Qat Power

Paru dans le Tigre d’hiver, curieux magazine curieux disponible dans les meilleurs kiosques de toute la France.  Signé le Chat.

Dimanche 6 novembre, fête de l’aïd-el-kébir, qui célèbre une quarantaine de jours après la fin du jeune du Ramadan la soumission sacrificielle du prophète Ibrahim (Abraham) à son Dieu. Il est dix heures du matin, le sang des brebis égorgées au garrot au lever du jour en a fini de coaguler. A la marina, le ferry-boat, don du peuple japonais, et qui d’ordinaire le dimanche relie Djibouti à Obock, village de pêcheurs endormi, demeure désespérément à quai. « Il fait relâche, aujourd’hui, m’indique un docker égaré, mais il y a toujours le bateau du qat qui part vers midi ». Evidemment. Une sorte de service minimum à la mode djiboutienne, et qu’aucun jour férié, aucune grève de la corporation matelote, ne saurait empêcher. J’achète mon passage. Peu avant douze heures, une estafette arrive en trombe et se gare devant la jetée ; commence alors le chargement du fret, une trentaine de gros ballots dont on emplit la petite vedette armée de deux moteurs de 80 chevaux. A l’intérieur de chacun, cinquante bouquets qui ne sont pas de chez Monceaux Fleurs, mais bien du terroir abyssin : le qat. L’embarcation chargée jusqu’à la gueule, la ligne de flottaison disparaît sous les eaux ; je monte cependant et trouve à m’allonger directement sur les gros sacs de toile de jute, qui ont le confort et le moelleux des meilleurs multi-spire ; durant la traversée qui dure une heure, je sommeille sur ce trésor végétal, giflé par les vagues que l’embarcation aborde de front et à pleine vitesse…Etrangement, la destination finale n’est pas Obock, mais une petite plage située à trente kilomètres au sud, à l’intérieur du golfe. On m’explique qu’Obock est difficile d’accès par la mer, ouverte à tous les vents sur la façade océanique, à quelques encablures du détroit du Bab el Mandeb, la « porte des larmes » qui fermela Mer Rouge, et dont Henri de Monfreid, voguant dans les années 30 sur son petit boutre, a décrit avec panache les tempêtes et les courants. Que la fin du voyage se fera par la route. Effectivement, un pick-up s’est avancé jusqu’à l’eau, souillant le sable mouillé de la rainure de ses pneus. Une nouvelle fois, la cargaison enchantée est transbordée. Et il n’est pas besoin alors, assistant à cet étrange ballet des hommes les pieds dans la flotte charriant des ballots dans un paysage désertique et silencieux, de trésors d’imagination pour se croire participant à quelque opération de trafic de stups, dans le secret des dieux et à l’insu des douanes. Sauf. Sauf que le qat est une drogue légale. Du moins par ici…

30 minutes plus tard, l’arrivée dans la rue centrale d’Obock a des allures de convoi présidentiel (en démocratie bananière) : comité d’accueil, hommes en arme, bousculade, « sa majesté la qat », comme on la désigne communément, dans la benne arrière d’un vieux pick-up comme sur sa chaise à porteur. Selon une logique qui m’échappe, naturellement, la marchandise est ventilée à toute vitesse entre les petites revendeuses, sans qu’aucun billet ne soit échangé. On a l’art à Djibouti des crédits fournisseurs. Sitôt stockées dans leur petit kiosque de bois, les bottes sont inondées à grande eau, pour garder aux feuilles toute leur fraîcheur, là que réside le secret de leur pouvoir psychotrope.

 

Qat. Ou khat. Jusqu’à venir vivre à Djibouti, ce mot ne faisait pour moi référence à rien d’autre qu’à une avantageuse combinaison de lettres permettant au scrabble de placer son « q » sans « u ». Comme l’autorisent aussi les plus usuels et plus inoffensifs « cinq » et « coq ». Cathis edulis. L’illustration de la notice Wikipedia est une superbe molécule en 3D ressemblant à l’Atomium de Bruxelles. Alcaloïde dérivé de la cathénine, catégorie des amphétamines. Arbrisseau de la famille des célastracées, découvert en Occident en 1775 par l’explorateur finnois, Pehr Forskal. Voilà pour la chimie et la botanique. Honni par les bailleurs de fonds et les agences d’aide, qui y voient l’origine de tous les maux djiboutiens, répudié parfois par la diaspora qui a délaissé le broutage pour d’autres plaisirs terrestres, les partagas ou les XO, le qat n’en est pas moins l’un des plus forts symboles de Djibouti ; le socle d’un pays, ou d’une société dont le sarclage ne laisserait rien voir d’autre qu’une terre brûlée. Il n’y a en effet absolument rien à Djibouti, sinon trois bases militaires, un port et quelques fibres optiques blotties dans le fond de l’océan qui amènent la bande passante de l’Internet. Pas d’agriculture, pas d’industrie ; 60% de chômage. Les marqueurs identitaires révèlent aussi l’histoire -- ou la géographie ; et si la baguette farinée et le vin racontent les climats et les sols de France propices à la vigne et aux cultures céréalière, alors cet incontestable attribut de la souveraineté djiboutienne dit qu’ici, on s’ennuie, et qu’il faut bien remplir les après-midi d’été (et d’hiver) où les heures s’écoulent comme dans un sablier brûlant. Le qat, qui se consomme en longues séances masticatoires cumulatives, transformées en joutes politiques, concours d’éloquence, ou exercices d’introspection, y aide.

On appelle cela le mabraz. Une demi-heure après l’arrivée du qat, je participe à une telle séance dans une grande pièce pignon sur la grande rue d’Obock. Dans la semi-pénombre, une vingtaine d’hommes, enroulés dans des futah, les jupes traditionnelles, sont assis, le regard vissé sur l’écran de France 24 ou appliqués à trier les meilleures branches parmi la botte qu’ils ont acquise. Devant chacun, une bouteille de coca-cola, un paquet de cigarettes, les indispensables adjuvants à toute séance de qat ; l’amertume des feuilles devant être corrigée par les lentes goulées d’un soda trop sucré, ou d’une tasse de thé noir. Installés sur des coussins, parfois devant une pipe à eau, démarre alors pour chaque participant une après-midi unique, un rituel cependant chaque jour répété. Ce qui importe dans le mabraz, c’est le confort ; une fois la séance débutée, rien ne doit venir la parasiter, aucune tâche domestique, aucune contondance. Alors au gré des affinités ou des proximités se nouent des situations de communication, le qat incitant à la parole débridée, d’aucuns diront logorrhée. On comprendra que le mabraz soit le lieu social par excellence ; celui où se concluent les affaires, se résolvent les conflits, se refait le monde -- et la politique. La meilleure des tribunes, un perchoir possible, ou parfois un banc d’assises. Il y a les mabraz des préfets, des notables, et ceux-là sont courus comme on court mondainement les fêtes de BHL à Saint Germain des Prés, ou les parties de chasse présidentielles. Et le mabraz du commun des mortels, comptoir d’un PMU de campagne avec calendrier des postes accroché au mur. Mais il n’est pas de Djiboutien de classe sociale assez basse pour qu’il n’y ait pas de mabraz pour l’accueillir ; cercle de cooptation, longtemps réservé aux seuls hommes, et encore aujourd’hui (bien que la consommation féminine augmente), le mabraz est à fois rotary club ou cercle de troisième âge ; on n’y joue pas à la belote cependant, mais parfois aux dominos, ou plus rarement aux échecs. Le plus souvent, on n’y fait rien d’autre que de mâchouiller. Comme souvent, lorsque j’ai eu l’occasion d’y participer, bientôt, on m’interroge sur le rôle positif de la colonisation… Alors habilement, je détourne le sujet, et demande qu’on me raconte une nouvelle fois François Mitterrand à Obock (il y fit une courte escale au cours de son deuxième septennat, héliporté dans cette ville qui fut la première capitale de la côte française des somalies).   

