Fidel en amour (palmes, masque et Cuba)

 

Comme Coluche au jeu télévisé de la vérité brûlant ses deux jokers avant même la première question posée, admettons que Cuba puisse réellement ressembler à ces demi-clichés si beaux à photographier et si faciles à raconter : une longue volute de cigare entremêlée aux gaz d’échappement d’une vielle Plymouth américaine et aux vapeurs de rhum Havana Club montant dans le ciel d’une nuit étoilée par le Che, tambourinée du Son salsa : pour de tout cela n’en plus rien dire. Et tenter de raconter ce que nous avons vu à Cuba, sur les sentiers battus par les semelles de touristes toujours plus nombreux et parfois, mais plus difficilement, dans les marges. En cette année 2016, un pays en bascule entre le confort du rocking-chair et le ressac de la mer par gros temps, confit dans ses souvenirs, schizophrénique de ses deux monnaies, dont l’une de singe ; le peso nacional valant vingt fois moins que l’autre, le peso convertible, un peso nacional avec lequel il faut pourtant bien payer, quand on est médecin, professeur, avocat, un pneu de vélo, quelques légumes, un soda, dans d’étranges magasins où l’on trouve sur les étalages tout un rayonnage de bouteilles de rhum, mais pas une seule bouteille d’eau minérale. Cinq-cents grammes de chocolat en poudre valent deux dollars, 250 g de Müesli six dollars, une bouteille d’huile deux dollars cinquante. Une infirmière gagne 300 pesos cubains, soit trente dollars.

Cuba à la croisée d’un destin depuis que Raúl, le frère, a supprimé 500 000 emplois dans la fonction publique, et autorisé les initiatives d’entrepreneuriat individuel, dans un de ces « projets de conceptualisation économique » dont Cuba a le monopole maintenant que l’URSS a fait faillite. On appelle ces nouveaux petits patrons des « cuentapropistas » : est-il besoin de traduire qu’ils sont à leur compte ? Sous le percolateur moulant la manne touristique : Yoslandi est un chauffeur de taxi qui parle un français parfait appris, nous a-t-il dit, à l’Alliance française de La Havane, et charge les voyageurs à la volée dans les rues de la capitale, dans sa vieille voiture dont il a hérité comme de la montre d’un grand-père, et il faut une clé à molette pour ouvrir le carreau, la manivelle a disparu. Yoslandi est déclaré, paye sa patente. L’Etat le siphonne comme il faut. Ernest est un ancien capitaine de la marine marchande cubaine en retraite, qui aime bien ralentir devant les jolie filles traversant la rue pour les siffler : lui est un taxi-clandestin, il n’a pas de plaque, et sur la route de l’aéroport au retour, nous prévient qu’après nous avoir déposé devant le terminal 2 et sorti du coffre nos bagages, il nous prendra dans ses bras et nous donnera une longue accolade et de grandes tapes dans le dos en gueulant suffisamment fort des Hasta Luego, Amigo, pour que les flics, s’ils le contrôlent, puissent croire à l’histoire d’une course non tarifée au nom d’une amitié ancienne. Ce qu’il fait, en y mettant suffisamment d’effusion pour qu’on soit nous-mêmes émus et tristes de se séparer si vite… Lourdes est enseignante-chercheur en psychologie et a ouvert sa casa particular du quartier du Vedado aux touristes de passage ; auxquels, partout dans le pays, on essaie de vendre tout et n’importe quoi : un vieux livre en français sentant le rance tiré en 1981 des presses à Budapest sur l’art de préparer des cocktails, des maracas de graines, une excursion à cheval. Elle tient au carré ses registres de passage, un camarade du comité de quartier révolutionnaire toujours susceptible de venir plonger son nez dans des affaires dont il prétendra sans cesse qu’elles le concernent un peu, puisque elles concernent la révolution. Des médecins s’improvisent musiciens à Varadero, des ingénieurs se rêvent garçons de café : voilà le drôle de sens de l’ascenseur social à Cuba.

Il est un endroit étrange au bout du Malecón, sur la promenade du front de mer de la Havane, où se font architecturalement face Cuba et les Etats-Unis : un bâtiment de béton d’inspiration Bauhaus héberge l’ambassade américaine qui a rouvert ses portes le 20 juillet 2015 : mais celle-ci est largement masquée par une forêt de mâts auxquels flottent des dizaines de drapeaux cubains, la « Tribune anti-impérialiste », érigée à côté de la statue de José Martí. Comme deux boxers sur un ring : La Havane et Washington en sont cependant plutôt à jeter l’éponge. Le 18 décembre 2014, Barack Obama a annoncé le rétablissement des relations diplomatiques avec Cuba. En mars 2016, il était le premier président américain à fouler le sol cubain depuis quatre-vingt ans. L’heure est à la détente ; les ruelles décaties de la Havana deviennent une destination de choix des équipes de tournage d’Hollywood. La banque floridienne Stonegate Bank a conçu en 2016 pour les touristes américains, qu’on appelle encore pour l’instant « visiteurs », nuance sémantique, vieux reste d’embargo, la première carte de crédit Mastercard : elle fonctionne dans les 347 distributeurs de billets que compte l’île. Mais l’amitié nouvelle a ses limites, et sur les parterres de fleurs devant les jolies plages de l’Este, de jeunes écoliers en uniforme apprennent à marcher au pas sous les coups de sifflet d’un instituteur : la révolution est toujours en marche.

On traverse le pays sur des autoroutes vides, dans des bus de fabrication chinoise bondés, et se découvrent des paysages où il n’existe pas de sas entre la ville et la campagne : la publicité est interdite, et cette virginité préservée est un spectacle visuel dont on tarde à prendre toute la mesure, et dont ensuite on ne se remet pas. Atteignons des gares où tous ces gens qui attendent des heures l’arrivée d’une vieille micheline toujours en retard ne connaissent pas la dernière phrase du Singe en hiver : « Un jour, nous prendrons des trains qui partent ». Cuba est une épreuve de l’attente pour ses habitants, et à la succursale bancaire, au guichet des bus interurbains, toujours sous le portrait du Che, il est d’usage de demander à haute voix en prenant la file : « Dernier arrivé ? » Que quelqu’un se dénonce et l’on sait que l’on passera juste derrière lui. Les moyens de transport sont le plus souvent de collection : vieux bateau traversant la baie de la Havane jusqu’à Casablanca, au loin la flamme s’échappant comme une veilleuse d’un chauffe-eau d’un puits de l’usine de raffinerie du brut arrivant droit du Venezuela, train de la compagnie Hershey Chocolate au cadran catalan, « Regulador de Comandament, 1959 », carrioles de l’aristocratie du savoir-vivre qui s’embouteillent à l’heure de la sortie des bureaux : on rentre chez soi en voiture tractée par les chevaux qui connaissent le code de la route et marquent le pas avec prudence à chaque intersection. Et n’allez pas croire que les baffles installées à l’avant diffusent Compay Segundo ou le Buena vista, mais de la disco, du rap hispanique, du reggaeton, qui, en renouvelant le genre, soulage des tympans saturés de mièvrerie Chan Chan, refrain entonné dix fois par jour par des groupes formés comme par enchantement devant les tables de restaurant à chaque arrivée d’un car de tourisme. Dans ces transports collectifs, véritablement, personne n’a les yeux rivés sur l’écran à cristaux liquides d’un smartphone ou d’une tablette ; les téléphones portables sont de première génération, peu en possèdent, ou ne l’utilisent pas : trop cher, et le signal est rare. Alors on regarde le paysage défiler, on se réjouit d’un sourire, on se blague, se drague un peu. Parfois on est à pied, parcourant la terre rouge et glaise des plantations de tabac de la vallée de Viñales où 90 % des feuilles qui s’y récoltent sont cédées à l’État à prix fixé par lui, voilà le marché de dupes, et les 10 % restant à rouler à la main pour vendre sous le manteau des cigares à des touristes comme envoûtés par le chapeau de paille, la machette, les sabots cloutés en chemin par le maréchal-ferrant, essayant de capturer à coups de billets verts tout ce bucolisme, dont on se demande tantôt si, comme le socialisme, il n’est pas aussi un peu un totalitarisme.

Le tourisme est un nénuphar en train d’avaler Cuba, son Crabe, et la situation se gâte encore : un accord vient d’être conclu avec les États-Unis pour autoriser jusqu’à cent-dix nouveaux vols commerciaux par jour entre les deux pays. Déjà American Airlines depuis son hub de Miami dessert Camaguey, Cienfuegos, Holguín et Santa Clara. Et les choses ne vont pas aller en s’arrangeant. Il a fallu en 2016 163 jours à Cuba pour atteindre la barre des deux millions de touristes. 37 de moins qu’en 2015. « Cuba está full en esta temporada, Cuba está llena ». Combien de fois avons-nous entendu ce refrain, et combien de fois nous a-t-on promis, faute d’avoir réservé de chambres chez l’habitant, que c’est dehors que nous passerions la nuit suivante, dans un parc public au mieux ? On ne s’est jamais vraiment inquiétés : on trouve toujours le gîte à Cuba. Mais il est vrai que tout simplement, il manque des chambres.

Que deviendra l’île, si elle dégorge de touristes comme un escargot de sa bave sous le gros sel ? De gros dégueulasses droit sortis d’un album de Reiser marchent main dans la main de jeunes beautés dans le soir glauque d’une journée d’hiver à Guanabo, station balnéaire à 15 km de la Havane ; en contre-saison, vide hormis ses bars à filles et ses quelques pizzerias aux fours échappant leur fumée dans la nuit pluvieuse comme les cheminées du Morvan. Mais la prostitution est unisexe : de jeunes et beaux types musclés étreignent de vieilles européennes au physique décati perchées sur des tabourets de bars de La Havane, en se faisant entre eux des clins d’œil.

A Trinidad, le centre-ville colonial est sublime pour une carte postale, mais désespérant à visiter : syndrome du parc d’attraction, il manque de la vie, de l’orgone. Il faut marcher à la lisière pour les trouver, où l’on verra un vieux salon de coiffure de contrebande, du linge séchant sur les fils, rangé dans un ordonnancement plein de sens et d’esthétique, par taille, par type de vêtement, par couleur, où l’on admirera les intérieurs toujours identiques, peu de livres, vieilles chaussures rafistolées sagement alignées, des petites peluches, des bougies votives, des icônes christiques, du vieux carrelage qui ressemble à de la mortadelle, des photos de famille, d’antiques télévisons VHF, un ventilateur porté pales. Tout se répare, jusque les ressorts d’un sommier.

Ou bien en bordure de route, une petite cabane où l’on vend des noix de coco à la découpe, c’est-à-dire leur eau, puisqu’on décapite le fruit à la machette ; de mini-porcelets à la démarche maladroite comme sortis du jeu des petits cochons tètent sous le regard d’un jeune chiot ; un rocking-chair est installé sous une ampoule devant une façade de bois aux lattes vert pomme, une musique suave  s’échappe d’on ne sait où : c’est la ménagerie de Delphine et Marinette sous les tropiques.

On prend soin des animaux à Cuba. Aparecida, la petite chatte borgne amenée par un touriste, maigre comme un clou, reçoit dans la hacienda de la Valle des moulins à sucre les restes d’un repas de viande créole, de fines lamelles de bœuf mijotées dans de la tomate et des épices. Dans un bus, un jeune garçon voyage avec un oiseau blessé enveloppé dans du papier journal.

Il faut imaginer, aussi, en 2016, un pays sans accès Internet, ou presque, à l’exception de quelques placettes publiques où viennent s’agglomérer le soir tous ceux qui veulent naviguer un peu, prendre le large en empruntant les réseaux sociaux. Quand on demande à un Cubain le temps qu’il fera demain, il répond qu’il faut attendre la météo de huit heures du soir sur la chaîne nationale. Des pneus défroqués d’un poids-lourd tirés par des buffles remplacent l’attelage du tracteur et de la remorque pour vider les bananeraies de leur régime ; soudain c’est le soir, et l’on se baigne dans une rivière, et tout devient infiniment magique et doux, les paysans à la peau brûlée qui poussent les dominos, les gamins qui agitent les filets pour glaner les alevins, deux frères qui s’insultent, s’invectivent pendant des heures dans une arrière-cuisine, l’un est alcoolique est paresseux, l’autre gère l’affaire familiale. Le lendemain, la mère des deux se confond en excuses pour le tapage.

