un totalitarisme ? La presse de gauche est-elle en déclin ? On en vient vite à radoter. Moi j’ai choisi aujourd’hui de tabasser la SNCF, qui est, elle aussi, il faut le reconnaître une cible de premier choix (sous couvert de la problématique : la SNCF fait-elle encore mission de service public ?) : les fléchettes s’y enfoncent comme dans du beurre. Car la SNCF, comme dit Sarkosie, c’est quand même extraordinaire ! Voilà une entreprise publique qui bénéficiait il y a une dizaine d’années d’une côte de sympathie relativement élevée dans tous les segments de l’opinion, une entreprise qui faisait un peu la fierté française – la vie du rail, quand la National British Railways récemment privatisée et totalement démantibulée, était la risée de l’Europe. En à peu près une décade, la SNCF aura réussi l’exploit de se faire détester par à peu près tous les gens bien de ce pays, disons beaucoup de gens de gauche, et en tout cas tous les chats. Si c’est ça, le service public, alors autant faire appel à la ressource privée. L’histoire d’un sabordage organisé par la direction elle-même.

SNCF : Yes we can ! dans Train-train SNCF_TGV_Duplex_206_Illiat

Dans mes souvenirs d’enfance (à ce sujet, il y a un livre brillant du non moins fantastique Régis Jauffret, qui s’appelle l’Enfance est un rêve d’enfant, je reparlerai de RJ), la SNCF était une entreprise à l’image familiale, chroniquement endettée, dont le bilan évoquait vaguement le trou de la sécurité sociale, mais tout le monde s’en foutait, l’Etat épongeait, comme un copain sympa après les vomissures. On montait dans un train en gare de Mulhouse pour aller voir le Racing jouer à la Meinau, avec la carte de réduction famille nombreuse (celle qu’ils voulaient supprimer l’année passée), on savait qu’on avait 40% de réduction sur tous les trajets, les billets valaient tous 42 Francs, qu’on l’achète avec deux mois d’antériorité ou cinq minutes avant le départ du train. On pouvait même acheter son coupon directement dans le train, moyennant un petit supplément de dix balles, et on vous regardait pas d’emblée comme un fraudeur…C’était un vieux tortillard chaleureux, le genre train à vapeur, même s’ils ont disparu depuis quarante ans. Le genre, quoi. Les contrôleurs étaient mal sapés et les sièges étaient pas designés par Lacroix, mais néanmoins confortables, en épais molleton. Au wagon bar, il y avait pas le hachis Parmentier de canard façon Lenôtre, mais juste le mythique sandwich SNCF. Pas épais, quoi. Voilà, quand on en avait besoin, on savait qu’on pouvait compter sur le train, et la SNCF avait un peu le goût de la confiture de groseille de grand-mère. Il y avait bien un TGV qui reliait déjà Paris à Lyon à 300 km/h et des ballons, mais c’était juste pour le côté fleuron industriel de la nation…A part ça, on prenait que des vieux coraux. Et puis un jour, et sans doute petit à petit, la SNCF est entrée dans une logique commerciale, et ils ont commencé à mettre des gélifiants et des conservateurs d’arôme dans le pot de confiture. Leur recette, c’était : profit, marketing direct, rentabilité. Ils se sont mis à moderniser le parc de locomotives et de wagons, les lignes TGV sont apparues comme les fils d’une toilé d’araignée dans une maison de campagne à l’abandon. Et puis ils se sont attaqués à la politique tarifaire, ils ont créé des tarifs discriminants (à l’époque, il aurait fallu saisir la HALDE), pour accroître les marges, ils ont créé les périodes bleues, et les périodes blanches, mais c’était pas comme la période rose de Picasso, c’était pas une démarche artistique, juste 100% lucrative. Avant, la carte 12/25, ça voulait dire 50% de réduction, maintenant, en gros, ça veut dire 25%. Un billet Strasbourg/Paris un lundi matin acheté la veille coûte à peine 100 Euros, un quart de RMI. Pour comparaison, j’ai traversé l’Inde (3500 km, 80 heures de train, Nord Sud Ouest pour 2000 roupies à peu près, 30 Euros, en couchette…). Bref. Vous connaissez l’histoire. Les contrôleurs sont devenus plus tatillons et procéduriers que des huissiers en fin de droit. Bref.