Une molécule qui permettrait de tenir éveillé le chauffeur de poids lourd devant avaler d’une traite les 750 kilomètresde mauvaises routes de Djibouti à Addis-Ababa ? Qui optimiserait l’état de veille et de concentration de l’étudiant en révision au seuil d’une nuit blanche ? Qui préviendrait la gueule de bois après une soirée de boissons ? Qui accroîtrait la libido ? Ce n’est pas la nouvelle pilule miracle des laboratoires SANOFI, mais bien cette pharmacopée 100% naturelle, et certains des effets que l’on prête communément au qat… Euphorie, sentiment d’invincibilité, de vivacité, d’intelligence. On a bien dit sentiment…Devant de si avantageuses propriétés, on peine à comprendre que le thé abyssin n’ait pas encore dépassé les frontières de son berceau pour séduire la jeunesse occidentale…Plusieurs raisons à cela. Le qat souffre d’abord d’un problème d’image -- de posologie. Car il est difficile d’imaginer une drogue dont la prise soit plus inesthétique -- par mastication, qui sécrète le jus raffiné par la salive -- raffiné au sens de l’industrie pétrochimique, pas du 16ème arrondissement. Il faut bien se représenter cela : de vieux Djiboutiens aux dents souvent cariées mâchonnant pendant des heures ces feuilles jusqu’à constituer une boule verte, protubérance à peine masquée par la réplétion d’une joue déformée, une chique dans les grandes largeurs. « Sève acide, gluante, et idéocide, (…), suc fumant, sève ardente, les hommes puent le khat à fleur de peau ; si on les plantait, ils bourgeonneraient » ; la description est de la romancière djiboutienne Mouna Hodan-Ahmed (Les enfants du khat). Et on imagine mal en effet Frédéric Beigbeder avec des morceaux de feuilles vertes coincés entre les dents (tout autant du reste qu’un pasteur broussard tirant des rails de cocaïne sur le capot d’une berline devant une discothèque). Mais a t-on jamais demander à une drogue d’être jolie ?!!!

Ensuite, le qat est interdit en Europe (classé sur la liste C des psychotropes) (sauf, comme toujours, aux Pays-Bas -- et au Royaume-Uni). Enfin, et surtout, le qat doit être consommé 48 heures au plus tard après la coupe -- et l’on n’a pas encore réussi à le lyophiliser. Ce qui entraînerait de sérieuses difficultés d’ordre logistique pour quiconque voudrait se lancer dans l’import-export vers l’Europe. Cependant, bien que confidentielle, la consommation semble croître sur le vieux continent. Les saisies douanières augmentent chaque année. Un diplomate djiboutien nous confiait que « toutes les villes desservies par Ethiopian Airlines sont systématiquement livrées ». Et on a arrêté en mars 2010 une petite dealeuse somalienne à Brest que les médias se sont évidemment empressés de rebaptiser qatwoman, c’était trop tentant…Les pirates somaliens qui ont comparu en France en novembre pour la première fois, quand le juge leur a demandé leur profession, ont répondu vendeur de qat

 

A Djibouti, le qat n’a en effet pas les mêmes problèmes. Parfaitement légal, importé quotidiennement d’Ethiopie tout juste moissonné, et admis socialement, le Président lui-même « broutant » (terme courant), ce n’est souvent que l’état du portefeuille qui freine la consommation. Car comme tout produit importé, celui-ci est relativement cher au regard du pouvoir d’achat médian, et de récentes études ont évalué à près de 40% son poids dans le budget des foyers -- on ne parlera pas du panier de la ménagère…Importé, car rien ne pousse à Djibouti, sauf des mangues, des dattes, et des cailloux. Le Yémen, seul pays à concurrencer Djibouti au niveau de la consommation par habitant, a fait le choix de produire son qat localement -- ce qui est perçu par de nombreuses ONG comme une véritable catastrophe, tant les ressources en eau sont limitées, et le qat gourmand d’or bleu. Résultat : les cultures de celui-ci se substituent aux cultures vivrières, comme dans d’autres pays le font les cultures oléagineuses destinées aux agrocarburants -- ce que certains chercheurs ont appelé la « narcotisation de l’économie yéménite » (Destremeau, 1990). Quant à Djibouti, le pays a toujours préféré grever sa balance commerciale que sa fragile nappe phréatique ; et tout se passe en Ethiopie voisine. 

Le petit bourg éthiopien d’Awaday est la capitale mondiale du qat -- comme Saint-Emilion serait celle du rouge. Situé à une cinquantaine de kilomètres Dire-Dawa, ville nouvelle construite par la Francelors de la création du chemin de fer entre Djibouti et Addis au début du siècle précédent, dans la région caféière du Harrar, ville qui fut (avec Aden) l’une des retraites rimbaldiennes lors de la décade silencieuse d’Arthur, période post-poésie, le village dispose d’une situation géographique, géologique, et climatique idéale. Autour d’Awaday, entre 1700 et 2000 mètres, les champs en terrasse sont hérissés de tours de guets où des gardes armés surveillent jour et nuit les cultures. Chaque fin d’après-midi, l’animation bat son plein au Awaday Stock Exchange, immense marché où le seul produit échangé est le qat ; 5000 exportateurs, cultivateurs, intermédiaires et grossistes palabrent ; les transactions conclues, une armée de petites mains passe toute la nuit à trier les rameaux, à les ranger en botte. 4 heures du matin ; les derniers ballots sont cousus, et on y incorpore quelques brassées de paille humide et fraîche comme l’aurore, afin de favoriser la préservation de la qualité primeur. Puis vite, les camions chargés se mettent en route ; ils doivent arriver à Djibouti avant le soleil zénithal.

Longtemps monopole d’une seule société d’Etat, l’importation s’ouvre progressivement à la concurrence et la lutte pour les parts de marché est intense tant les bénéfices espérés sont grands. En 2010, une mosaïque d’impôts, de droits et de taxes diverses sur le commerce du qat ont rapporté au budget de l’Etat djiboutien 20 millions de dollars, soit 1 point de PIB.