A Caleton, petit village de la baie des Cochons, des guirlandes d’oignons remplissent les coffres des voitures. Les bateliers du parc Laguna del Tesoro payés 10 CUC par mois ne sont propriétaires que de leur rames, et de leurs âmes, ils rament huit heures par jour pour rapprocher les touristes des flamands roses. Magdiel a 21 ans, il est rameur, sa sœur travaille comme bonne dans une casa particular, son regard est bleu très clair. Entre eux et même avec nous, les Cubains se donnent du « Mi amor », « Mi vida ». Mon amour, ma vie. C’est d’une délicatesse. Quand il pleut trop fort, ils disent qu’il pleut sans remède, lluvia sin remedio. On se régale à la machine à popcorn des rues de Santa Clara où l’on repart avec son cornet, je me rappelle d’une jolie quadra mélancolique qui fume au pas de sa porte, un air d’Ingrid Bergman, les Cubaines n’ont pas peur d’être blond vénitien, un vieux triste qui pousse son vélo au pneu crevé, des petits panonceaux scotchés aux portes, « Je vends une cafetière », « J’achète une cuisinière à gaz, avec ou sans four, peu importe pourvu que cela fonctionne ». Des milliers d’oiseaux volettent dans les arbres du parc Vidal à Santa Clara. A la Havane, un vendeur de fruits à domicile (c’est-à-dire depuis le sien) regarde la télé en attendant les clients, vautré dans son canapé. Les Cubains mangent des glaces de sept ou huit boules, aiment les tatouages et les coiffures aux motifs stylisés à la tondeuse. On trouve difficilement du papier et des stylos, de la viande encore moins (dans des stands de rue obligés de s’annoncer : « Punto de venta # 1 agricultura urbana zona monumento ; horario 8 am a 12, hay Carne ». Et un mot griffonné : « Estoy en la casa, Alex ».  Il y a à Cuba de l’amour bien assez pour tout le monde.

Cuba s’ouvre au rock and roll, à la mode, au luxe, à toutes les subversions. Karl Lagerfeld a shooté le dernier défilé Channel dans les palais anciens de la Havane ; les Stones ont joué ce printemps à la Ciudad Deportiva devant des dizaines de milliers de spectateurs qui n’avaient jamais entendu Sympathy for the Devil. Et si le diable se cachait réellement dans les détails, il choisirait peut-être comme magnifique planque les adorables cabines téléphoniques publiques en forme de coquille d’œuf bleues turquoise qui s’égrènent dans les villes. Angle mort des Amériques, joli coin à l’ombre du capitalisme et de sa veulerie, entre le Paradis et l’Enfer, voilà Cuba.

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Passe passe le temps il n’y en a plus pour très longtemps

Passe passe le temps il n'y en a plus pour très longtemps georges-moustaki-est-decede-cette-nuit-a-207x300

Je l’ai vu au Divan du monde, une sorte de club perché sur les premiers contreforts de Montmartre, un soir de 2008, alors qu’il ne faisait pas encore nuit. C’était une soirée d’hommage à Georges Brassens, et lui qui avait écrit Les amis de Georges trente années plus tôt, était venu chanter une chanson calme de l’ami donc, Les passantes peut-être, en duo avec une de ces jeunes créatures que la nouvelle scène française a eu la grâce parfois, et parfois le tort de produire au kilomètre depuis dix ans, une sorte de Pauline Croze ou d’Anaïs, ou d’Olivia Ruiz, je ne me souviens plus, sinon qu’elle était sémillante, et que lui, tout enveloppé dans une pudicité qui oscillait entre timidité naturelle et poids des ans, portait un t-shirt blanc trop grand, fruit of the loom, et qu’il chantait droit comme un «i» d’une voix douce et pénétrante ; qu’il n’était pas un dieu de la scène, ou plus, s’il le fut jamais, je ne crois pas, il avait déjà l’air vieux, sage, immense. Georges Moustaki, dont une speakerine de FIP m’apprit cet après-midi le décès, faisant monter en moi une vague d’émotion qui me rappela celle qui me submergea lorsqu’un flash info d’Inter m’avertit de celui de Bashung un samedi soir de 2009, a bercé mon enfance, et les longs trajets en automobile et en famille avant que la France n’ait été complètement criblée d’autoroute, et quand la musique s’écoutait encore sur des k7 dans des autoradios, quand papa chantait, «Voilà ce que c’est mon vieux Joseph / que d’avoir pris la plus jolie / des filles de Galilée /celle qu’on appelait Marie». Quelques années plus tard, Sylvette m’apprit qu’avant chaque épreuve importante de sa vie, et pendant longtemps ce furent d’abord des examens universitaires, elle écoutait le matin, avant de quitter son chez-soi, Ma liberté, ce que je me suis mis à faire aussi, par mimétisme, tendresse pour Sylvette et affection pour la chanson, avant mes entretiens d’embauche, qui furent nombreux ces douze derniers mois, et Moustaki me porta chance, puisque je dois maintenant payer des impôts. Plus récemment, j’entendis au bar du Cinquante, cinquante rue Lancry, où le dimanche soir on chante à tue-tête, une chanson qui s’appelait Sans la nommer. Je la trouvais superbe, tendance sublime, rentrant chez moi, je fis les recherches nécessaire sur l’internet et ne fus pas long à découvrir qu’elle était de Moustaki, écrite et chantée par lui, ce qui ne me surprit pas, et me fit plaisir, puisqu’il est rassurant de se voir conforter dans ses goûts, de cultiver son jardin intime, d’y cueillir de nouveaux fruits. Et maintenant qu’on l’entonne presque chaque dimanche, et que j’ai également fini par apprendre que celle qu’il ne fallait pas nommer, c’était la révolution permanente, nous levons à chaque fois un poing rageur, et faisons de la politique. Ce fut l’une des premières chansons que je réussis approximativement à gratter sur des cordes de guitare lorsque je m’y essayai à Djibouti, et pourtant il y avait un barré. Et qui donc me fit découvrir la dame brune, où Moustaki chante avec Barbara, qui est celle-ci justement, la longue dame brune, et qui a tant marché ? Julien, peut-être. Hier soir encore, les petits hasards de la vie, rentrant en RER d’un dîner dans une pizzéria du cinquième arrondissement, un peu saoul, je choisis sur iPod en digestif musical un album live de Moustaki que j’avais téléchargé quelques jours plus tôt, et le stations, Saint-Michel, Châtelet, défilèrent sans que je ne m’en aperçoive. Cheveux en bataille, barbe de trois ou dix jours, la gueule de Moustaki est pour moi celle de la douceur ; et quand parfois je suis tenté de déraper sur le chemin boueux des propos antisémites, c’est le juif errant de Moustaki, le pâtre grec qui me rattrape de justesse pour me remettre sur un chemin plus droit et plus digne. Alors ce soir, j’écoute Moustaki, et c’est un peu de ma vie qui défile, et de mon enfance, Digoin, Paray-le-Monial, de l’harmonica, et c’est toujours parfait. 

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Lévytation

Marc Levy, à la différence de Pierre Moscovici, s’exprime davantage en français dans le texte que «dans la langue de la finance internationale» ; un reproche, donc, que ne pourra lui faire Jean-Luc Mélenchon, que d’attenter aux intérêts supérieurs de la Nation. Quoique à la réputation. Blague à part, en français, mais cependant une sorte de français que l’on dirait traduit de l’américain : les personnages de son nouveau roman, Un sentiment plus fort que la peur, s’appellent Suzie Baker ou Andrew Stilman, ils travaillent au New York Times, mangent des clubs sandwichs, se mordillent les lèvres, boivent des Fernet-coca au bar des grands hôtels, parlent d’une voix claire, et couchent ensemble. Mary Higgins Clark n’est pas loin, mais Anne Damour, sa traductrice, plus proche encore. Est-ce un projet artistique délibéré, comme celui que caressait Boris Vian quand il signa en 1946 aux éditions du Scorpion J’irai cracher sur vos tombes, sous le pseudonyme de Vernon Sullivan, ce qu’il voulait être le premier roman américain écrit par un Français, ou simplement une déformation personnelle et professionnelle, une littérature extra-territoriale, Marc Lévy vivant et travaillant, comme il est coutume de dire ensemble, aux Etats-Unis ? Je ne sais, je n’ai lu aucun des treize livres qui ont précédé Un sentiment, pas même les deux succès en «si», points culminants de cet art narratif mis en bouteille (mais comme un grand Bordeaux oxygéné, à-la-manière-de-Robert-Parker et des critiques du Wine spectator (standardisé, accessible, fruité, rond), dans l’horizontalité plutôt que dans la subtilité verticale d’un vieux Bourgogne des côtes de Nuits) : Et si, donc, c’était vrai, son premier succès au tournant du siècle (2000), Si c’était à refaire, sa dernière parution (2012). Avant donc celui publié il y a quelques semaines, évènement autour duquel le Tigre a cru bon de me commander un papier.

 

Vendredi 23 mars, je me rends en fin d’après-midi dans le seizième arrondissement, dans lequel je ne vais quasiment jamais sinon pour jouer au bridge. On m’a dit : le Tigre a réussi à récupérer une invitation pour le cocktail de lancement du nouveau roman de Marc Lévy. La vérité est un peu différente : le Tigre en fait réussi à dégoter l’information, lieu et heure de ce qui se révèlera, du reste, être davantage un pot entre amis friqués qu’un rendez-vous littéraire. 18h30, sur le trottoir devant le Bizetro, une aimable brasserie parisienne de la rue Georges Bizet, Marc Lévy fume une cigarette, accueille chacun de ses invités. Je suis censé me faire passer pour un écrivain français estimé, mais au mode vie monacal (et donc à la discrétion quasi-salingerienne), de sorte que personne ne connaisse son visage. Bon. Je vais boire un verre de blanc dans un troquet voisin pour me donner du courage, reviens ; c’est un tout petit comité, il doit y avoir une vingtaine de personnes au plus. Nicole Lattès, l’éditrice, cheveux auburn, élégante, bourgeoise, me tend la main sitôt le seuil franchi. « Enchanté Monsieur, vous êtes…». Je bredouille un nom, pas le mien naturellement. Pas même mon pseudo. Moment de flottement, yeux dans les yeux, suées froides. «Un ami n’est-ce pas ?» Bien sûr, je dis d’un enthousiasme surjoué, «Marc est juste là, vous pouvez aller le saluer», m’invite t-elle en me le désignant. Je m’éclipse à toute allure vers les toilettes, puis me réfugie auprès du buffet, mon dictaphone glissé dans la poche de ma veste et qui capte bien les tintements de verre, comme dans les burlesques ateliers de bruitage d’Elie Semoun à son meilleur : la «Fête entre amis», moins nettement les perles de la conversation…Premier constat ; celui que faisait exactement dans ces termes Virginie Despentes la veille commentant le tour de table de la grande conférence de rédaction du Libé des écrivains : «Ici, on est tous blancs, c’est hyper violent !» Je suis un peu comme (Yann Moix dirait dans son style toujours grossier et obscène : «un chardon qui pousse, imbécile et laid, au milieu de la cour parmi les tessons de bouteille, les mottes de terre et les pneus oubliés»…), un bibelot en porcelaine, un éléphant, un soudard costumé. Quelqu’un daigne enfin venir me parler ; volcanique chevelure rousse et bouclée, elle est la chargée des relations «presse régionale» de Marc Lévy. Elle me donne des détails sur la future tournée promotionnelle, les dates, les villes. «Comme ça vous savez tout»…Oui, je sais tout. Je me suis présenté cette fois-ci comme le traducteur lusophone de Marc Lévy réécrivant son oeuvre en portugais du Brésil. Mais je dois faire un peu peur ; les gens me fuient, comme si j’avais la peste et le choléra, que j’étais le griot de Guillaume Musso chantant ses louanges. Seul et marginalisé parmi une assemblée de gens en parfaite connivence, je m’occupe alors à ce que ferait à peu près n’importe qui dans ce genre de situation : je me saoule bien consciencieusement. Au champagne. Au prochain qui m’abordera, je me promets de m’annoncer comme le secrétaire particulier de Philippe Djian. Mais il n’y en aura pas. Je laisse traîner mes oreilles à droite à gauche. On parle de projets de vacances à Florence, d’un article à finir pour la revue de l’Institut Montaigne, de ce que fera Marc Lévy le lendemain midi après sa conférence au salon du Livre, et avec qui il ira déjeuner, de Fleur de tonnerre, le nouveau roman de Jean Teulé, du chiffre d’affaires de la maison Julliard. Attends l’arrivée des brochettes de canard, puisque Djian n’arrive pas (comme souvent, la gérante de l’établissement, qui a organisé l’évènement, se plaint du fait que les convives ne font pas honneur (un peu comme si manger pouvait être une faute de goût dans ce milieu) ; pourtant le buffet est magnifique ; c’est un peu désolant. Il y a quelques années j’eus l’occasion de participer à une garden party donné par l’ambassadeur de France à Tananarive en sa résidence un quatorze juillet. Sitôt les garçons d’hôtel ayant déposé les plateaux sur les tables, je vis des invités malgaches faire tomber d’un habile mouvement d’avant bras plusieurs rangées de petits canapés dans des poches de plastique, pour les ramener chez eux. Il y a la vérité implacable des chiffres ; à Madagascar, 70% de la population vit avec moins de 1,25 dollars par jour). Puis décide que la mascarade a assez duré, quitte le Bizetro, au moment même où Marc Lévy va visiblement prendre la parole pour remercier ces gens présents, dont on pressent qu’ils sont déjà pour nombre ceux ayant eu le privilège d’être crédités à la fin du roman : Leonello Brandollini, Antoine Caro, Susanna Lea, et une quinzaine d’autres. On me retient du bras ; «Ne partez pas déjà». Mais trop tard, je suis déjà en train de respirer de grandes goulées d’air frais sur le trottoir, dans la nuit de mars. Tiens, c’est le printemps depuis deux jours. 