 

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La SNCF se prépare depuis dix années à l’ouverture du transport de passagers à la concurrence. Mais demeure néanmoins monopolistique. Si bien qu’aujourd’hui, j’en viens à espérer que Bouygues, Virgin, ou d’autres, autant de boîtes que j’adore, créent une filiale ferroviaire et acceptent de me transporter pour moins cher. En gros, d’après mes calculs (!), les tarifs devraient alors décélérer de 30%. Pas étonnant que la SNCF ait affiché l’année passée un bénéfice annuel record de plus d’un milliard d’Euros, ça convole pas encore avec les scores de Total, mais enfin, on est loin de
la PME provinciale…

Alors pourquoi parler de la SNCF maintenant, sinon pour se défouler un peu ?

Parce qu’elle fait l’actualité pour deux motifs ces jours-ci.

D’abord leur site Internet a connu une panne monumentale, comme ça arrive régulièrement. C’était arrivé déjà fin juillet (chassé-croisé des vacanciers juilletistes et aoûtiens). C’était déjà arrivé fin novembre (début des réservations pour Noël). A chaque fois, la direction de la SNCF avait argué d’une sur-fréquentation de leur site, et d’une incapacité de leur serveur à gérer un si grand nombre de connexions. Mais cette fois, le 15 janvier, alors que tout le monde a repris le boulot, et pense qu’à se pelotonner sous la couette ? Et ben ils ont osé ressortir le même argument. De vraies branques. Peur de rien. Des chats d’appartement qui ont jamais vu la couleur de la rue, les types de leur service communication. Même le journaliste de l’AFP qui a rédigé la dépêche se fout ostensiblement de leur gueule : « Le site avait connu deux grosses pannes en juillet et novembre, qui avaient bloqué totalement achats et réservations pendant plusieurs heures. Après la panne de juillet, la SNCF avait promis d’en « tirer les enseignements ». Voilà comment se termine la dépêche.

En fait, ce site est une vaste blague. Tu vas dessus pour acheter un billet de train (aspiration légitime) et on te propose en vrac la location d’une bagnole via AVIS, des vols dégriffés vers les Canaries, ou un séjour all inclusive de 10 jours à Phuket. Quand tu as cliqué sur le bon icône pour confirmer que, non, la seule chose que tu souhaites, c’est de réserver un billet de train, ça bugge une fois sur deux. Mais la vraie plaisanterie, c’est que le site voyages-SNCF remporte chaque année le prix du meilleur site voyageur en France. On le sait, ils n’hésitent jamais à faire leur auto-promo. Le genre de sondage aussi truqués que celui commandé par Pécresse contre Karoutchi, relatif à la tête de liste des futures élections régionales en Ile-de-France et dont on connaissait les résultats avant même que l’enquête ait été réalisée. En fait, c’est comme si le quotidien gratuit de Bolloré, Direct soir s’était vu décerner un prix de journalisme pour la crédibilité et l’honnêteté de l’information, ainsi que la qualité des analyses de fond. Ou que la RATP se félicitait de la ponctualité du RER A ces douze derniers mois. Une vaste blague.

Deuxième raison pour laquelle la SNCF fait l’affiche ce jour : la hausse annuelle de ses tarifs (3,5%, une broutille). Ça, c’est comme le prix du tabac : on trouve déjà que c’est trop cher, mais on sait pertinemment que ça augmentera sans cesse. Tant que les gens fumeront ou prendront le train. Comme si on avait le choix. Vous avez déjà essayé d’arrêter ? Faire du stop, alors ? Ou prendre des patchs ? C’est ça, leur politique de maximisation, la maximisation de la rafle sur le portefeuille du consommateur lambda. Car la vraie clientèle qu’ils visent, ce sont les « pros » comme ils disent dans leurs pubs, les cadres qui peuvent sans sourciller s’offrir un aller retour Paris/Bordeaux en première classe pour 1500 boules vu que ça passe en note de frais. Enfin voilà, pour les chats, c’est toujours 5 Euros 10 dans une petite boîte grillagée. Et ouais, ils ont peur de nous. Et encore, c’est si le matou pèse moins de 6 kilos. Sinon, c’est un billet de deuxième classe demi-tarif. Moi, je fais 61 kilos. Mais ils vont pas réussir à me faire démarrer un régime. Et je fume dans les toilettes. Je leur crache la fumée à la gueule.