Pendant longtemps pourtant, le qat a été acheminé quotidiennement par avion. Mais il se raconte qu’en 2009, une panne mécanique maintint l’appareil au sol toute la journée. Et que le soir, le pays était quasiment à feu et à sang…Légende des sables ou pas, toujours est-il que le transport se fait par la route depuis deux ans. Et étrangement, le qat arrive à Djibouti deux heures plus tôt qu’auparavant ; aux alentours de onze heures. Les mauvaises langues (et il y en a !) diront que la journée de travail a été de ce fait amputée de deux heures…Vrai ou faux, il est difficile de répondre, dans ce pays où de toute évidence on ne s’est jamais tué à la tâche, les après-midi étant toutes chômées -- une étude confidentielle de l’OIT ayant même évalué le temps de travail réel des fonctionnaires djiboutiens à 48 minutes par jour…Tout l’art de décroître… 

Outre d’obérer la croissance économique du pays, on reproche également au qat ses effets néfastes sur la santé publique. Le chef du service de cardiologie de l’hôpital militaire français, Dr Massouré, dresse ainsi l’inventaire de tous les maux que l’on peut éventuellement associer à sa consommation -- bien que la production scientifique sur le sujet demeure mince : risques accrus d’accidents cérébraux, de cancer de la bouche, d’hépatite, hypertension artérielle. En réalité, on évoque le plus souvent les dommages sanitaires liés à la pratique du qat par ses marges ; le taux de prévalence du diabète à Djibouti est ainsi l’un des plus élevés au monde, ce qui se comprend sans doute par la consommation massive de sodas lors des mabraz. D’autres risques indirects sont induits par l’état de désinhibition causé par la molécule ; accident de la route, transmission VIH. J’interroge le docteur sur certains des bienfaits de la mastication, notamment du fait de la présence importante de vitamine C dans les feuilles. « Il vaut mieux manger des oranges »…Docte parole…

Retour à Obock, où il est l’heure de la « correction » ; ainsi que l’on désigne la deuxième revue faite de la botte, où l’on finit par accepter de mastiquer les feuilles trop dures, trop sèches, que l’on avait d’abord délaissées. La « salade africaine » a ainsi tout son lexique qui lui est propre ; « mirgan », par exemple, l’état de transe qui vient après quelques heures de mastication… Il est bien là ! J’ai des fourmis dans les jambes, et l’impression qu’un arc électrique s’est formé entre mes deux omoplates. Le front noyé de sueur, j’exsude la cathine par tous les pores sous les pales d’un faible ventilateur. Les derniers rameaux effeuillés, peu à peu, le silence se fait. Mes voisins fument cigarette sur cigarette, la torpeur embrasse la salle commune. C’est le contrecoup de l’état d’alerte extrême qui avait précédé ; latence, langueur, mélancolie. Souvent sans un mot, les premiers se lèvent et quittent le cercle. On a vu des cas de suicide.

Tout à la fois brioche de Marie-Antoinette, poule-au-pot de François Premier, pain et jeux de l’empire de César, le qat est un vestige d’une société qui se regarde sombrer, mais aussi le ciment d’un pays qui n’a rien d’évident : peuplé par une ethnie somaliphone au sud, et afar (donc éthiopienne) au nord, pur produit de la colonisation française, et dont on prévoyait l’implosion à la libération. Le printemps arabe ici aura à peine bourgeonné ; une ou deux manifestations, vite réprimées par la police, et un seul mort. La vertu du qat ? D’acheter la paix sociale ? Mais l’on prévoyait aussi que le Yémen ne s’embraserait jamais, les manifestations populaires s’interrompant à midi pour ce que l’on sait. Et le président Saleh est pourtant tombé.

En 2010,la Banque Mondiale, furieuse de l’absence de débat officiel sur la consommation de qat à Djibouti, a conditionné la continuation de son aide à la réalisation d’une étude d’impact ; mais la parution en mai 2011 de la monographie, intitulée « Comprendre la dynamique du qat à Djibouti », est passée à peu près inaperçue. Ses conclusions sont celles que l’on pouvait attendre ; plus de la moitié des adultes consomment du qat ; le qat est un frein au développement du pays ; il affecte plus gravement les populations vulnérables ; 900 000 heures de travail perdues par jour…   

Aux vierges effarouchements dela Banquecontre les effets socioéconomiques induits par le qat et la perte de productivité qu’il engendre, une banque qui n’a pourtant eu besoin de personne pour détruire au début des années 90 la moitié des économies africaines avec ses programmes d’ajustement structurel, je préférerai cependant toujours le taximan, coca glacé et botte primeur à côté du levier de vitesse, qui après avoir questionné sur la destination, proposera généreusement : « Tiens, t’en veux une ? » tendant une branche aux feuilles ciselées aussi simplement qu’ailleurs on offrirait une cigarette.

 

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Combien en restent-ils ?

Deux. Comme AA. La vraie valeur refuge.

Bonne année à tous depuis Paris où je contemple toute la journée béatement les rails de la gare de Lyon, depuis mon nouveau bureau à moquette rouge. Djibouti s’éloigne petit à petit, mais le chat est heureux. Le premier janvier, il a fait son petit déjeuner à l’arabica éthiopien, au champagne pipper, et au tilapia grillé dans une petite gargotte du sud de l’Ethiopie, basse vallée de l’Omo, accompagnée de Miss Cha. Une jolie manière de commencer l’année, toutes griffes rentrées.

 


Les yeux d’Eva

André Labeur ressemble à Georges Brassens -- et également à Georges de profil, feu Georges et feux-follets aussi, cheveux blancs gris bouclés et clairsemés, rides horizontales sur le front, taulier de bar, chansonnier. On s’attend d’une seconde à l’autre à le voir bourrer sa bouffarde ou chanter la marguerite. Je finissais l’installation de l’exposition de mes « œuvres » en métal soudé au centre culturel Arthur Rimbaud, et passait sur chacune d’entre elles un chiffon imbibé de White Spirit pour en ôter la poussière et faire briller les chromes (un peu comme si je faisais du tuning). Lui dans le jardin faisait ses balances -- bref, tous les deux nous bossions, mais c’était pour moi plus agréable, puisque cela se faisait dans une atmosphère perlée de chanson française « old generation », celle que j’adore trop : Ferrat, Brel, Caussimon, Barbara, deux trois couplets à chaque fois, le temps d’ajuster le retour, de changer l’accordement d’une guitare. Le soir, sous un spot de lumière jaune, et dans la nuit tiède, c’était encore mieux. Voilà notamment ce morceau (de bravoure, d’anthologie) qu’il a fait à la perfection, que je ne connaissais pas, émouvant aux larmes comme des épluchures d’oignon… Une musique de Jean Ferrat sur un texte de Louis Aragon.

1-05 Les poètes

Ah, Aragon, J’ai un truc avec Aragon. Je suis presque à chaque fois que je lis quelque chose de lui estomaqué par tant de musicalité silencieuse, par la beauté de la langue et par la justesse, et je me dis, mais comment fait-il ? Il y a en a quelques autres que j’aime, mais eux je sais comment ils font, Houellebecq écrit avec le cynisme et le désabusement d’un employé moyen qui regarde tous les soirs Questions, fourre sa prose dans un emballage cellophane et l’éclaire avec un néon de supermarché. Djian met des cocktails de rhum, des cigarettes, et des minijupes à chaque page. Piazza (Antoine), que j’ai découvert récemment, écrit sans jugement de valeur, et sans jamais de dialogue ; ce qui donne un résultat très chiadé, un bijou ciselé dans la plus pure et la plus classique des langues (lisez La route de Tassiga, 2008, éditions du Rouergue). Ce sont là des recettes, que sans pour autant prétendre à les reproduire, je comprends. Et j’aime ces trois là et je sais comment ils font. Mais Aragon…ça non, ça me dépasse que chaque mot soit si bien à sa place. On ne voit jamais les coutures, transparentes -- on ne voit pas les rivets posés sur les rimes, ni les ciseaux tailler la métrique de chaque vers. On ne passe pas dans les cuisines ou dans les loges -- il n’y a que le rideau rouge satiné, et la magie.