On m’a demandé d’être mordant et caustique, cruel. Mais je n’ai pour Marc Lévy qu’un léger sentiment d’hébétement, devant un si évident «gap» ainsi que disent les gens diplômés d’école de commerce (et dont sa cour doit être pleine), entre la courbe des ventes et le talent littéraire. Point trait. Pas de haine recuite, pas de jalousie, pas même de petite animosité. Marc Lévy n’est qu’un bon bougre plein aux as ayant trouvé une drôle de martingale ; un collier de mots qui plaît aux filles, dont on se pare chaque année aux beaux jours, comme on achète une paire de Crocs, ces chaussures en mousse de plastique pas forcément sublimes (mais confortables). Il aurait tort de s’en priver. Marc Lévy prétend la modestie et l’humilité, dis qu’il déteste parler de lui, et on le croit, on le croit volontiers, il est gentil et patient avec la frénésie des jeunes filles venues faire signer le dernier opus comme échappées d’un concert de Patrick Bruel : Maaaaaarc, les joues rouges, le briquet. On aurait pu se dire tout ça ; ailleurs qu’au café d’en-bas. Une phrase que l’on pourrait trouver dans l’ouvrage sans qu’elle ne le dénature, le corrompe. Ni l’un ni l’autre n’ont inventé l’eau chaude ; tiède, plutôt. Un art moucheté. Le jour qui suit le cocktail, donc, Marc dédicace au salon du livre. Il y a des barrières Vauban, des files que je croyais réservées à Amélie Nothomb ; je pense à d’autres files, dans le 19e arrondissement le soir, sous le métro aérien à Stalingrad, la soupe populaire afghane. Marc Lévy signe à côté de Tristane Banon qui fait l’étonnée de tous ces photographes venus la flasher, et du fils de Georges Pompidou. De nombreuses lectrices, bien sûr, prennent Marc Lévy en photo avec leur smartphone. Il fait une chaleur. Moi je bois du vin rouge au stand du Tigre voisin, et je ris sous cape. Je file au stand JC Lattès, prélève un exemplaire sur le haut de la pile, des manutentionnaires viennent juste de renflouer les stocks, colle une pastille jaune sur la jaquette. Produits de grande consommation, abondance de biens ne nuisant pas ; j’achète aussi, par souci de crédibilité, et pour ne pas gâter mon nom, la correspondance d’Aragon.

 

Aussi. Je n’en veux pas à Marc Lévy ; j’en veux à la petite troupe qui l’accompagne, et dont la seule fréquentation du premier ou même second cercle de l’auteur français le plus vendu du XXIe siècle, semble conférer une incroyable supériorité, suffisance, une extrême onction. J’en veux à Josyane Savigneau, rédactrice en chef du monde des livres toujours prête à défendre les puissants, d’autre Lévy, Bernard-Henry et Justine, par exemple ; même quand leurs ouvrages n’en valaient pas la peine, alors que c’est quand même son boulot, la critique littéraire, et qui anima le samedi matin, au salon des auteurs, la rencontre avec Marc Lévy, complaisante et pleine de cirage. J’en veux bien sûr à son éditeur qui se gave comme un foie malade, n’est même pas capable de se payer les services de correction à même de nettoyer toutes les coquilles d’un livre qui doit faire 500 000 signes, sera vendu à un million d’exemplaires (p. 417 ; «trop tard n’existe pas quand on la chance que celui qui vous aime soit encore là pour le prouver» (sic)), ni d’écrire une quatrième de couverture qui ait un peu de tenue («Dans l’épave d’un avion emprisonné sous les glaces du Mont Blanc, Suzie Baker retrouve le document qui pourrait rendre justice à sa famille accusée de haute trahison. Mais cette découverte compromettante réveille les réseaux parallèles des services secrets américains. Entraîné par l’énigmatique et fascinante Suzie Baker, Andrew Stilman, grand reporter au New York Times, mène une enquête devenue indispensable à la survie de la jeune femme. Traqués, manipulés, Suzie et Andrew devront déjouer pièges et illusions jusqu’à toucher du doigt l’un des secrets les mieux gardés de notre temps.» Et en-dessous : «Des personnages qui vous collent à la peau, un suspense haletant…Avec ce nouveau roman, Marc Lévy cisèle une histoire d’une modernité surprenante»). J’en veux à tous ces gens là qui vont à la soupe, littéralement. Mais j’en veux beaucoup moins à Marc Lévy qu’à ce salaud de Yann Moix, polémiste enflé comme la grenouille de la fable, partouzard, pamphlétaire dangereux comme une armée du salut. Préparant un futur article sur la photo d’Arthur Rimbaud à Aden récemment retrouvée dans un vide grenier (à paraître dans le Tigre de mai), j’ai été obligé, pour les besoins de l’enquête, d’aller musarder sur le blog de Yann Moix, celui qui attaqua la Suisse à mains nues, prépara l’exfiltration de Polanski. Suis tombé très vite et par hasard, comme en panne, sur un post publié en avril de l’année passée, en pleine campagne présidentielle, consacré à Jean-Luc Mélenchon. Une phrase parmi mille, décrivant l’horrible Stal’ : «Une sorte de mort à chaussures, une petite serpillère pour tribunes excessives, un torchon à débats, rempli de morgue, de suicide, de contrepèteries intellectuelles, d’amalgames vicieux, de rapprochements sordides, de décisions moisies, de programmes nauséabonds». Ce genre de phrase qui à mon avis relève du pénal. Moix, nul en tout et perdu pour la littérature, veux pourtant en découdre, avec tout le monde, et notamment la meute. Se prend pour le loup, n’est que rongeur. Voilà un vrai nuisible. Médiocre, méchant, et protégé, quand Marc Lévy est doux comme l’agneau. A propos de Mélenchon encore, il dit : «ça sent le petit verre de vin, tôt, au zinc, avec les relents de haine mais tournés à l’envers : la haine déguisée en bons sentiments». Tôt le dimanche, je suis au salon des vignerons indépendants, porte de Champerret, alors que de partout sur les radios matinales on taxe Mélenchon d’antisémitisme pour sa sortie sur Pierre Moscovici et les 17 salopards de l’eurogroup. On n’y parle pas littérature, mais vinification, sulfite, vendanges, réforme de la PAC, tanins, robe. Le verre de rouge du petit matin sur le zinc est délicieux (qui se le permettent ? On le sait : le plus souvent ceux qui ont travaillé la nuit, hommes de ménage, éboueurs, ouvriers à la chaîne, les prolétaires). On en meurt du verre de vin au petit matin, mais on en vit aussi. Hein, Moix ? Au fait, le sentiment plus fort que la peur, Marc Lévy l’a révélé à ses lecteurs le samedi matin : ce n’est pas l’amour («même si ça aurait pu»). C’est le courage.


Et contre tout

Je suis à Anvers depuis deux jours, Antwerp, pour affaires, mais non lucratives cependant. Agréable ville de l’Europe du Nord, propre, pavée. On y mange du boeuf en carbonade, de la viande blanche en sauce au vol au vent, toujours avec des frites et arrosée de bière brune. L’Ibis est en plein centre, les chaînes de télé flamandes. Entre deux ateliers sur les médicaments falsifiés, je suis parti me promener en ville ; j’ai acheté quelques cadeaux de Noël, mais pas dans la rue des diamantaires. Et puis suis arrivé au marché de Noël, lesquels sont en train de devenir un peu partout de par le monde des endroits qui foutent le bourdon, avec les chalets en bois comme des bungalows, les effluves de mauvais vin chaud, la production industrielle de pièces d’artisanat, l’impression de régression au fur et à mesure que l’on avance en âge, que les souvenirs des Noëls d’antan s’éloignent et deviennent des rêves d’enfance. Ce stand notamment : « Spititual shop ». Et en-dessous, comme sous-titré : « Bouddha. Tarot cards. Gadget. Savon de marseille »…


Notre-Dame-des-Landes, priez pour nous

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Qu’ils viennent avec leurs gros bras gros sabots et leurs bulldozers, leurs CRS et encore la nuit, cinq heures du matin, l’automne, novembre, boucler les périmètres, donner des ordres d’évacuation, jouer à la guerre dans la forêt alors que les biches dorment encore, casser des cabanes, proférer des ultimatum et des injures, écraser les champignons oubliés par les cueilleurs, cachés près de la souche d’un vieux chêne, jusqu’à huit heures et demi, le temps de prendre une douche par l’ingénieux système de goutte-à-goutte juste mis en place, de faire chauffer l’eau dans la casserole en fer blanc sur le réchaud, de se préparer un café soluble, de pisser par-dessus les feuillages, de se préparer à se défendre. Qu’ils viennent les fiers-à-bras articulés d’un ministre de l’intérieur loin, bien loin de la frontière pyrénéenne franchie à pied par quelque aïeul républicain et catalan, ministre de l’antérieur, qu’ils viennent troubler la quiétude de la campagne nantaise au petit matin, la rosée sur les baies de raisin qui feront le gros plant, déranger les écureuils, les limaces, le phytoplancton, qu’ils viennent droits dans leur bottes, mais pas de caoutchouc, de cuir, de la Wehrmacht se faire voir, faire semblant de pouvoir être aussi ligneux, teigneux, sourds, violents que la droite sans pour autant que – pour nous qui avons voté pour eux  -cela ne change rien, comment peuvent-ils penser que cela ne change rien que de voir nos frères, nos sœurs, nos amis, nos amoureuses déloger par les si incarnantes compagnies républicaines de sécurité, comme les sans-fafs de l’Eglise Saint-Bernard, comme les manifestants du CPE, presque matraqués, dans les phares de l’aube comme des lapins de campagne, qui a fait cela peut tout faire, les matamores et les bras d’honneur, et se réfugier derrière les principes du droit, du texte, de la lettre, de la chose votée, brandie comme un talisman, se prosterner devant celle-ci comme devant un totem fou, comme si nous ne savions que l’on peut l’altérer, ou parler du bien commun, de l’intérêt public en omettant le bocage et la limace, le paysan ses vaches et la tranquillité du matin à la campagne, le silence confondant de l’automne sur un paysage vert et à peine vallonné, qu’ils viennent couler le béton dans lesquels ne tarderont pas à se figer comme dans la graisse froide nos rêves leurs ambitions leur réélection les limaces. Et qu’ils n’aient pas compris que bien sûr Notre Dame des Landes, pouvait-elle avoir un plus beau nom qui sente la pinède et l’œstrogène, sera leur tombeau, qu’ils réussiront peut-être à faire voler leurs avions, les regarderont, le réservoir inondé de kérosène prendre leur envol moins bien que des hérons cendrés, mais qu’ils auront tout perdu, la confiance et l’affection, surtout l’affection, qu’ils ne comprennent que nous aimerions les aider, mais que nous ne pourrons plus rien faire pour eux s’ils ne nous entendent pas, s’ils creusent grand leurs tombes et les fondations, que nous aimerions les épargner, mais ne pas alors qu’ils retournent le canon contre leur tempe, que nous souffrons autant que, qu’eux, que nous aimerions même les aimer, mais qu’ils nous y aident, et qu’ils jettent l’éponge, et sinon qu’ils reviennent, et alors ils rencontreront la blanche hermine, et d’eux c’en sera terminé.