Savoirs contre pauvreté (mieux que pétrole contre nourriture…)

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Esther Duflo est mignonne et attendrissante, elle a l’air d’avoir le trac. Elle a les traits du visage assez durs, elle ressemble un peu à Florence Rey, qui s’était laissé embarquer dans une virée meurtrière il y a une dizaine d’années à Paris, place de
la Nation, avec Amaury Maupin, le côté chatte effarouchée. Mais elle n’a pas l’air de craindre l’eau froide. Il se pourrait même qu’elle ait inventé l’eau chaude. Elle a aussi une allure d’enfant, la petite cousine d’Amérique (elle est au prof au MIT de Boston), la fillette prodigue de retour au pays, et que scrute avec bienveillance la famille au grand complet venue pour l’attendre. Elle remet en place une mèche noire qui lui tombe dans les yeux, elle avale ses mots à toute vitesse, elle bégaie aussi, et elle a un timbre de voix étrange, comme si elle était ventriloque en fait. Donc on ne peut pas dire que ce soit une grande oratrice. Mais ce qui fait la qualité d’un grand professeur (à 36 ans, la plus jeune de toute l’histoire à se produire au collège de France), c’est la clarté de la pensée. Je me suis assoupi très rapidement, écoutant d’une oreille endormie les développements de ce premier cours d’un cycle intitulé « Savoirs contre pauvreté ». Mais quand je me suis réveillé complètement au bout de trois quarts d’heure, j’ai tout de suite retrouvé le fil, et je n’ai eu aucun mal à refaire l’enchaînement de la pensée, comme si Esther Duflo disait en fait des comptines pour enfant, des choses qui bercent et qui frappent.

Le contenu de son cours alors. D’abord les problèmes des coûts liés à l’éducation. L’éducation pour lutter contre la pauvreté est le thème de cette première séance. De deux natures. Le port du costume (même quand il n’est plus obligatoire, la pression sociale et le poids des traditions induisent qu’il est quasiment imposé de fait) ou les coûts d’opportunité (l’enfant qui va à l’école ne travaille pas dans les champs) fait qu’il existe de vraies entraves financières à la scolarisation à grande échelle dans les pays pauvres. Avec un groupe d’économistes, sur des territoires pilotes, elle a travaillé à la réduction de ces coûts, à partir de bourses, ou de politiques publiques de redistribution. Elle s’est alors rendu compte que les parents adoptent souvent des comportements rationnels dès lors qu’on est capable de leur expliquer pourquoi il est important que leurs enfants aillent à l’école.

Deuxième point. L’accès très large à l’école ne garantit pas forcément le fait que les problèmes d’illettrisme ou de faible niveau de formation se résolvent. Ce que dit Esther, c’est que dans de nombreuses écoles du tiers-monde (le terme est passé de mode, mais justement, j’aime bien son côté vintage), on n’apprend quasiment rien. Ce qui s’explique facilement parfois ; au Kenya, l’anglais, qui est la troisième langue, après le dialecte et le swahili, est pourtant la langue d’enseignement dès le CE2, alors que la quasi-totalité des enfants ne le parle pas. Pourquoi ? Parce que dans ces pays-là, l’école, réservée à une élite, a pendant longtemps eu vocation à fournir à la puissance coloniale ses futurs fonctionnaires. La démocratisation de l’accès à l’école ne s’est pas accompagnée d’une refonte des programmes. Bref. Une étude qu’elle a menée a montré que les parents ont tendance à complètement surévaluer ce que leurs enfants apprennent à l’école. Par exemple, 37% des parents dont les enfants sont incapables même de reconnaître les chiffres, annoncent que leurs enfants sont capables de faire des divisions. Esther dit que, un jour ou l’autre, cela va se savoir, et que si on n’est pas capable d’améliorer la qualité de l’école et des apprentissages, il va y avoir une prise de conscience parentale de l’inutilité de l’école dans ce contexte, et une crise de confiance qu’il sera long à briser.