Par exemple ; « Son cri entrait dans mon être et on croyait y reconnaître du Rainer Maria Rilke ». (Est-ce ainsi que les hommes vivent – là chanté par Léotard).

02 Est-ce Ainsi Que Les Hommes Viven

Je crois que c’est le meilleur.

Pendant ce temps-là, Eva Joly est merveilleuse, avec sa franchise presque inconsciente (« ni pour la pitié ni pour l’aide »), poétesse même si tout le monde l’accable. J’ai donné aujourd’hui pour sa campagne, pour la première fois de ma vie, mais ce n’était pas un don de partisan, d’adhésion idéologique, et encore moins de militantisme, mais plutôt un don comme on en ferait à des chercheurs qui se battraient pour trouver un vaccin, ou à des humanitaires qui voudraient reconstruire Haïti ; un don de combat. Car cette campagne en est une au sens de celle de Russie ou de Crimée, une guerre si l’on veut, où les ennemis sont partout. En face bien sûr, à droite, François Fillon, qui moque son accent, et Copé qui veut éteindre, au nom des « intérêts supérieurs de la France », la parole antinucléaire de l’irradiante Eva.

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Mais aussi là, tout près, avec Hollande qui décidément, Hollande, Jadot, ancien porte-parole et ancien de Greenpeace qui a passé sa radicalité au hachoir en entrant en politique, comme on entre dans les ordres, chaste, chaste, visant la maroquin comme l’ambitieux prélat le Saint-Siège, l’appareil du parti qui lui savonne la planche, même au savon noir écologique aux olives et à la potasse. Alors donner pour Eva, pour livrer la bataille et leur faire voir. D’autant, d’autant que les nouveaux petits clips d’Eva font la part belle aux chatons (ce qui m’a rendu un peu gaga) ? Alors, les chatons, vous êtes inscrits ?

http://www.dailymotion.com/videoxmxfl7


L’annonce de la mort de Kim Jong-il fait plonger les Bourses

Putain, qu’est-ce qu’elles sont susceptibles…

(d’autant que cela fait longtemps, me semble t-il, que la Corée du Nord avait perdu son AAA)


Saudade

A l’instant, dépêche AFP : « La chanteuse Cesaria Evora est morte des suites d’une maladie, samedi au Cap-Vert, à l’âge de 70 ans, selon plusieurs médias de langue portugaise ».

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Ce fut la bande-son de la plus belle année de ma vie, dans ma petite piaule de Santa Teresa, Rio de Janeiro, Brésil, 2002.


Voir Hargeisa (et vivre)

La nouvelle avec laquelle j’ai gagné, pour la deuxième année consécutive, le concours de nouvelles organisé pour la fête du Livre par le Centre culturel Arthur Rimbaud. Le thème cette année : « Souvenirs d’enfance ». Un doublé, quoi…

Je suis né au début d’une décennie qui allait porter l’homme sur la lune et l’Amérique dans la baie des cochons, dans un pays qui existait à peine, et qui était seulement un frisson, le frémissement de quelque chose à venir, un pays qu’un étrange anticyclone protégeait de toutes les turbulences géopolitiques qui aux alentours, embrasaient le monde. Comme les deux filaments dressés bien droit d’une ampoule attendant le bon voltage pour qu’il y eut de la lumière : afar et issa dans une nuit coloniale, je suis né dix-sept ans avant le pays qui me vit naître, l’année de presque toutes les indépendances africaines : 1960. Djibouti était à la fois tout ce qu’il est aujourd’hui, avec les mêmes rivières souterraines, les mêmes étendues sans fin de cailloux noirs, le même sous-bassement volcanique, et cependant tout autre, puisqu’il attendait encore d’être tamponné, certifié conforme, un territoire en gestation dont on hésitait à couper le cordon ombilical le reliant à la France, la France qui une fois cependant avait déjà tendu la paire de ciseaux, lors du referendum de 1958 ; mais des à bouts ronds, et qui ne pouvaient faire aucune bissection définitive, rien qu’une éraflure, à peine une caresse. L’accouchement de Djibouti dura près de vingt ans, si bien que vers les dernières années, on commençait douter de l’existence d’une voie obstétricale sans douleur ; la prise d’otage du car scolaire à Loyada en 1976 indiqua qu’il était temps de déclencher, l’expulsion se fit le 27 juin 1977, sans moi.