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Ensemble, c’est tout

Mon papier paru dans le Tigre de novembre, curieux magazine curieux, toujours

L’annonce du décès de Meles Zenawi, feu Premier ministre éthiopien, est survenue le 21 août dernier. Ce qui ne veut pas dire qu’il soit mort ce jour-là, ni même la veille ; il est des pays où la culture du secret est quasi constitutionnelle, et il n’est pas que Mitterrand ou Pompidou ou Fidel à avoir menti sur la maladie – cela faisait plusieurs semaines déjà qu’on le disait à l’agonie dans une clinique privée belge. Il laisse l’Ethiopie, qu’il dirigeait depuis trente ans avec poigne, ou main de fer, orpheline et libérée, un peu plus riche qu’elle ne l’a jamais été et toujours pauvre. Trois dirigeants ont exercé seuls et monomaniaques le pouvoir durant soixante-quinze des quatre-vingts dernières années : tous mythiques, Hailé Sélassié le roi des rois, Mengistu le tortionnaire à la solde de Moscou, Meles le stratège, chef de file de l’Afrique sur les négociations climat. Comme si c’était un destin éthiopien que le mythe, et la mystique. Tout le contraire de Djibouti, voisin de pallier moqué, rez-de-chaussée quand l’Ethiopie sur ses hauts plateaux, Djibouti ready made, créé de toute pièce par la France au tournant du XIXe siècle, dont on se gausse, poubelle sur la lune, dit-on, Luxembourg de l’Afrique, quand l’Ethiopie séculaire, ses églises troglodytes, son irréductibilité au mal, sa langue rare et vénérée, ses élites vénéneuses. Djibouti : on la décrit bordel à soldat, base militaire au milieu du désert, tout est vrai mais rien ne sera jamais suffisant pour décrire un pays, fut-il étendue univoque de roche basaltique et d’eau turquoise. C’est vrai pour Djibouti, et c’est vrai pour l’Ethiopie, qui pour beaucoup en Occident demeure une terre craquelée, une calamité, sur laquelle courent des marathoniens longilignes comme des statues de Giacometti dans des chaussures de course aux bandes fluorescentes, alors que le pays ressemble si peu à sa caricature. Donc : ces deux pays que tout oppose, et qui s’attirent aussi, comme les pôles, mais plus par nécessité que par magnétisme, et qui ne sont jamais battus, alors que l’Ethiopie a fait la guerre à la Somalie (à la fin des années 70), et la guerre à  l’Erythrée (à la fin des années 90), ces deux pays : fiches mâle et femelle d’une même prise électrique. Djibouti est femelle, connectée au réseau monde avec son port en eaux profondes et ses nœuds de câbles de fibre optique glissant dans le lit de la mer Rouge, rayonnant sur toute la côte africaine australe, mais n’ayant que cela : ni agriculture, ni industrie. L’Ethiopie et son arrière-pays de 80 millions habitants est mâle, mâle son énorme potentiel agricole, ses sources du Nil bleu, ses barrages hydroélectriques, mais pas d’accès à la mer depuis que l’Erythrée a fait sécession. Cuisines et dépendances. 3000 camions chargés de containers empruntent chaque jour dans les deux sens la route percée de nids de poule et aux accotements incertains qui traverse le plateau abyssin, descend vers la faille du rift, et croise la dépression afar, d’Addis-Abeba à Djibouti. De cette relation, de cette extrême porosité, y compris frontalière (Kessel franchit la frontière à pied dans Fortune carrée) a accouché une présence éthiopienne diffuse, comme « brumisée » dans la société djiboutienne. Les Djiboutiens, eux, ne migrent pas vers l’Ethiopie, mais, quand ils le peuvent, vers la France, la Belgique, ou l’Angleterre.

 Ensemble, c'est tout dans Le chat en vadrouille ethiopie10-300x199

Djibouti : au sud de la place Ménélik, l’ancienne gare est aujourd’hui un dépôt de vieux matériel ferroviaire, stockant des casiers de métal usés de la SNCF, qui, patinés et brossés feraient le bonheur de n’importe quel brocanteur de mobilier industriel. Depuis 2009 et un accident au passage d’un viaduc ayant causé la mort de 13 passagers, la ligne est arrêtée. Définitivement, semble t-il. Un chemin de fer qui fut d’abord un cordon ombilical. 1897 : les Français viennent de s’installer dix années plus tôt à Djibouti pour damer le pion aux Anglais qui sont en face, à Aden, variation géopolitique de la belote des comptoirs. Djibouti à l’insularité désolante où rien ne pousse, languit encore dans son placenta, ou bien nouveau-né déjà en nage ; il faut relier la côte française des Somalies, son nom d’antan, au vaste monde, ce sera vers le large et puis vers l’Ethiopie verdoyante, mère nourricière, l’opération se conclut par une fistule obstétricale, les ingénieurs sont français, les ouvriers syndiqués à la CGT cheminots. La construction de la ligne prendra vingt ans, plusieurs villes poussent le long des voies comme des champignons : Holl-Holl côté djiboutien, Dire Dawa côté éthiopien, c’est l’acte 1 de la décentralisation. 

C’était il y a un siècle. 

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Donc – c’est par ses franges, ses fanges, ses marges et ses marginaux, cependant majoritaires dans un pays où la population vit en moyenne avec trois dollars par jour, que la présence éthiopienne se retrouve à Djibouti. Par ceux qui fuient le pays ; ses pauvres et ses filles. Que l’on dira de joie, seulement pour la joliesse du mot, quand les bailleurs de fonds et les statisticiens disent professionnelles du sexe. 

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On n’écrira pas là un traité sur les routes migratoires – seulement dire que pendant longtemps les Ethiopiens migrèrent vers l’Asie, la péninsule arabique, l’Arabie saoudite comme point de chute final espéré, où des petits boulots de gens de maison, de gardiennage, leur sont accessibles, par la Somalie, et Bossasso. Un documentaire poignant, Les martyrs du golfe d’Aden, signé en 2007 par Daniel Grandclément, raconte le calvaire de la traversée. Et puis l’air est devenu à ce point irrespirable en Somalie que plus personne ne s’y risque sauf à y être obligé – personne ne l’est ; la principale route migratoire passe désormais par Djibouti et le détroit de Bab-el-Mandeb. 

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Aussi, il est assez fréquent, parcourant en voiture la grande route bitumée qui va du Nord au Sud de Djibouti, de croiser des colonnes de migrants, Ethiopiens déguenillés, loqueteux, marchant sous le soleil cagnard, avec pour tout bagage une demi bouteille d’eau. Ils sont l’homme dans sa plus simple expression ; rien dans les mains, rien dans les poches, comme disait Sartre (mais il ne parlait pas d’eux), avec seules leurs jambes pour marcher (et leurs yeux pour pleurer, peut-être, s’ils n’étaient complètement déshydratés). Certains arrivent comme ça à pied depuis Dire-Dawa, ils ont déjà couvert plusieurs centaines de kilomètres, ont traversé la frontière clandestinement, et montent vers le Nord du pays, Obock, le Calais djiboutien d’où ils espèrent trouver une embarcation, pour franchir le détroit et gagner les côtes yéménites. Du Yémen, des véhicules les conduiront jusqu’à la frontière saoudienne, derrière laquelle une nouvelle vie les attend, où ils espèrent gagner suffisamment de devises, pour revenir rapidement en Ethiopie. Mais tous n’arrivent pas au Yémen ; les embarcations sont de fortune, les gardes-côtes ont intensifié leurs patrouilles, il est arrivé que des passeurs se débarrassent en pleine mer de leurs clandestins passagers, et la mer déverse régulièrement les corps de ces émigrés économiques sur les plages djiboutiennes, cimetière marin. 

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Et puis les filles qui elles aussi ne font que passer, deux semaines, deux mois, deux années, vivant entassées dans des appartements du centre-ville à cinq, parfois avec un ou deux enfants, s’alcoolisant le soir venu pour se donner du courage, fulgurantes. Rue d’Ethiopie, dont l’ancien nom est Rue de Paris : on trouve sur cent mètres le Scotch, le Gold, le New Dehli, le Sham’s, l’Hermès, l’Oasis, la Galette Bretonne, quinze discothèques en enfilade où tous les jeudis soir, des légionnaires à képi blanc viennent siroter des Castle beers éthiopiennes et frayer avec la gent féminine très largement prostituée, et souvent magnifiquement belle, jeunes abyssiniennes ayant fait leur Exodus, pour gagner Djibouti et ses dollars américains. La climatisation congèle l’air ambiant, transforme l’air chaud en vapeur d’eau ; c’est là que la vie de ces filles devient un destin. Au matin, ou peut parfois les voir, quand elles n’ont pas trouvé de client, par une porte dérobée, s’enfouir dans un taxi, voilées, débarrassées de leurs bijoux de pacotille, de leur mini-jupe. Clandestines aussi, elles craignent les razzias de la police, ne quitteront leur logement que le soir suivant pour regagner la boîte de nuit. De drôles de colporteurs passent parfois à domicile les démarcher de quelques nuisettes ou sous-vêtements en résille, tenue de travail. Tenue de combat. J’ai essayé, à Djibouti, d’enquêter ; de poser des questions. De comprendre «l’économie globale» du modèle. Les entremetteurs, les proxénètes, l’origine du monde. Black out. Personne ne dira rien. Tout le monde semble y avoir intérêt.

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Il y a aussi donc, les camionneurs ; qui parfois vont de pair avec les filles qui sont sur leurs routes, et qui naturellement convoient, comme partout, comme à Sangatte, les migrants cachés sous les bâches, blottis au fond des containers comme des enfants sages. C’est ce qu’on appelle le «corridor», la zone des trois frontières, Somalie, Ethiopie, Djibouti ; des filles, et des migrants, et des camionneurs, mais pas de saisie de drogue, hormis le qat de contrebande. Handicap International y mena il y a deux ans un grand projet de prévention contre le risque VIH. Et comme à chaque fois qu’il y a des flux, se créent aussi des stocks – c’est-à-dire des Ethiopiens qui restent. Est-ce un pneu crevé, une bielle fondue qui les fit s’enraciner à Djibouti ; un amour ayant trouvé à se légaliser dans un mariage de fortune ? Ou quelques dollars manquants pour payer le passeur vers le Yémen ? Les Ethiopiens sont là à Djibouti, là devant la gare d’où plus aucun train ne part, là devant la grande mosquée d’Obock, là dans le quartier de PK12, où stationnent les poids lourds attendant le dédouanement de la marchandise du port voisin, PK12 pour point kilomètre 12, et où l’on peut payer en birrs, ces billets éthiopiens valant pour le plus petit modèle quelques centimes d’euros, froissés déchirés et qui gardent longtemps imprégnée l’odeur forte du wat, le plat national éthiopien, un ragoût épicé servi sur galette de teff, une céréale acide, et que l’on déguste avec les doigts. Là aussi au club éthiopien, moins interlope que les autres discothèques, où se retrouve une diaspora nostalgique et établie écoutant les standards de Teddy Afro, la star nationale, dont les clips passent en boucle sur les écrans de télés installés sur la terrasse, un club éthiopien hors sol, où l’on rencontre des pratiques courantes là-bas, mais inconnues à Djibouti – fouille au corps à l’entrée, prépaiement des consommations.