Troisième point. Comment améliorer d’un point de vue « qualitatif » l’école ? Identifiés comme des freins : le manque total de moyen, de matériel pédagogique, la surpopulation des classes. Il y a eu des expériences menées, en Inde, où on s’est finalement rendu compte, que le fait de fournir des posters pédagogiques, des manuels, d’améliorer les infrastructures, de réduire de moitié le nombre d’élèves par classe, tout ceci n’avait aucun effet (sauf pour les élèves naturellement doués qui progressaient alors plus vite). Le grand problème est en fait celui de la pédagogie, et de l’absence de motivation chez les professeurs, traduit par leur absentéisme à rendre jaloux même les profs de techno en Alsace (taux qui peut atteindre 40% en Inde rurale). Des mécanismes ont été mis au point pour s’assurer qu’une assiduité plus grande des professeurs amélioraient la qualité de l’enseignement : on leur a demandé par exemple de se prendre chaque jour en photo avec les élèves devant le calendrier de la salle (pour connaître le jour), leur salaire étant ensuite indexé sur leur taux de présence. Les profs ont été bizarrement assez contents de la mise en place de ce système, parce que, explique Esther, ils ont eu le sentiment qu’ils « avaient leur destin entre leurs mains », qu’ils pouvaient « venir plus souvent à l’école pour gagner plus »…Elle a dit ça sans faire exprès, mais la proximité avec une autre formule entrée dans le langage commun fait sourire l’assemblée, et Esther aussi rigole, elle est belle quand elle rigole, dans son ensemble tout noir, en plus elle est étiquetée à gauche. D’autres systèmes de motivation des profs ont été expérimentés un peu partout dans le monde, notamment une incitation financière en fonction du succès des élèves aux examens de fin d’année. Mais cela n’est pas allé sans dérives et les progrès enregistrés n’ont pas été durables : en Afrique noire, les profs s’arrangeaient pour que les élèves soient mieux alimentés le jour de l’examen, aux Etats-Unis, les profs demandaient à ce que les éléments les plus faibles soient déplacés dans des classes spécialisées !

En conclusion, Esther dit donc :

-          Qu’on ne peut pas enseigner la physique nucléaire à des enfants qui ne maîtrisent pas encore complètement la lecture

-          Que pour améliorer la qualité de l’école, il faut avant tout changer les programmes scolaires

-          Que pour inciter les élèves à aller à l’école, il faut remettre du plaisir dans l’école, la rendre plus amusante.

La difficulté étant d’organiser un nouveau système où tous ces ingrédients pourraient être réunis, ce qui est un enjeu d’économie politique.

On peut je crois consulter une vidéo de la conférence sur le site du collège de France. Lundi prochain, le cours portera sur les thématiques sanitaires. Si vous êtes sage, le chat vous fera un nouveau compte-rendu.

 

Au fait

Au fait, ça fait treize ans que Mitterrand est mort. Aujourd’hui même. J’aimais bien ce type. J’aimerais bien le voir aujourd’hui. En face de Sarkosie. Ça se passerait un peu différemment. Il a le cuir un peu moins tendre que miss Ségo…l’autre se rentrerait un peu son arrogance et son air fieffé, il pourrait les cacher dans le double menton pélican de Balladur. Enfin, voilà, Mitterrand est mort il y a treize ans. A l’époque, j’étais même pas né.

 

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Rivière (de larmes) de janvier