De ma naissance, je ne sus rien pendant longtemps. J’étais donc né dans un pays où l’on travaillait le vendredi, et où les hommes buvaient des petits verres de pastis arrosés à grande eau sous les remparts de la place Ménélik après la journée de travail ; bien avant que les troquets du centre-ville ne commencent à exploser les uns après les autres, palmier en zinc, café de Paris, Historil, le premier des trois attentats m’ayant d’ailleurs causé à l’époque une grande peine, puisqu’il entraîna l’annulation de la kermesse que nous devions organiser avec les Cœurs vaillants, qui était l’un des nombreux mouvements scout qui cartonnaient à l’époque. En 1960, l’hôpital général Peltier où je ne vis pas le jour n’était pas aussi richement doté que la Pitié-Salpêtrière, qui venait de recevoir son premier échographe juste inventé par un duo de médecin et d’électronicien britanniques, mais on y pratiquait déjà des électrocardiogrammes, et c’était l’hôpital le plus moderne dans un rayon d’au moins 3 000 kilomètres, où opéraient des chirurgiens que l’on retrouvait le soir venu arpentant les cours de tennis des Cheminots en chemisette de coton, où de même des infirmières en robe de flanelle sirotaient des diabolos fraise à la buvette. Je fus déposé vers midi un jour de grand soleil aux sœurs franciscaines de Notre Dame de Calais, plus connues comme les sœurs de la Nativité. Je devais avoir quelques heures, quelques jours, mais mon arrivée dans le monde n’était pas compostée ; je suis né un jour de juin 1960 sans lieu ni date précis. Mes premiers souvenirs, ce sont ces bonnes femmes tout habillées de blanc, qui étaient comme des saintes descendues du Paradis, le blanc surtout, le drapé de leur robe dessinant des plis et des ondulations comme une cuiller dans un pot de yaourt. Je me souviens d’un doberman qu’on appelait Négus et des lions d’Hailé Sélassié, en son palais d’hiver, occupé aujourd’hui par l’ambassade d’Ethiopie, à un jet de caillou de la pouponnière, le rugissement d’un couple de lions qui me réveillait la nuit quand ce n’étaient pas les piqûres de moustiques, un couple de lions furieux d’avoir été extraits de leur Abyssinie natale à l’occasion de l’exil djiboutien du roi des rois à l’arrivée des troupes mussoliniennes, et qui ont fini piqués au zoo d’Ambouli…Lion de Juba et rois de la jungle. J’étais l’un des seuls garçons noirs admis à l’école de la Nativité, tous les autres accusés par avance par la mère supérieure Marie-Robert d’être par trop turbulents, et pourquoi moi, alors…Une des institutrices de l’école m’avait pris d’affection, elle devint ma mère de substitution, ce précieux patronage me faisait un passe-droit et m’autorisait les cercles scolastiques sinon réservés à une élite un peu plus blanche. On nous enseignait la morale, on recevait des taloches autant que des cours d’instruction civique, qui était en l’espèce un civisme blanc, catholique et colonial, que je comprenais parfaitement, et auquel j’adhérais sans réserve. Le samedi après-midi, nous courions vers la plage des Tritons, dont l’accès fut interdit à partir de 1985 et où s’érigea l’ambassade américaine qui a déménagé avant-hier : les temps changent. Il y avait une petite piscine en pleine mer ornée de quatre boules de couleur, et que la marée montante remplissait d’eau salée, et où je faillis mourir noyé une bonne paire de fois. En 1966, le Général de Gaulle vint à Djibouti, et même jusqu’au couvent de la Nativité, mais il arriva avec quelques heures de retard, en raison des manifestations en ville qui avaient perturbé le passage du cortège, si bien qu’il faisait déjà nuit, et que quand ma mère adoptive, ce qu’elle était devenue, Danielle, me tendit à bout de bras au Général pour que du haut de son double mètre, il puisse donner un baptême républicain au petit môme que j’étais, déjà baptisé devant Dieu, je dormais à poings fermés, et il eût alors ces mots exacts qui me furent rapportés par plusieurs sources lorsque je fus en âge de comprendre ce qu’était la France et ce qu’était le Général pour la France : « Il est si jeune, si innocent, laissez le dormir… ». Mais ce ne fut pas la seule célébrité que je croisais durant mes années de jeunesse, puisque ma mère donnait des cours du soir à la fille de Mahamoud Harbi, mort l’année de ma naissance, qu’on retrouve aujourd’hui sur les billets de banque d’un franc djiboutien qui n’a pas varié d’une virgule depuis que son taux de change fut décrété à parité fixe d’avec le dollar en 1949. Et puis on courait, on courait le long des plages qui étaient partout, le Héron n’avait pas encore été alloti de dizaines d’ambassades et de villas d’expatriés, la mer savait encore faire valoir ses droits, et nous les nôtres qui allions ramasser dans le ressac des vagues des petites porcelaines cachées sous des algues. On gonflait à plein poumons un petit matelas pneumatique au fond transparent, avec lequel nous dérivions au hasard du littoral et des courants pour observer les poissons multicolores dont la population n’avait pas encore été affectée par les rejets d’hydrocarbures ou les filets yéménites, et pour pêcher une daurade, c’était bien simple, il suffisait de jeter dans l’eau une ligne terminée d’un hameçon ; l’appât même était accessoire…Dans le nombre, il y en avait toujours un qui venait de bonne fortune s’y accrocher. Je me souviens aussi de matchs de football disputés les pieds nus dans la poussière des Salines, et une après-midi où j’escaladai la grande barrière de l’ancien stade et réussis à me faufiler dans les gradins pour voir l’équipe de Djibouti perdre contre Madagascar, pour un match dont le prix du billet, quoique dérisoire, était hors de propos avec mon maigre argent de poche.

Suivant Danielle, à qui on venait de diagnostiquer un cancer du sein, et qui dut rentrer en métropole pour démarrer un traitement en chimiothérapie, j’ai quitté Djibouti à neuf ans. Ensuite, est-ce encore l’enfance ? Danielle est décédée plusieurs années après, durant lesquelles elle combattit courageusement la maladie, quelques rémissions et autant de rechutes. Nous habitions sous le pont de Neuilly, elle fut mise en terre au cimetière Montparnasse un matin de mai 1976, et le soir même les Verts touchèrent deux fois les poteaux carrés du stade Hampden Park de Glasgow, et c’était un jour de chiale pour tout le monde. Alors, hein, l’enfance…Qui peut vous dire quand c’est fini ? Qui peut vous dire quand ça commence ? Brel ? Et comment vivre au sortir de celle-ci quand les murs porteurs se sont effondrés ? Danielle avait souscrit une assurance-vie à mon nom, la somme fut séquestrée sur un compte placé sous curatelle jusqu’à ma majorité…Que Giscard heureusement venait d’abaisser à 18 ans, et qui n’était plus très loin. Permettez-moi là de passer vite ; je trouvais une nouvelle famille d’accueil dans le rock industriel, je passais la fin de mon adolescence avec les membres de groupe comme Diesel, Rimmel, la communauté rasta de Passy, j’ai croisé Philippe Manœuvre, Mick Jagger à la sortie des toilettes d’un studio d’enregistrement, que j’ai salué en anglais, et qui m’a répondu, vous savez, je paoule twé bien fwançais j’ai joué des percussions pour Lili Drop dans lequel Enzo Enzo était bassiste, et Jean-Louis Aubert, Jeanne Mas, Métal hurlant dans les backstages. Et Bijou aussi, et un manager qui s’appelait Gallagher, et j’avais 18 ans, 18 ans, c’est l’enfance de l’art. J’ai essayé d’entrer dans la légion, passé des tests psychotechniques, on disait psychédéliques, à Aubagne, à Nogent, j’ai été sélectionné par l’officier recruteur après avoir déballé ma vie comme je le fais devant vous, et au dernier moment, enquête de moralité, et puis j’ai suivi une formation de boulanger-pâtissier, je me suis levé à l’aube durant tout un hiver et ai traversé la moitié du Val de Marne à vélo dans la toute jeune nuit pour aller m’enduire le corps de farine, et transpirer les nuits de février à proximité de la chaleur ardente d’un four à pain. Et ainsi des années de débrouille, nous voilà à présent en 1998.

J’entre au hasard, au cours d’une de ces journées où l’on erre dans la ville comme un passager clandestin, dans un petit cinéma d’art et essai du quartier du Panthéon, l’Epée de bois, rue Mouffetard, et tombe sur un film sorti deux ans plus tôt, « L’Afrique, comment ça va avec la douleur ? », de Raymond Depardon, qui n’était pas encore célèbre pour sa trilogie sur la Vie Paysanne (majuscules) qu’il tourna quelques années plus tard, mais déjà pour la beauté de ses clichés de photographe. Je me souviens parfaitement de la voix de Raymond Depardon ; qui parlait peu, mais dont la parole, en voix off, de cette rareté était devenue précieuse, une voix chaude et humble, et parfaitement alignée avec la même économie des images, quelque chose de très épuré et d’émouvant. Donc je me rappelle de Depardon disant ; l’Afrique, comment ça va avec la douleur, mais il dit dolor, à l’espagnol, et ce n’est pas un snobisme, mais juste un accent. Sa caméra posée sur des paysages panoramiques, Depardon attendant qu’il s’y passe quelque chose, ou se contentant aussi parfaitement du fait qu’il ne se passe rien. Les souvenirs que j’ai de cette projection ne sont pas absolument limpides ; la notice Wikipedia du film indique que « seul avec sa caméra, Raymond Depardon traverse l’Afrique depuis le Cap de Bonne-Espérance en Afrique du Sud, en s’interrogeant sur la relation entre la douleur et l’image ». Il arrive en Somalie. Et là, soudain, je vois ma mère sur l’écran, celle que je n’ai jamais vue, et que je reconnais à la seconde où son visage est attrapé en gros-plan par la caméra fixe de Depardon, c’est une scène filmée à Borama, la vieille somalienne qui regarde l’objectif entourée de ses chèvres a les yeux d’une profondeur bleutée, et son regard rend la scène un peu vaporeuse, c’est un flash, une lumière blanche et irradiante, et puis cela s’estompe. En sortant du cinéma, je sens cependant que quelque chose a changé dans ma vie et que mon enfance vient de me rattraper.