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Ces quelques clichés pris en 2011 à Djibouti essayent de traduire cette présence ; sur les murs d’Obock, cette inscription en Amharique, langue vernaculaire, alphabet seul au monde, ces enfants sortis d’on ne sait où, douze ou quinze ou dix-sept ans qui, avec les portiques du port comme de grandes balançoires en toile de fond, et dans un anglais de fortune racontent leur vie de déracinés, ce mariage éthiopien orthodoxe tout en blanc, cet adolescent ayant enfilé un vieux maillot de foot sponsorisé par le Crédit agricole, et qui soulève d’improbables haltères. Djibouti, trois plus riche au prorata que l’Ethiopie et 100 fois moins peuplé, désertique quand les hauts plateaux de l’Ethiopie sont luxuriants, Djibouti sec comme un arbre mort quand l’Ethiopie est arrosée par les eaux du haut-Nil, Djibouti d’Islam et Ethiopie de chrétienté, et cette bande de 300 kilomètres de littoral qui change tout. Il y a un charme à cette histoire ; et aussi des anecdotes. Celle-ci pour conclure : en mars 2011, le ministre des transports djiboutiens se rend à Addis-Abeba à la tête d’une délégation d’hommes d’affaires. Stupeur, à son arrivée dans l’avion. Il n’y a pas de première classe. Ethiopian Airlines vient de remplacer, sur la liaison Addis/Djibouti, ses vieux Boeing buvant le carburant à grandes goulées par des petits appareils tout neuf : des Bombardier Q400 à hélice, mieux adaptés à la distance et à la fréquence des vols. Sauf qu’il n’y a plus de classe affaires. Incident diplomatique, le Ministre refuse de monter à bord, on finit par tirer un grand drap dans le fond de l’appareil isolant les dernières rangées pour faire l’apparat d’une first, on sert des jus de tomates. En rétorsion, l’aviation civile djiboutienne suspend les autorisations de survol d’Ethiopian. Pendant quinze jours, Kenyan Airways double sa desserte. Et puis bien sûr, la partie djiboutienne finit par céder. Le PIB de Djibouti dépasse à peine le chiffres d’affaires de la compagnie éthiopienne, devenue le symbole de la puissance d’un pays pauvre, son fleuron commercial, alors que l’agriculture se pratique encore à la herse et à la charrue tractée. Ainsi le pouvoir va et vient, selon les saisons et le sens du vent ; le pouvoir des filles, celui de l’économie, de la géopolitique, dans un mouvement de balancier, une succession d’actions en parade-riposte. Les liens de dépendance de Djibouti et de l’Ethiopie sont éternels, comme ceux d’amitié, parfois contentieuse. La ville-frontière, sur la route liant les deux capitales, s’appelle Galilé. Elle porte le même nom que la province biblique où Jésus vécut majeure partie de sa vie, et dont les étymologistes estiment qu’elle doit son nom,  « la Galilée des Nations » aux transbordements de populations que connut la région. Djibouti et l’Ethiopie sont de sang mêlé. Ensemble, c’est tout. 

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Un zazou dans le métro

Trois grands réseaux unifiés sous les pieds des Parisiens : il y a les égouts et leurs quatre millions de rats. Il y a les catacombes, anciennes carrières souterraines recyclées en ossuaires où l’on s’attend à trouver au détour d’une galerie une salle voutée remplie de crânes et peuplée de fantômes. Et puis le plus commun métro. Qui n’aurait pas de mystique ? Comme un très grand théâtre, comme un labyrinthe, comme une ruche ; qu’y a-t-il à voir (à entendre, à sentir) dans le marigot métropolitain si on prend le soin d’être à la fois l’apiculteur qui y fait son miel, Ariane qui y déroule son fil, et le metteur en scène dirigeant une pièce improvisée ? D’abord ce devait être 24 heures en immersion, et puis, pressentant la barre un peu haute, je réussis à abaisser le niveau des exigences éditoriales, il fut convenu que douze heures suffiraient amplement, à la condition que celles-ci incluent la nuit.

Il est donc 18 heures le mercredi 14 septembre, je quitte un bel édifice d’acier et de verre, dans lequel la baie vitrée de mon bureau tout en moquette donne directement sur les rails de la gare de Lyon, d’où me parviennent parfois, lorsque la fenêtre est ouverte, les annonces de train plus souvent en retard qu’à l’heure, et me dirige vers les sous-sols, les profondeurs, ce qui ne manque pas de m’angoisser un peu tant j’ai perdu l’habitude de prendre le métro ces derniers mois, mon combo de tendances agoraphobe et claustrophobe s’accommodant mieux d’un deux-roues motorisé. Mais puisque là c’est pour de faux, c’est un peu différent. J’achète un ticket Mobilis zones 1 & 2, puis hésite entre la ligne 1 et la ligne 14, que tout distingue ; la ligne 1 fut la première inaugurée en 1900, elle relie les lieux de pouvoirs et de prestige de la royauté (château de Vincennes), de la Révolution (Bastille), de la République (Hôtel de ville), et des années fric du tournant du siècle (la Défense), en passant par les Tuileries, le Louvre ; d’Est en Ouest, elle est le continuum de la France éternelle. La ligne 14 est la plus récente des lignes de métro, ouverte au début des années 2000 ; tout à fait automatisée, silencieuse, ses lignes tendent vers l’épure, son éclairage lounge, et sa signalétique d’un pourpre dont les critiques de mode disent qu’elle est la couleur tendance des collections de cet automne. Il y a même en station à Gare de Lyon une serre tropicale. Comme il faut bien se décider, va pour la une, plus rétro, et alors que je m’interroge sur la direction à suivre (Vincennes ou la Défense) me vient l’idée simple, mais qui me semble efficace, d’énumérer l’ensemble des lignes dans l’ordre, de 1 à 14, histoire de donner un semblant de logique (de consistance et de densité) à une activité qui n’en a aucune ; se promener au hasard dans le métro.  Cela surtout me soulage, alors que ma vie personnelle est en ce moment caractérisée par une perpétuelle indécision, du poids de la décision binaire à prendre à chaque station (comme en langage informatique : rester dans la rame [0] ou en sortir [1]). Maintenant, le chemin est tracé ; il y a quatorze lignes, autant que de stations du Christ sur son chemin de croix (mystère de la Passion), quant à moi, c’est le début de mon parcours vita. 

Ligne 1

La première chose notable, c’est un couple d’adolescents qui entre Gare de Lyon et Nation s’embrassent goulument sous mes yeux, mais c’est mal fait, ni tendre ni érotique, juste salivaire et légèrement m’as-tu-vu, et cela m’énerve un peu. Arrivé à Nation, je dépasse au pas de course un musicien à corde puis réalisant soudainement que j’ai en fait tout mon temps, reviens sur mes pas, c’est un Asiatique d’une cinquantaine d’années enveloppé dans un kimono rouge à fleurs blanches, qui joue d’un instrument ressemblant à une cithare. En temps normal, je ne lui aurais pas presté attention ; pourtant il en vaut la peine, le flot des passagers me bouscule, une mama africaine en boubou, sans doute rassurée sur mes qualités d’orientation par mon costume professionnel que je n’ai pas eu l’occasion de quitter, m’accoste, pour me demander la direction de la Chapelle. J’ai l’intuition de son illettrisme, je lui conseille de suivre le rond bleu foncé, la retrouverai dix minutes plus tard hésitant entre deux escaliers. Quand le musicien a fini son morceau, je m’approche de lui, il me tend un grand sourire d’enfant, je lui demande comment s’appelle son instrument, sa réponse phonétique me laisse un peu perplexe, alors il me montre une de ses partitions sur lesquelles il est écrit : « erhu » ; les habituelles recherches diront plus tard à l’article Erhu : instrument millénaire de musique traditionnelle d’Asie centrale. Voilà la totalité de mon tribut social payé au cours de ces douze heures, il est 18 heures 35 et je ne parlerai plus à personne avant la nuit, adoptant la posture du contemplateur, et du mutique, ne souhaitant être l’artefact modifiant les conditions de l’expérience, mais plutôt son greffier.

Ligne 2

Je m’engouffre ensuite dans une rame direction Porte Dauphine, lit par-dessus l’épaule de mon voisin qui feuillette le magazine Communistes : « Christiane Taubira lance le mariage homosexuel ». A Ménilmontant, pour notre sécurité, il faut faire attention à la marche, mais je ne descends qu’à la Chapelle, le temps de fumer une cigarette en bout de quai, puisque le métro là est aérien, c’est-à-dire, comme l’humour, comme une mélodie, plus beau, plus léger. Je considère alors avantageusement le transformateur électrique qui offrira me semble-t-il une bonne planque quand il sera l’heure d’échapper à la vigilance des équipes de nuit de la RATP. Je garde ça dans un coin de ma tête, remonte dans le métro, c’est l’heure de pointe, plus de places assises, le ton est à l’invective, je note : « Non, mais t’as vu comme il m’a insultée ?!… » À destination de qui on ne sait pas, la foule humaine avec ses ondulations et ses reflux, apprivoiser le métro, ou s’y fondre, et dans certaines rames c’est un Tetris corporel, à qui donc appartient cette main, ce bras, ce parfum, aussi ?  Un peu plus loin, sur cette portion du métro ligne 2 qui longe en frontière 18e  et 10e arrondissement, un type en costard cravate téléphone la langue bêtement tirée, comme pour réfléchir, mais sans doute pas se donner une contenance, puis une fois qu’il a raccroché, détaille le contenu de sa conversation à deux voyageurs qui l’accompagnent, dont j’extrais les bribes : « J’en fais une affaire de principe », « Soixante kilos euros », « De toute façon c’est moi qui décide », il ressemble à une sorte d’Albert Dupontel laid, sans la folie, donc sans le grain, numérique et argentier, et ce n’est pas le dernier des sosies approximatifs que je rencontrerai au cours de la soirée, puisque je croiserai une Line Renaud, même bonhommie, bonté, humanité, rondeur, blondeur, sourire sucré, et presque, parfum d’encaustique, mais parlant allemand, Pierre Richard dans la Chèvre, mais sans la malchance ni la maladresse, et un Patrick Juvet, lunette solaires en arrière sur le crâne, jeans troués, longs cheveux blonds (peut-être le vrai).

Je me suis arrêté à Saint Lazare. Je m’approche d’un photomaton dont le siège ressemble à une fraise tagada fluorescente ; j’essaie de me faire tirer quelques photos fantaisie, et on m’a bien précisé trois fois qu’elles ne convenaient en aucun cas pour des documents officiels, mais au moment de payer, le lecteur de carte bancaire dysfonctionne, et je prends soudain conscience combien j’ai en horreur tous ces appareils connus de longue date et qui étaient anciennement d’un usage relativement simple, un peu rustique, mais qui fonctionnaient, au fil du temps devenus d’une complexité effrayante, sous les coups de boutoir des agences de mercatique, je classe allègrement dans cette catégorie de biens les photomatons, dont les clichés n’ont jamais été aussi ratés, les distributeurs de billets de la SNCF, lents comme des Atari, et les machines à café sur les aires d’autoroute, s’apparentant à des sortes de machines à sous, bardées d’options en tous genre, supplément d’aspartame, arôme vanille, copeaux de chocolat râpé sur cappuccino, qui facturent aujourd’hui plus cher que l’expresso du troquet. Il y a quelque chose, dans l’air, de l’ordre de la régression qui m’évoque la construction : « Vers la laideur », sur le même  mode syntaxique que le « Vers chez les blancs » de Philippe Djian ou le « Vers le bleu » de Dominique A. Deux que j’aime et qui sont de bons antidotes contre la veulerie, et alors que je suis en train de noter ces bribes de réflexions agenouillé pour offrir un support à mon cahier à spirales, avec vue sur les mollets nus et les collants-résille, je reçois un texto d’une amie qui connaît mes lubies et m’informe : « Reportage sur Djian sur www.arte.tv titré square bisous ».

« Je suis à Villiers, là », annonce au téléphone un passager. Cela me rappelle que je dois moi aussi sortir, pour aller attraper la ligne 3 qui part là vers le Sud. Parcourant les couloirs, je reste scotché par une publicité très réussie pour des vacances à Malte, on voit un bateau, sorte de drakkar, dans un vieux port nimbé de lumière de fin d’après-midi, une des rares pubs, il faut bien le dire, qui ait sur moi produit son effet, des vacances à Malte, et une caïpiroska, visuel aguicheur d’Eristoff nous proposant son cocktail de citrons verts et de vodka, avec sur l’affiche en trois par quatre, plein de glaçons et de morceaux de sucre au fond du verre, les glaçons étant quand même vachement photogéniques, surtout quand la rame de laquelle on vient de sortir était une étuve. Plus loin, un Pakistanais vend des bouquets de roses à cinq euros. J’aurais presque envie de lui en acheter un pour souhaiter la bienvenue à Harlem Desir qui a été désigné ce jour patron du PS, et qui a beau être critiqué de toutes parts, n’en a pas moins un incroyable patronyme, le plus beau certainement qu’on ait jamais vu en politique française, avec Ségolène Royal. Ce qui me donne envie d’écrire : Harlem Désir d’avenirs (J’ai par ailleurs dans ma sacoche de cuir un folio : La vie est brève et le désir sans fin, Femina 2010, Patrick Lapeyre). Mais je n’ai pas assez de monnaie sur moi.