Sale journée. Que de tristesse en ce monde. De quoi en faire des conserves, des bocaux hermétiques à garder pendant des années, pour jamais être en rade, même en période de rationnement. Je suis tombé aujourd’hui sur un article qui m’a fendu le cœur en deux, en son milieu exactement, là où les deux ventricules, se rejoignent au niveau du myocarde, créant un petit interstice moiré et c’est comme si le cœur était à cet endroit prédécoupé ; il suffit d’une petite torsion pour le rompre comme une vulgaire hostie de messe. Le cœur d’un chat est plus fragile que la paix au Proche-Orient, on est de grands sensibles, ce qui n’est pas une qualité à l’heure où il faut se battre pour bouffer. Vous avez remarqué comme ce début d’hiver est glacial ? Ça ne présage rien de bon. C’était dans le Monde, un petit article de pas grand-chose, cachée au milieu d’autres misères. «  Je m’appelle Gamelin Fanny (déjà l’inversion du nom de famille et du prénom a fait monter en moi une vague de mélancolie), je suis l’aînée de deux sœurs et notre père, Joël Gamelin, s’est suicidé la veille de Noël. C’était un chef d’entreprise respecté sur la Rochelle (là je vois la pluie de décembre battant fort c ontre l’arsenal, les portes en rouille fermées sur le port, les huîtres laiteuses de la Charente). (…) J’en appelle à la solidarité française pour aider les 120 employés de l’entreprise à recevoir leur paie  ». La petite Fanny a lancé une souscription sur Facebook. L’entreprise de son père avait fait faillite. Quelques jours avant de se donner la mort, il avait confié à sa fille : «  Je n’ai jamais rien demandé à personne, et le jour où je demande quelque chose aux banques, elles ont fermé leurs portes  ». Son dernier message mortuaire ; «  Pardonnez-moi de n’avoir pas pu sauver l’entreprise  ». Fanny espérait collecter 200 000 contributions symboliques de un euro, elle en était à ce jour à 17 600 Euros. Juste sous l’article, un autre papier intitulé : «  Scandale Madoff : les banques rappelées à leurs responsabilités  ». Voilà la gueule qu’ont les contes de Noël en 2008 ; les banques ont fermé les robinets, et les petits patrons se suicident. Les boucles d’Or créent des groupes sur Facebook pour que les ouvriers reçoivent leur paie, et tout le monde trinque, à l’unisson, mais pas au champagne ; au sang coagulé. Internet est un leurre, une bouteille à la mer. Même si la souscription avait prise, qui paierait les salaires le mois suivant ? J’avais déjà pas la grande forme, quand j’ai appris que Bashung avait chopé une saloperie incurable il y a quelques mois, un sale truc aux poumons, sans doute que lui aussi a écrasé trop de cendriers, et qu’il faisait sa tournée d’adieu, en chanteur très rock. Il a une veste en cuir et ressemble avec son crâne nu rehaussé d’un feutre, à un serpent à sonnette, avec du venin plein la poésie, et des morsures létales à l’arrière des berlines. C’était une tuile de plus qui se décollait du toit, un coup à perdre l’équilibre. J’ai fumé trois clopes à la suite, et j’ai couru sur Internet, à la FNAC, l’entrée est interdite aux chats, j’ai acheté mes places pour la dernière date de son étape parisienne au Grand Rex, le 17 mars. Rex, c’est un nom de sale clébard, mais aller écouter Bashung vaut bien une réconciliation corporatiste. En plus, il y a une chanson où il parle de nous…

«  J’enfile des perles à rebours
Capitaine prend le nemo
C’est pas uniquement un bruit qui court
Souris dansez, notez greffier

Le chat veut en finir en beauté  »

J’espère qu’il tiendra le choc.

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Et ce soir, j’étais tranquillement assis dans le RER, la queue entre les jambes, je perdais quelques poils sur le siège en tissu cradingue, lorsqu’on est arrivés à Châtelet. Au bout de dix minutes, puisqu’on ne repartait pas, le chauffeur de la rame a pris le micro. Il m’a fait rire. «  Notre train, comme vous le constatez, est arrêté à Châtelet…en raison de congestionnement à la gare du Nord…c’est l’heure de la relève à la Gare du Nord…  ». Il était à moitié loquace, on entendait à sa voix que lui aussi en avait gros sur la patate. Il a continué à s’épancher. «  Donc nous restons en station, parce qu’il y a un manque de personnel actuellement gare du Nord…  ». Et là, il a marqué une pause de trois secondes, et s’est quasiment mis à gueuler…  «  Et oui, car la SNCF n’embauche pas, la SNCF n’embauche pas  ». Je sais pas s’il était syndiqué à Sud, le speaker, mais il m’a bien fait rire, et a amené un peu de soleil dans la grisaille. C’est un temps à se mettre en boule et à ronronner.

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