Dans la semaine, je perds mes papiers d’identité dans le métro, et c’est le prétexte parfait.

Arrivé à l’aéroport d’Ambouli, j’ai suivi les rails du chemin de fer, qui je m’en souvenais me mèneraient jusqu’à la gare d’où je saurais alors retrouver le chemin de la Nativité. J’avais 30 000 balles dans les poches, et je donnais des petits coups de pieds dans les cailloux du ballast, et je transpirais, portant sur mon épaule ma petite valise de représentant de commerce -- mais je n’avais rien à vendre, sinon une incroyable nostalgie qui gonflait comme une bulle d’air au creux de mon abdomen, une boule de neige de nostalgie au fur et à mesure que je parcourais cette ville à pied que j’avais quittée 30 ans plus tôt, suivant la voie ferrée comme une veine jugulaire, les repères revenaient, et les souvenirs aussi – et les repères s’estompaient, et, et je ramassais tout, les Tritons et les Salines, le cinéma en plein air de l’Olympia, la chaleur terrible de Djibouti, j’en faisais une grosse boule que mon cerveau malaxait comme dans le pétrin d’un boulanger…et les façades de madrépore qu’on avait détruites et celles qui restaient, et qui m’évoquaient par analogie sonore la mandragore, les pluies acides/ décharnent les sapins/ j’y peux rien, j’y peux rien/ coule la résine/ s’agglutine le venin/ j’crains plus la mandragore/ j’crains plus mon destin/ j’crains plus rien, voilà mandragore, et cette chanson Angora que j’avais vue Bashung juste chanter quelques semaines plus tôt sur la scène du grand Rex, de son album qui faisait un carton dans les bacs et dans les recensions des critiques, Fantaisie militaire, mandragore et madrépore, deux mots tellement beaux et mystiques, et Bashung, Bashung. Arrivé au bout des rails, je me suis assis sur un banc de la gare, et je me suis mis à chialer.

La mère supérieure avait vieilli, son visage s’était flétri, mais elle m’a dit bonjour, pas plus étonnée que cela de me voir, et c’était comme avant. J’ai posé la question, et puis je suis parti.

1960. Ce que j’ai appris donc, c’est que ma mère voulait seulement voir Hargeisa. Elle était bien somalienne, de cette partie de la Somalie septentrionale sur lequel le Royaume-Uni avait planté son drapeau et faisait pousser ses pelouses, qu’elle avait quittée pour migrer vers Djibouti où elle faisait le tapin rue d’Ethiopie. J’étais né d’une union d’un soir d’avec un légionnaire – mais mes yeux bleus venaient bien du génome maternel, le 26 juin 1960. Le jour exact où le Somaliland fut libéré du joug britannique, et proclama son indépendance. Maman voulait voir Hargeisa, ce qu’elle a dit aux sœurs en me déposant, promettant qu’elle reviendrait dans quelques semaines. Probablement sentir le vent de la liberté. Ce qui peut parfaitement se comprendre. Elle m’a laissé aux sœurs et n’est jamais revenue.

Je suis retourné à la gare. Je me suis approché d’un petit groupe formé d’Ethiopiens attendant le train en partance pour Addis-Ababa, et qui buvaient du thé noir et sucré, installés à côté de leur incroyable barda, on m’a proposé de m’asseoir et offert une tasse, et puis une cigarette. J’ai sorti de la poche intérieure de ma veste un petit bouquin de poésie qui ne me quittait pas souvent, la Semaison, de Philippe Jaccottet, un Suisse qui écrivait en France, et je suis allé chercher cette phrase que je soupçonnais sans l’avoir jamais vraiment lue, et qui datait de quelque trente années elle aussi. « L’attachement à soi augmente l’opacité de la vie. Un moment de vrai oubli, et tous les écrans les uns derrière les autres deviennent transparents, de sorte qu’on voit la clarté jusqu’au fond, aussi loin que la vue porte; et du même coup plus rien ne pèse. Ainsi l’âme est vraiment changée en oiseau ».

Les larmes avaient séché, mon enfance avait sédimenté. J’ai repris en sens contraire le chemin des rails.

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En passant

 

La semaine dernière, je suis parti à Tadjoura en bac (mais sans réfrigérateur, et sans chèvre, et sans fûts) pour aller rencontrer des bénéficiaires de microcrédits. J’ai vu des carnets de crédits très bien tenus, où les emprunteurs signent avec leur pouce encré chaque dépôt fait au titre des échéances qui se répètent tous les mois comme des phrases classiques sur du papier à musique, j’ai vu des coffres-forts fermés à double tour, un album photo de tous les membres de la coopérative, beau comme le livre de l’inconnu du photomaton (Kassowitz), l’amoureux d’Amélie, j’ai rencontré des gens qui ne comprenaient pas grand-chose aux grands principes de la microfinance, du crédit revolving, à l’exclusion bancaire à laquelle les programmes de développement devaient s’efforcer de remédier et qui n’était pas une fatalité, mais qui néanmoins, avec 100 000 ou 200 000 francs, avaient pu reconstituer le stock de leur petite épicerie, ou poser quelques chevrons, une plaque de tôle, et ajouter une terrasse à leur petit restaurant, j’ai rencontré une femme qui vendait des galettes de farines, et dont le micro prêt auquel elle avait souscrit lui permettait maintenant d’acheter les sacs de farines à des grossistes plutôt qu’à des petits épiciers usuriers, et accroître ainsi sa marge, une autre femme qui projetait de commercer avec le Yémen, dès que la situation là-bas le permettrait, pour acheter des cageots de mangue ou des barils de fuel, le rapide calcul mental qu’elle fit devant moi fit apparaître des bénéfices mirobolants à la revente, et elle me dit avec une sorte de condescendance de celle qui a réussi, ou s’apprête à le faire, ou croit qu’elle réussira, que ce n’était pas à des activités génératrices de revenus qu’elle rêvait, mais bien au business international et à l’import-export, et qu’elle n’était pas du genre à faire cuire des galettes dans un vieux four yéménite, je rencontrai aussi une autre femme qui avec l’argent du prêt venait de s’acheter un nouveau pick-up en contradiction évidente avec l’objet de l’emprunt tel que libellé dans son contrat, et bien d’autres histoires.