Ligne 3

J’assiste bientôt à un petit numéro de drague d’un jeune homme qui a cédé sa place à une charmante, et je constate qu’il y a dans le métro de plus en plus de trucs qui clignotent ; les voyants lumineux orange qui indiquent la progression du train sur la ligne et l’arrivée en station, le phare rouge qui prévient de la fermeture des portes. Mais il y a encore de la marge avant de rejoindre la machine à café d’autoroute. Dans la rame, les passagers lisent des chefs d’œuvre : La Morsure du lézard de Kirk Mitchell, Une grande fille, de Danielle Steel. Je descends à Réaumur Sébastopol, où je trouve une très belle fresque s’étalant sur toute la longueur de la station et rendant hommage au Conservatoire national des arts et métiers, par le truchement de témoignages de ceux ayant vu leur vie changer après une formation, j’achète à 1 euro 80 une bouteille d’Evian dans un distributeur, le coca zéro est moins cher, en promo à 1 euro 50, il y a une odeur de pisse terrible dans le couloir entre la trois et la quatre.

Ligne 4

De là donc, je prends la 4 toujours très achalandée. A 20h05, à Strasbourg Saint Denis, je vois le premier bouchon de champagne dépasser d’un sac, avec sa petite collerette de papier doré, que j’imagine relativement toxique, peut-être même cancérigène, comme la laine de verre ou l’aluminium. Une publicité à l’intérieur même du wagon, petit format, est accrochée aux deux rampes, « promo de ouf sur carrefour.fr » (merci pour la langue française), je crois d’abord que c’est une télévision qui est ainsi bradée à 77 €, mais non, en m’approchant je lis « tablette tactile », vend-on encore aujourd’hui des télés, ou plus que des pad-pod-book-phone ? Il est huit heures et demie, je constate qu’il y a déjà moins de monde, un autre couple s’embrasse gare de l’Est, à côté d’un panonceau annonçant qu’il y a là, conformément au décret du 7 mars 2007, un défibrillateur, mais on ne le voit pas, on est cependant moins dans la minauderie, plus dans l’amour. Un gars qui porte un appareil photo Nikon en bandoulière s’excuse auprès de sa voisine, « Je vous dois un tajine, encore, hein, là c’est un peu hard avec mes cours à Sciences Po », il descend à la station suivante, explique qu’il est déjà en retard, j’ai plein de parfum de femmes dans les naseaux.

Ligne 5

Je prends donc la 5, une nouvelle rame livrée en 2012, fruit de la collaboration intelligente et synergique d’Alstom, de Bombardier, et d’Areva, sacré trio, descends jusqu’à la Place d’Italie, de là partent à la fois, et dans des directions opposées, la 6 et la 7. Place d’Italie, des flics contrôlent l’identité d’une punkette, quand j’arrive, ils sont en train de lui rendre ses papiers, et évoquent le comportement « des gens qui ont quelque chose à se reprocher », je n’écoute pas plus, mais le discours a des tonalités fascisantes.

Ligne 6

Je monte ensuite dans la 6 vers Montparnasse avec l’idée d’aller y manger un morceau, m’arrête pour y fumer à la station Glacière, elle aussi sur un segment aérien, ligne six méridional et ligne deux septentrional se faisant face en l’air de part et d’autre de Paris, l’architecture de ces gares en surplomb est belle, ce sont des toits en V inversé avec armature en métal et panneaux de verre, comme à la Villette, comme dans l’ancien temps.  Je note sur mon calepin cette phrase banale, que je n’ai pas entendue, mais extraite de mon cortex : « Peu de gens soutiennent ton regard quand tu les fixes dans les yeux », un exercice auquel je m’amuse pour passer le temps. Soudain c’est la gare d’Austerlitz en pleine lumière quoi qu’il fasse nuit, laquelle, de phares, de néon, de lune, reflète sur la Seine, le métro emprunte le pont et l’on se dit que Paris est beau, voire magique, puis : trois filles jactent sur une ancienne amitié, « elle est lunaire, il faut pas se fier à ce qu’elle dit, elle est super bizarre H24 », on dépasse à toute blinde Jamel en station qui fait ses dernières dates au Zénith, qui s’affiche grandeur nature, et que mine de rien, on aimerait bien avoir pour bon copain. « A Montparnasse on range les fleurs », j’écris devant la retraite des fleuristes, et il me semble que c’est un octosyllabe parfait, dont je réalise quelques secondes après qu’il m’a été inspiré par le Paris s’éveille de Dutronc & Lanzmann, « A la Villette on tranche le lard ». Au tourniquet de Montparnasse, je tombe face à face avec une première équipe de contrôleurs, qui sont justement en train de terminer leur service, c’est mignon, ils s’en vont bras dessus bras dessous, dans leurs méchants costumes vert-de-gris de la RATP. J’achète deux avocats chez un primeur qui ne parle pas français, je les demande bien mûrs pour les manger tout de suite, et reprends en sens inverse le tapis roulant, remarquant au passage que la version boostée, avec une technologie révolutionnaire, des petits tubes qui tournaient sur eux-mêmes et permettaient une vitesse de 3 m/s au lieu de 0,8 pour la version standard, soi-disant fleuron de la technologie française, a disparu, son compte soldé par une dizaine de chutes vermeil et peut être au prix aussi de quelques cols du fémur. Sur les murs de carrelage blanc, on peut lire l’abécédaire du métro. A la lettre Z : « Je m’en fous, dit Zazie, moi ce que j’aurais voulu, c’est aller dans le métro » (Queneau). J’ai l’idée d’appeler mon article, Un zazou dans le métro, et esquisse un sourire en sachant pertinemment et par avance que celui-ci sera refusé par les gens en charge de la titraille de cette revue, se refusant absolument et par principe à tout emploi, même brillant, de jeux de mots. Et toujours dans ces interminables couloirs, des publicités, des publicités à en vomir, de la réclame, comme disait ma grand-mère, pour un week-end à Marrakech, pour faire ses courses en lignes ou pour stocker ses meubles qui ont une histoire, jusqu’à ce que je tombe sur quelques panneaux tout bleus, d’un magnifique bleu de Klein, si bien qu’on dirait presque une œuvre d’art, absolument vierges, et reposants.

Ligne 7

A Place d’It, j’entends un Brésilien dire « Bobigny », il dit [bɔbjjjnj], en accentuant la deuxième syllabe, comme savent le faire les Carioques mieux que les autres, le mot semble être pour lui vernaculaire. A Censier-Daubenton, il fait nuit dans la station. Une fille écoute de la musique, la tête inclinée vers l’avant, entre recueillement et souffrance, j’aimerais bien savoir ce qu’il y a dans ses écouteurs…Un truc comme Cat Power probablement.

Ligne 8

Les délais entre les rames commencent à s’espacer, je n’ai qu’une seule station sur cette ligne, de xxx à xxx, mais j’ai le temps de rencontrer une fille aux gants vert bouteille, casque blanc sur les oreilles, rouge à lèvres écarlate, sur un visage d’une blancheur cadavérique, évidemment un côté slave, et note que ce pourrait être ça, exactement, mon type de fille. Auparavant, j’ai été importuné par une discussion de post-adolescentes, « avant je ne vivais que par lui, maintenant je vis pour moi, j’ai retrouvé ma liberté » (elle ne dit pas « recouvré »), et ses copines l’encouragent à surtout ne pas céder aux avances de cet ex-copain qui visiblement n’a pas complètement désarmé. Mais juste après trois homologues masculins leur rendent la pareille, parlent des nuits d’Emos, je comprends qu’il s’agit de karting : « Ils vont améliorer le concept, avant chaque nuit il y aura un barbecue ». La séance de rewriting révèlera qu’Emos est une association étudiante spécialisée dans le sport automobile de l’école d’ingénieurs ESTACA, basée à la fois à Laval et à Levallois (par ailleurs, « estaca » veut dire « pieu » en catalan, et c’est le nom d’une très belle chanson révolutionnaire qu’on chante à tous les mariages, de Vidreres à Tarragona). Je donne quelques pièces à un SDF, j’ai l’impression que cela fait partie de mon rôle de composition, traverse comme une ombre les couloirs labyrinthiques et sans aspérités et sans endroits pour se cacher, et commence un peu à fatiguer de toute cette marche.

Ligne 9

Il est 22 heures, la ligne ondule vers le 16e arrondissement, et je rencontre logiquement sur le quai l’homme le plus élégant de la soirée : costume de flanelle bleu clair, chaussures en croco, cravate rouge, sur chemise blanche immaculée conception, et un parapluie comme accessoire ultime alors qu’il n’a pas plu de la journée, et dont il se sert un peu à la manière d’un dandy, d’une canne comme Peter Doherty dans les Confessions d’un enfant du siècle. A Alma Marceau, les rails me sifflent dans les oreilles comme si j’avais des acouphènes. Mais devant moi : des cheveux bruns obsédant recouvrant le dossier, la fille assise sur le strapontin, je ne peux voir un seul carré de peau ou d’étoffe, rien que ces cheveux comme une grande toison, ou un rideau aux reflets auburn de saison, propres et parfaitement lisses, et dans lesquels on ne pense bien sûr qu’à passer la main, pour ensuite laisser filer ces fils d’ange comme une poignée de sable, en pluie. Ils suggèrent : la  forme d’un visage. Une dame s’assied à mes côtés, dans le carré, elle porte un grand tapis qu’elle installe sur le siège en vis-à-vis. Je lui demande où elle l’a acheté, elle me sort une facture : Saint Maclou d’Aubigny. « A mercredi prochain à la station Emile Zola », lance à la cantonade un quadra chevelu qui vient probablement de quitter sa troupe de théâtre en répétition hebdomadaire, ou quelque chose d’approchant. Je sors de la rame à Michel-Ange Molitor, jette un coup d’œil à la fille aux cheveux, mais l’envers du décor est nettement moins fascinant. La station de Michel-Ange Molitor ressemble au seizième arrondissement en cela qu’il n’y a vraiment rien à faire sinon rentrer chez soi (sauf les soirs de matchs au Parc) : mortifère, déserte.

Ligne 10

Nouvelle opération de contrôle. « Bonsoir billets s’il vous plaît ». Je reste quelques minutes là à regarder, mais il ne se passe rien, il y a plein de petits groupes, des conciliabules, j’ai quasiment l’impression d’observer un buffet de mariage, sur le quai, je vois cependant un petit gars qui s’approche à tâtons de l’escalier, la brigade est en haut des marches, il jette un coup d’œil furtif, et repart en arrière, jurant : « Putain, ils sont toujours là ». Je lis quelques pages pour me détendre, Vie brève désir sans fin, page 210 : « C’est classe, reconnaît Nora en se serrant contre lui sur la banquette du taxi, au moment où le chauffeur, flanqué d’une chienne larmoyante, les avertit que le périphérique est fermé à cause des chutes d’arbres et que les voies sur berges sont inondées. Ils relèvent un instant la tête, le temps d’assimiler l’information, puis se remettent à s’embrasser. Mais très, très légèrement, comme des gens soucieux de ne pas toucher à l’équilibre de la planète ». Dans le livre, les personnages, même à Paris intramuros, passent leur temps à héler des taxis. Je décide que si un jour ma situation financière me l’autorise, je ferai de même, toujours le taxi, et that’s over pour le métro. La ligne 10 est la première à ne pas communiquer avec la suivante de la liste, je suis obligé d’en passer, pour trois stations, Saint-Michel, Cité, Odéon, par le relais de la 4. Et puis dans un couloir de Châtelet surgit la rumeur, la rumeur rock, pour moi qui n’ait pas d’iPod, c’est un peu une délivrance, il joue sur sa guitare blanche du rock thermidor, comme dirait l’ancien critique de Rock and Folk Yves Adrien, a un petit ampli de marque Vox, une casquette, il joue quelque chose qui ressemble à un solo d’Hendrix, pour le peu que j’en connaisse, les gens qui passent improvisent des pas de danse, swinguent, il doit avoir l’âge de Philippe Djian, c’est un des meilleurs moments que je vis depuis longtemps, et comme Yves Adrien, pas merci, pas de signe de tête quand quelqu’un lui met une pièce, pas juke-box : transistor.