Pendant ce temps là, Greenpeace crochète les centrales nucléaires comme de vieilles masures abandonnées, pour les squatter tout l’hiver.  Et moi je peins des fresques de Corto Maltese à l’hôtel Corto Maltese de Tadjoura.

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Danielle Mitterrand

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Vais-je réussir à vous écrire un plus bel hommage que celui pondu (littéralement, au sens premier, comme une poule le ferait d’un œuf, mécaniquement et sans y penser) par le service de presse de l’Elysée ? Le mien en tout cas ne sera pas truffé de fautes d’orthographe, parce que je l’aurai lu et relu, autant de fois que nécessaire pour être certain qu’aucune coquille ne sera venue attenter à votre infinie mémoire, affaiblir mon propos, l’affadir par un dilettantisme qui est insulte, une diffamation, lorsqu’il porte le sceau de la République, et donc de son administration, si prompte d’habitude à pointiller correctement nos vies. Mais la syntaxe des prosateurs présidentiels n’aura pas su épouser la rectitude de votre vie, et l’aura salement tordue, comme par des qui ne feraient pas attention, et piétineraient le parterre de roses rouges avec leurs semelles cloutées. C’est un symbole comme un autre de ce qu’auront été les années Sarkozy ; six fautes d’orthographe comme autant d’entailles non ligaturées sur le communiqué de presse de votre mort conséquemment vidé de son sens, celui-ci s’écoulant comme l’air d’une chambre criblée de trous. Danielle, sans besoin de consulter aucune archive, de lire votre notice Wikipedia, sans prétention à refaire votre vie, à la décorer et à l’emballer dans le drap mortuaire d’une prose pleine de chrysanthèmes, je peux vous dire que je vous aime, et que cela fait longtemps, que je n’ai pas eu nécessité d’attendre votre coma, comme un généreux sas de transition pour que les médias aient le temps de préparer les élégies posthumes, pour savoir que je vous aime. Ce matin, la découverte de votre décès durant la nuit (à laquelle rien ne s’oppose) m’emplit d’une tristesse soyeuse, celle que je n’avais pas connue depuis le dernier saut de Bashung, ou vaguement, dans la mélancolie des filles que l’on quitte, ou qui nous quittent, des livres que l’on termine après les avoir aimés, y compris le Que ma joie demeure, de Giono, le sentiment parfaitement ressenti de la fin, entre âpreté et plénitude, le temps effeuillant l’éphéméride, et puis la marguerite. Même, des larmes presque me sont montées – contenues. Et la tristesse a suivi tout le jour.

Danielle, je suis désolé de vous le dire, mais c’est la vérité, vous ressembliez à ma grand-mère décédée comme vous d’insuffisances respiratoires, quelque chose d’extrêmement doux dans votre visage, sur vos pommettes et dans le regard que Simone, s’appelait-elle, avait aussi. Et qui vers la fin prit un tour tragique de résignation – personne ne peut vouloir mourir de ne plus être seulement capable de gonfler ses poumons. Quand mon grand-père et son béret et son cheval et sa cigarette de paille, emporté, littéralement aussi, par un cancer du cerveau à l’aube de sa retraite en rase campagne du Gâtinais, ressemblait à Pierre Mendès-France. C’est vrai. Je vous aime pour le contraste entre cette douceur du corps et des sentiments, et la révolte qui n’a cessé d’incendier votre cœur. Jusqu’au bout, jusqu’au bout avec les sans-papiers, les Palestiniens, les paysans sans-terre brésiliens, les demandeurs d’asile en vain, comme une question rhétorique qu’ils auraient posée et dont on conviendrait que la réponse serait toujours non. Pas philosophe, pas intellectuelle, pas Elisabeth Badinter ou Elisabeth Roudinesco, mais seulement l’intuition de la justice comme cap, et le refus de l’injustice comme erre. Jusqu’à l’absurde, jusqu’à vous tromper peut-être, et je vous aime pour cela, contre le communément admis, contre le culte païen de la bienséance, contre l’ordre, y compris protocolaire, pour avoir pris dans vos bras et embrassé Fidel Castro un matin de mars 1995 sur le perron de l’Elysée, et pour les cigares d’Ernesto Guevara, je vous aime, sans rien juger de ce que fit Fidel de ses années de pouvoir protubérant, et peut-être, sans doute, des prisonniers politiques, des opposants, de la presse, je vous aime comme dans une chanson du Buenavista Social Club, où, sans se poser de questions, le rythme est là. Je vous aime comme j’aime Jean Seberg qui aimait les toxicos, comme j’aime Jean Genêt aimant les Palestiniens (et le disant avec la juste mauvaise foi qui rend le propos inébranlable : ils ont le droit pour eux puisque je les aime), et même, même comme Brigitte Bardot défendait les phoques, avec une énergie du désespoir qui n’a de cesse que de défier une majorité, ou une domination, ou un étalon, hors de la rationalité, puisqu’on n’est pas là pour écrire des thèses. Je vous aime, chère Danielle Mitterrand, pour votre association au non si simple et si beau, France Libertés, évidemment au pluriel, deux mots qui apparaîtraient comme un tonneau des Danaïdes si l’appellation était reprise par quelques députés UMP sudistes, ils le pourraient, et qui sous votre patronage sonnent juste, et vrai. Je vous aime pour la dignité de toute une vie, de résistance en adultère, pour n’avoir pas trop fait parler de vous, pour n’avoir jamais enregistré de disque ni posé pour des magazines, et pour n’avoir pas non plus été potiche, pour avoir marié un Mitterrand, pour votre nom de jeune fille, Gouze-Rénal, qui lui aussi sonne, entre bourgeoisie et espagnol, pour avoir tenu quinze ans votre veuvage sans rien abdiquer. Pour la vieillesse qui chez vous paraissait tout à fait libre, que vous portiez comme une élégance, une broche en or, un peu comme arrive à le faire Jeanne Moreau, et encore ce qu’en disait Gilles Deleuze, la vieillesse, quand les courtisans s’en sont allés, que la société ne demande plus rien, comme si l’on s’était d’un coup secoué et que toutes les puces, toutes les scories, étaient parties. Je vous aime enfin pour la beauté de vos 17 ans, celle que l’on ne connaît que par les photos, et qui ne s’est finalement point tant altérée, ou pas sur l’essentiel. Rester beau toute sa vie est quand même quelque chose.     

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Balbala vu du ciel

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Cet après-midi, je suis monté dans un hélicoptère MI-17 (appareil de transport lourd soviétique) pour accompagner, non pas Yann Arthus-Bertrand,  mais le travail d’un bureau d’études recruté pour réaliser la cartographie de Balbala. Il a fallu une matinée pour équiper la grosse abeille ; radar, GPS, écran laser, quatre ordinateurs, des câbles partout ; avant, avant le développement de ce genre de technologie portant le nom de LidarGrammétrie, il fallait des semaines pour réaliser le levé topographique au sol d’un quartier ; plusieurs géomètres à temps plein arpentant chaque ruelle, délimitant chaque parcelle, pour un résultat souvent aléatoire. Là, il nous a fallu trois heures ; l’hélicoptère a suivi un plan de vol fait de 16 lignes droites, quadrillage haussmannien sur l’anarchie du slum, qu’il se devait de suivre 450 mètres au-dessus du sol, avec une tolérance à droite ou à gauche de trente mètres.

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Un jeune ingénieur de Lausanne, penché au-dessus du vide, casque et masque de ski, harnaché en mousqueton, dans un style à mi-chemin entre le surf et l’alpinisme, tenait pendant chacun des trajets en ligne droite une sorte de caméra infra (quelque chose) réfléchissant au sol des ondes permettant la capture dans un disque dur de dizaine de points par mètre carré. Les rayons sont donc passés sur chacune des petites venelles en terre de Balbala, chacun des taxis verts comme de petits lézards se faufilant entre les entrailles d’une roche, chacun des toits de tôle dessinant le bidonville, chacun des mômes courant dans la poussière. Vu d’en haut, Balbala est une fourmilière, une ruche pleine d’alvéoles ; l’oued Ambouli à sec dessine dans son delta de grandes racines, comme un arbre immense qui se serait allongé dans la glaise : les portiques du port à container sont d’agréables balançoires ; au bout de chaque ligne l’hélicoptère fait un 360, ou une chaussette, c’était le terme ; l’air frais entre alors dans l’habitacle mais on n’a pas froid. Passer l’après-midi dans un hélicoptère est une chose agréable, mieux qu’une sieste, comme une séance de cinéma muet, du coton dans les oreilles pour amortir aux tympans le tournoiement du rotor, le monde vu d’en haut est assez miraculeux. Ce sont là quelques unes des joies de mon métier.   

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L’art djiboutien de la guerre (économique)

Un déjeuner de mariage, où tous les hommes sont assis dans une grande cour intérieure dont on recouvert les murs en parpaings de couvertures et de drapées pleines d’arabesques ; il y a un peu de musique afar, on attend les marmites, qui arrivent soudain, du riz cuit au quintal, quelques brebis, chacun alors s’assoit en tailleur, ou accroupi, cherche sa position, et puis les plâtrées sont disposées par petits groupes, des salades composées, du riz aux oignons, des spaghettis vertes (je me demande quel colorant comestible permet d’obtenir cette teinte étrange), une sorte de sauce bolognaise, des galettes farinées, de la graisse caprine, des tendons. Alors avec les mains, chacun puise dans chacun de ces récipients, pour en faire une grosse boule qui est ensuite portée à la bouche – mais rapidement on transvase le contenu des plats dans d’autres, et bientôt tout n’est plus qu’une sorte de grande macédoine, et l’on me demande alors si je veux me resservir, et je dis non, ça va, je n’ai plus trop faim (en dessert, des fruits au sirop dans une crème anglaise lyophilisée). Le repas ingurgité, dans la seconde presque tous les hommes se lèvent et s’en vont, rentrent chez eux, nous ne sommes plus qu’une dizaine dans ce patio arabe, au milieu du slum de Balbala, à attendre l’arrivée des bottes de qat.

Une route vers Tadjoura, que je partage avec Saïd, qui travaille au service de comptabilité du Ministère des finances ; Saïd part demain en Chine pour un séminaire, je lui ai offert un de mes costumes que j’avais taillé en Inde dans les petits bazars de Calcutta ; il l’a fait porter chez un couturier pour les retouches. Je conduis, il me lit le programme des ateliers, les différentes sessions thématiques, qui visiblement ont surtout pour but de faire bien voir la Chine des argentiers des pays d’Afrique francophone invités. Nous préparons ensemble des questions que Saïd pourra poser aux différents intervenants ; à la fin Saïd me dit qu’il n’est pas certain encore de partir, la dernière fois, la délégation djiboutienne est restée au sol à la dernière seconde, le responsable de la logistique avait oublié d’aller porter les passeports des participants à l’ambassade de Chine pour y faire tamponner les visas. Mais cela n’a pas trop d’importance, m’avoue Saïd, j’ai déjà touché les per diem pour le voyage.

Un gardien dans une administration djiboutienne désertée vers les sept heures du soir, où je me rends cependant pour un rendez-vous vespéral ; la personne qui me l’a donné a du retard, je discute avec le gardien de nuit à l’accueil, passe m’asseoir derrière le comptoir, il est en train de réparer un petit briquet au gaz, un travail d’une méticulosité extrême, avec trois briquets défaillants, il en reconstitue un qui fonctionne, c’est de fabrication chinoise, j’estime à titre personnel que la durée de vie normale de ce type d’objet n’excède pas la journée et je n’hésite jamais à en acheter plusieurs le même jour, en même temps que chaque paquet de cigarettes en fait. Un briquet vaut cinquante francs, soit 20 centimes d’Euros. Le gardien a un sourire carnassier, et une bonne humeur communicative – et pourtant il me dit, ce que je sais déjà, puisqu’il travaille pour une société, Djib Clean, qui sous-traite le service de gardiennage de la moitié de la ville, qu’il gagne, en travaillant six nuits par semaine, 25 000 francs, soit 100 €. Et ce qu’il en fait, je lui demande, 14 000 francs pour le loyer, et 11 000 francs pour sa femme ; pour faire bouillir la marmite. Il est marié, il a un enfant. Et pour lui ? Oh moi je me débrouille. Je comprends alors qu’on puisse réparer des briquets. Je trouve à gauche à droite, me dit-il, et là encore c’est vrai, c’est la manière de procéder de la plupart des Djiboutiens, à gauche à droite, vivoter comme ça, et alors on comprend, en tout cas moi je comprends, que lorsqu’une opportunité un voisin un ami un parent, comme cela est fréquent, vous file une pièce de 500 balles, il n’y a pas beaucoup d’autres choses à faire que de s’offrir une botte de qat, un coca frais, et quelques cigarettes, pour passer quelques heures de beauté – plutôt que de commencer à thésauriser. Je lui demande s’il ne s’ennuie pas, la nuit, à garder seul cette administration. Il m’explique qu’il s’installe sur le perron, avec sa petite radio – il me la montre : une radio alimentée par une batterie de téléphone Nokia. Quand je sors de mon rendez-vous, il me rattrape dans la rue pour me montrer la minuscule flammèche qu’accepte enfin de donner son briquet renaquis des cendres.

Idriss, que je croise sur le bac rentrant de Tadjoura, qui est un arrière robuste de mon équipe de handball, que je propose de ramener chez lui à Djibouti, et qui m’annonce, quitte le club, pour aller rejoindre celui de Colas, c’est-à-dire de la grosse entreprise de BTP qui offre à ses joueurs maillots, chaussures, et ballons. Le problème, avec l’équipe de Tadjoura, c’est qu’on n’a pas de sponsors. On jouerait beaucoup mieux si on avait un sponsor. Je lui promets que je vais essayer de démarcher quelques boîtes, ou pourquoi pas conseillers du commerce extérieur, et lui m’assure en retour que si le club trouve un sponsor, il reviendra bien évidemment jouer avec nous. Bien évidemment, insiste t-il. Moi je suis tadjourien.

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J’aime beaucoup cette photo du dernier Prix Goncourt, la couverture blanche de Gallimard, les murs un peu sales, la tasse de café. Il y a à la fois du vide et une tension qui le remplit.

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