Ligne 11

Sur le quai, un homme d’âge mûr lit le Lonely Planet du Costa Rica. A l’intérieur du wagon, cet autre homme qui passe, d’une voix robotique : « Tous les foyers d’hébergement sont complets, il me manque deux euros vingt pour l’hôtel social ».

Ligne 12

Je fais cette fois-ci la jonction avec la douze via la deux qui me ramène à Saint-Lazare.  Je suis vraiment crevé, deux étudiants québécois dissertent sur les subtiles variations qu’il y a entre hasard, probabilité, coïncidence, magie, etc. et quand la voix de la speakerine annonce Jaurès, l’un des deux dit, « Je reste », avec son incroyable accent, et les deux éclatent de rire, mais ils parlent fort, avec une once de fatuité, et la fatigue accumulée fait que je préfère à ce moment-là la Chine au Québec, qui me paraît plus raffinée, à l’image de cette jeune adolescente mandarine qui dans un couloir à Belleville chantonnait d’une voix très pure ce que j’ai imaginé être une berceuse, et qu’elle a cessé immédiatement, le regard apeuré, quand je lui ai proposé mon sourire pour lui signifier que c’était beau.

Ligne 13

On approche de la fin, il y a du monde à nouveau sur la treize, vers Saint Denis, je vais jusqu’à La Fourche, rebrousse chemin, prends la quatorze, descends à Saint-Lazare, et admire l’architecture d’une vaste salle qui distribue les flux, dans laquelle une sorte d’escalier en double hélice semble être la réinterprétation version mobilier urbain du célèbre escalier de Chambord dessiné par, dit-on, Leonard de Vinci (toutes proportions gardées). Je note encore une fois le nom d’un chanteur à l’affiche, parmi tous ceux déjà recensés sur mon carnet : Christophe, Garbage, Death in Vegas, Emily Loiseau, Biréli Lagrène, Thomas Dutronc, Mathieu Boogaerts, Fatoumata Diawara, Milingo.

Ligne 14

J’entre dans la rame comme dans un automate, à minuit moins cinq, six heures après avoir composté mon ticket. Un Anglais, un type que je présume être anglais parce qu’il a une chemise à carreaux, est roux et a l’air sympa, sourit lorsqu’il me voit aspirer une lampée de whisky de la fiole qui quitte rarement la poche intérieure de ma veste. Parce que je suis encore en costard, il imagine probablement que je suis un fucking consultant enquillant les journées de seize heures, et qui a bien le droit à un coup de gnôle quand il sort des bureaux à minuit la tête pleine de tableurs. Je descends voir à Châtelet si le musicien est toujours là. Et par la onze, puis la deux, regagne la station de la Chapelle pour y passer la nuit. Il est minuit et demi.

La Chapelle

Sur le quai m’attendent deux bonnes âmes, soigneur de moral et porteur de bidons, il y a dans leur besace : quelques gouttes de Génépi, une boîte de bière, un Tupperware de nouilles, une tablette de chocolat, un duvet, une veste polaire. L’un d’eux, habitué à survoler des centrales nucléaires en bimoteur, ou à s’enchaîner aux grilles protégeant les forages d’huile de schiste, donc expert en ces choses-là, louvoyer aux franges de la légalité, trouver les bonnes planques, me fait remarquer, qu’il y a, en enjambant simplement la rampe de l’escalier descendant du quai, un accès à un petit promontoire d’où je pourrai à loisir m’allonger, suivre les opérations nocturnes de la station, échapper aux contrôles. C’est ce que je fais ; une fois l’avant-dernier métro entré en station, hop, de l’autre côté du miroir. Le dernier métro passe. Mais : il se mit alors à pleuvoir.

« Votre attention s’il vous plaît, la station va fermer dans quelques instants pour des raisons de sécurité il est formellement interdit d’y rester nous vous rappelons qu’il y a la nuit du courant électrique sur les voies et des trains qui y circulent nous vous remercions de bien vouloir regagner la sortie la fermeture de la station est imminente ». Précédée d’un jingle, cette annonce retentit dans la station une trentaine de fois, au moins jusqu’à deux heures du matin, commandée par qui ? Et quelle valeur peut avoir l’imminence quand elle se prolonge au-delà du raisonnable, et dans un demi-sommeil, assommé par le froid et l’alcool fort, je me confondis en délires intérieurs à me demander si la fermeture des portes n’était pas davantage immanente, dans l’ordre naturel des choses, ce que le jour doit à la nuit. Et puis je crus d’abord passer entre les gouttes blotti tout au fond d’un hydrophobe duvet, mais les averses furent trop fortes et trop répétées à intervalles trop courts si bien qu’au bout d’une heure, j’étais complètement trempé, moi et ma veste de costume, mon sac de couchage, le cortex embrumé, baigné de pensées mouillées et impuissantes, avec en contrebas, le bruit de la circulation, les phares.

Puis les corps de métier prirent possession de la station, je ne fis que les entendre sans pouvoir les voir, échangeant dans une langue qui me semblait par sa sonorité être du polonais, souvenirs de vendanges dans le Beaujolais,  je voulus m’allumer une cigarette, mais ma boîte d’allumettes avait pris l’eau, des forgerons, des électriciens, et puis même des vitriers qui entreprirent de changer plusieurs carreaux fêlés, que mon poste d’observation me permettait eux, d’entrapercevoir, le silence vint vers 4 heures, je me faufilai hors de mon abri, si l’on peut dire, dégoulinant, m’installai sur les sièges moulés en plastique crème de la station, prit en photo, au cas où me demanderait des justificatifs, le panneau d’affichage, « 4h28, direction Nation », et puis continuai grelottant ma lecture. A cinq heures 10, le chef de station fit irruption sur le quai, me salua, puis, comme semblant revenir à lui, mais comment êtes-vous entré, les portes sont encore fermées, dépourvu, et m’en foutant un peu, ne sachant que craindre de pire que ce qui m’était déjà arrivé, je lui fis juste signe, le toit, les échafaudages, ah, vous êtes du chantier, c’est ça ?, me demanda-t-il, et moi bien sûr oui, du chantier, bonne journée, dix minutes après surgirent les premiers et matutinaux voyageurs (puis-je citer René Char et son bandeau des Matinaux ? « Premiers levés qui ferez glisser de votre bouche le bâillon d’une inquisition insensée- qualifiée de connaissance-et d’une sensibilité exténuée, illustration de notre temps, qui occuperez tout le terrain au profit de la seule vérité poétique constamment aux prises , elle, avec l’imposture, et indéfiniment révolutionnaire, à vous. » ) De peau noir, tous, et l’on pourra chercher des explications tant dans la sociologie du quartier que dans celle du travail, à voir quels sont les emplois qui méritent que l’on se lève avant l’aurore, et qui les occupe. Et je ne fis pas long feu, m’enfuyant mon duvet ruisselant sous les bras rejoindre appartement, où je me fis couler un bain chaud dans lequel je fumais une cigarette, essayant vainement de me rappeler précisément de chacun des milliers de visages croisés, et heureux d’être un parmi eux, lessivé.


Le port de la boucle d’oreille chez le chat

Paru dans le Monde magazine M du 29 septembre 2012

Est-ce bien raisonnable de porter une boucle d’oreille ?

PARMI TOUTES LES FICELLES EMPLOYÉES PAR LES HOMMES pour exprimer leur désarroi existentiel et formuler une sorte d’appel au secours, le port de la boucle d’oreille s’avère particulièrement répandu et hautement efficace. Car nul ne peut décemment passer à côté de l’évidence selon laquelle un homme équipé d’une boucle d’oreille est dangereux pour lui-même. En effet, à l’instar de l’homme scarifié ou de l’homme s’étant fait implanter en sous-cutané de volumineuses boules métalliques, l’homme à boucle d’oreille a subi, de son plein gré, un acte relevant de la mutilation. Concrètement, il a laissé une esthéticienne le percer dans sa chair à l’aide d’un pistolet, dérivé des pistolets originellement usités pour marquer le bétail. Ce fut même peut-être pire. Car il arrive parfois que l’homme à boucle d’oreille ait été percé par un cousin armé d’un trombone déplié, mais non désinfecté.

Derrière cette démarche se cachent forcément des peurs profondes. Ainsi, au xixe siècle, les marins redoutant la noyade se mirent à porter des boucles d’oreille. Superstitieux, ils arboraient des anneaux dorés parce que ceux-ci avaient la forme d’une bouée. Aujourd’hui, si Bernard Lavilliers continue de promouvoir cette tendance, sans doute en raison de son passé de navigateur qui le poussa, à la fin des années 1970, à voguer entre New York et le Brésil, les modèles de boucle d’oreille et les peurs qui l’accompagnent ont bien changé.

QU’IL SOIT JEUNE, BRANCHÉ HIP-HOP et adepte des petits diamants à l’oreille ou plus vieux, fan de Johnny Hallyday et porteur de boucle d’oreille en forme de tête de husky (il en existe pour de vrai), l’homme à boucle d’oreille craint surtout qu’on ne le remarque pas. En s’accessoirisant ainsi, il obtient la garantie que les membres de sa tribu le repéreront aisément, que les vendeurs de bijoux s’intéresseront à lui et que même les agents de sécurité des aéroports se pencheront sur son cas. Car l’homme à boucle d’oreille a de grandes chances de sonner au moment de franchir le portique détecteur de métaux. Si le port de la boucle d’oreille permet donc à certains de maintenir un semblant de vie sociale, il tend surtout à avoir un effet sérieusement décrédibilisant d’un point de vue stylistique. Car, tout comme le port de chaînettes, de bagues fantaisie et de bracelets type gourmette, celui-ci devrait être exclusivement réservé aux membres de la gent féminine. Au vrai, un homme digne de ce nom n’aura jamais le droit qu’à deux bijoux : sa montre et son alliance (précisons que la pince à cravate est autorisée, mais que c’est un accessoire plutôt qu’un bijou).

Marc Beaugé

Mercredi 3 octobre, j’écris au médiateur du Monde.

Envoyé : mercredi 3 octobre 2012 09:20
À : mediateur@lemonde.fr
Objet : Marc Beaugé et la boucle d’oreille

J’ai été horrifié à la lecture de la chronique mode de Marc Beaugé (n° du 29 septembre) sur le port de la boucle d’oreille chez l’homme. Sur un ton badin, c’est en fait un réquisitoire absurde qui y est développé, où y sont déployés des arguments d’autorité : l’homme à l’anneau souffre de «désarroi existentiel», est «dangereux pour lui-même», «craint qu’on ne le remarque pas». Comme si j’écrivais ; quand même, quelle ringardise de s’appeler Marc, il n’y a bien plus que les évangélistes, les écrivains best seller, et les héros de feuilleton en couple des années 80 pour porter un tel prénom. D’abord deux erreurs factuelles pour commettre un bon mot, c’est un peu cher : non, les boucles d’oreille ne sont pas comme de ceinture, et ne sonnent pas aux portiques des aéroports, et non, ce ne sont pas des esthéticiennes qui percent les oreilles, mais dans 90% des cas, les bijoutiers, ou les salons de tatoueurs perceurs. Et d’où finalement Marc Beaugé décrète t-il qu’un «homme digne de ce nom» (sic) ne portera jamais la boucle ? Et Corto Maltese, Bertrand Cantat, Jean-Paul Gaultier ? Des hommes frappés d’indignité ? Ou des has been, des tantes ? Des écorchés surtout. La boucle d’oreille est une petite préciosité, une figure de style, que M. Beaugé et son écriture bourgeoise ne semble pas comprendre.  

Vendredi 5 Octobre, 16h17, réponse de Marc Beaugé sur ma boîte mail

content que le texte vous ai plu!

bien à vous

Marc

Le port de la boucle d'oreille chez le chat  dans Les griffes à l'air 1766503_5_c34f_ill-1766503-fa36-201209291-0-1028655983piercing_8c7c479d2e47147a7e5faf33b13346ed-238x300


Piraterie et pitrerie judiciaire

Mon article à paraître dans la revue d’automne du Génépi

Pendant longtemps on crut la piraterie définitivement reléguée aux récits d’aventure d’Henri de Monfreid en mer Rouge, aux superproductions hollywoodiennes, vestiges presque romantiques d’un temps ancien, comme les attaques de diligences, ou les duels à l’épée. Si bien que la France, en 2007, abrogea la loi vieille de presque deux cents ans, faisant état de l’infraction de piraterie. Et puis à nouveau fleurirent, au tournant des années 2000, dans le golfe d’Aden, des abordages : bateaux de plaisance, voiliers, navires de fret, sans distinction. Cela se fit sur un mode plutôt artisanal au début, vieilles kalachnikovs réformées, frêles esquifs, échelles, avant que la corporation ne se professionnalise peu à peu, usant alors de bateaux-mère, de moyens logistiques de plus en plus sophistiqués : roquettes, GPS, etc. Même si ce n’est pas là le propos de l’article, on dira cependant un mot sur les motifs ayant conduit à la recrudescence de la piraterie, sans que par ce biais on ne cherche à absoudre juridiquement les pirates, mais peut-être un peu moralement. La Somalie est un Etat failli, depuis la retraite du dictateur Siad Barré en 1991, en proie à une guerre civile dont personne ne voit le bout. L’absence d’Etat, donc d’institutions régaliennes, justice, police, a conduit un certain nombre d’opérateurs, privés ou publics, à abuser scandaleusement de la situation ; au fil des ans, sur la dernière décennie, on a vu de plus en plus de bateaux-usines venir littéralement piller les ressources halieutiques de la Somalie, en ses eaux territoriales et poissonneuses, ou d’autres chimiquiers dégazer au large de ses côtes, ou se délester de substances toxiques dont le retraitement aurait couté cher s’il s’était opéré dans les règles de l’art, et selon les standards environnementaux occidentaux. De là, et pour partie en situation de légitime défense, les petits pêcheurs somaliens se mirent à patrouiller en leur eaux, accomplissant de fait une mission de service public que ne pouvait plus leur propre Etat. Le pas est cependant parfois étroit entre le vice et la vertu, et on assista bientôt aux premiers assauts délibérés de pirates, qui se rendirent rapidement compte de la nouvelle manne qui s’offrait à eux. Il existe évidemment une certaine omerta sur le prix d’un otage, mais celui-ci peut, selon la nationalité du captif, se mesurer en centaines de milliers d’euros, sans parler de la valeur des bateaux réquisitionnés ou des cargaisons.

Voilà pour le cadre général. De 2008 à 2009, trois attaques particulièrement médiatisées concernèrent des embarcations menées par des ressortissants français ; dans l’ordre le Carré d’as, le Ponant, et le Tanit, cette dernière la plus tragique des trois puisqu’elle se solda par la mort du skipper, tombé sous les balles du commando français intervenu pour libérer l’équipage.

Jusqu’à peu, et compte tenu du vide juridique en la matière, les pirates étaient habituellement relâchés sitôt avoir été capturés, une fois leur embarcation  et leurs armes détruites. Mais à son arrivée à l’Elysée, Nicolas Sarkozy donna l’ordre de poursuivre les pirates ayant eu maille à partir avec des intérêts français, c’est-à-dire de les rapatrier en France pour les traduire devant les tribunaux dela République. J’allais écrire extrader, mais le terme est impropre, quand on considère plus précisément les conditions dans lesquelles s’opéra le premier transfert de prisonniers somaliens, capturés, non pas en mer, mais sur le territoire somalien, une fois la rançon versée : le 4*4 dans lequel s’enfuyaient partie des assaillants (en tous cas présentés comme tel) mitraillé par des forces militaires françaises héliportées. Les vices de procédure furent légion ; absence d’autorisation écrite du gouvernement somalien permettant l’intervention française sur son sol, absence d’avocats, ou de traducteurs mis à disposition des pirates dans le délai prévu, non-signification des chefs d’inculpation, etc. Ce n’est qu’après coup que furent prises les dispositions permettant de « maquiller » au mieux l’opération, de lui donner un vernis légal ; la Cour de cassation reconnut ces entorses, mais estima aussi que, compte tenu de l’éloignement de la Somalie, et du contexte spécifique, il ne pouvait pas être attendu le même respect des règles de droit que sur le territoire métropolitain.

En tous les cas, aujourd’hui, nombre d’Etats européens se sont dotés d’un arsenal juridique permettant de juger de manière extraterritoriale les actes de piraterie survenus dans les eaux somaliennes, essentiellement quand ils concernent leurs ressortissants, mais pas seulement. La France a de son côté, par la loi de novembre 2010, réintroduit le crime de piraterie dans le code pénal, retranscrivant la convention internationale de Montego Bay (1994), texte de référence sur le sujet. 

Vingt-deux pirates ont été incarcérés dans des prisons françaises ces cinq dernières années. Encore une fois, au-delà de la question de la culpabilité, qui ne nous regarde pas, ce qu’il revient de raconter, c’est plus sûrement la condition de détenu somalien en France. Quand on lit les dépêches, les articles de presse sur le sujet, il est un moment où l’on ne peut s’empêcher de sourire – sans se moquer, mais certains tableaux offrent à voir un tel décalage culturel que cela en est burlesque – exactement les mêmes ressorts de l’humour que ceux dont usèrent les scénaristes d’un Indien dans la ville….Leur arrivée à bord d’un Transall, avion de transport militaire sur le tarmac du Bourget, leur descente de l’appareil emmitouflé de couvertures ; celui-ci qui demanda qu’on lui montre où étaitla France sur une planisphère, juste après avoir débarqué sur notre sol, et s’il pouvait rentrer chez lui à pied…Ou plus tard en garde à vue, ceux-là, affamés, qui acceptèrent la « ration de combat » qu’on leur proposa, plutôt qu’un jambon-beurre ou un kebab, et en redemandèrent, ce qui de mémoire de gendarme, n’était jamais arrivé (et ce qui en dit quand même long sur la qualité gastronomique des collations servies aux gardés à vue…). Ce détenu vêtu durant plusieurs mois de deux pantalons, contre le froid mordant du printemps français… – il fait 35°C toute l’année en Somalie !

Il n’y a pourtant pas tant matière à rire, quand on connaît parfois la suite de l’histoire. De nombreux détenus souffrent aujourd’hui de troubles psychiatriques, qu’explique leur profond isolement, moral, culturel, et physique : apathie, paranoïa, syndrome de Ganser, un trouble dissociatif pouvant se caractériser par des comportements absurdes (tel ce détenu qui se mit à boire du shampooing), etc. Dépourvus, naturellement, de toute attache en France, ils n’ont pas vu leur famille depuis leur arrestation, et n’ont parfois pas eu d’autres interlocuteurs depuis leur arrivée que leurs avocats. L’un des Somaliens a tenté l’année passée de s’immoler par le feu. Un avocat raconte : « Lors de notre premier entretien, il m’a dit qu’il voulait être condamné à mort. Je lui ai répondu que ce n’était pas possible. Il a eu un regard plein de tristesse, comme s’il était déçu ».

Il y a une constante dans leurs différentes histoires ; coupables ou innocents, il est certain que l’ensemble des Somaliens déplacés en France a été complètement dépassé par les évènements.

Or le procès du Ponant a abouti à l’acquittement de deux inculpés, la justice ayant donné crédit à leurs dénégations, selon lesquelles ils n’étaient que pêcheurs de langoustes, bateliers, chauffeurs réquisitionnés parfois de force par les vrais commanditaires des attaques, ou commerçants de chèvres…Ceux-là ont donc quitté la prison dela Santé le jeudi 15 juin 2012, avec le « kit indigent » ; un ballot de vêtement, un ticket de métro, cinq tickets restaurants, une puce de téléphone. Et sans papiers, naturellement (donc clandestins ; comble de l’ironie, si le parquet avait fait appel, ils auraient alors été en situation régulière, pouvant opposer leur convocation judiciaire). Le premier soir, leurs avocats leur ont payé une chambre d’hôtel pour qu’ils n’aient pas à passer la nuit dehors, avant qu’ils ne trouvent une brève hospitalité chez une compatriote rencontrée au tribunal, dans les bancs du public. Mais quel avenir pour eux, à plus long terme, sinon celui de se clochardiser dans les rues parisiennes ?

Naturellement il n’est pas question de les rapatrier en Somalie, ce qu’interdisent les conventions migratoires, où ils risqueraient leur peau ; alors que faire, compte tenu de l’absurdité, de l’inanité d’une telle situation ? Personne ne pourra soutenir que l’incarcération en France de pirates somaliens est une solution durable, d’abord juridiquement, et sans même évoquer le problème de la réinsertion post-enfermement. Les pistes à suivre sont probablement contenues dans le rapport de l’émissaire spécial des Nations unies sur le sujet, Jack Lang (oui, vous avez bien lu, Jack Lang, le vrai…). D’abord donner à la Somalieles moyens, financiers notamment, permettant de réaliser son propre développement, réhabiliter la filière piscicole, le système des télécommunications, et l’aider à renforcer sa gouvernance et à restaurer l’Etat de droit, ce qui apparaît comme un préalable (et aussi un peu à court terme, soyons lucides, comme un vœu pieu). Ou encore aider la Somalieet les Etats voisins (Puntland, Somaliland, Kenya, Ouganda, etc.) à se doter d’un appareil juridique et carcéral permettant aux inculpés d’être traduits devant la justice en filière courte, et le cas échéant, aux condamnés de purger leur peine localement. Et qu’importe après tout, si tous se voient accorder l’amnistie, comme l’a proposé au début du mois d’août, le président de transition Sharif Cheikh Ahmed, à condition qu’ils relâchent les otages et rendent les navires capturés à leurs propriétaires.

Pour conclure, on notera encore que les avocats parisiens des deux Somaliens relaxés ont intenté une procédure en réparation pour détention abusive, et demandent à la Franceau titre des dommages et intérêts quelque 500 000 €. Ce qui pourrait faire, si le tribunal suivait les avocats sur ce chemin, de deux modestes pêcheurs de langoustes, parmi les plus grandes fortunes de Somalie…Presque une fable.

 

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Mogadiscio jadis…

 


Les gens qui doutent

un cadeau de Pierrot et merci pour la tendresse

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J’aime les gens qui doutent / Les gens qui trop écoutent / Leur coeur se balancer / J’aime les gens qui disent / Et qui se contredisent / Et sans se dénoncer

 J’aime les gens qui tremblent / Que parfois ils ne semblent / Capables de juger / J’aime les gens qui passent / Moitié dans leurs godasses / Et moitié à côté / J’aime leur petite chanson / Même s’ils passent pour des cons

J’aime ceux qui paniquent / Ceux qui sont pas logiques / Enfin, pas comme il faut, / Ceux qui, avec leurs chaînes, / Pour pas que ça nous gêne / Font un bruit de grelot 

Ceux qui n’auront pas honte / De n’être au bout du compte / Que des ratés du coeur / Pour n’avoir pas su dire / « Délivrez-nous du pire / Et gardez le meilleur » / J’aime leur petite chanson / Même s’ils passent pour des cons 

J’aime les gens qui n’osent / ‘approprier les choses / Encore moins les gens / Ceux qui veulent bien n’être / Qu’une simple fenêtre / Pour les yeux des enfants

Ceux qui sans oriflamme, / Les daltoniens de l’âme, / Ignorent les couleurs / Ceux qui sont assez poires / Pour que jamais l’Histoire / Leur rende les honneurs / J’aime leur petite chanson / Même s’ils passent pour des cons

 J’aime les gens qui doutent / Et voudraient qu’on leur foute / La paix de temps en temps / Et qu’on ne les malmène / Jamais quand ils promènent / Leurs automnes au printemps 

Qu’on leur dise que l’âme/ Fait de plus belles flammes /Que tous ces tristes culs / Et qu’on les remercie / Qu’on leur dise, on leur crie / « Merci d’avoir vécu 

Merci pour la tendresse / Et tant pis pour vos fesses / Qui ont fait ce qu’elles ont pu ».

Paroles et Musique: Anne Sylvestre   1977

 

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